"La liberté enfin s'éveille..." Raoul Vaneigem : analyse succincte

Suite au billet de Vingtras, Jean A. Chérasse, à propos du dernier livre de Raoul Vaneigem, j’ai acheté le livre, je l’ai lu et en attendant les commentaires promis de notre ami, je me permets quelques remarques, que je lui ai soumises avant parution sur ce blog.

 

D’abord, je partage l’enthousiasme de Vingtras.

Raoul Vaneigem possède un style d’écriture absolument remarquable qui vous va droit au cœur autant qu’à l’esprit, tout en demeurant d’une clarté et d’une poésie que tout le monde peut comprendre. Il obéit ainsi à ce conseil de Boileau inscrit à jamais dans mon cerveau depuis mes années de lycée : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément.»

Nous avons donc affaire à un intellectuel, un universitaire, qui fait fi du langage abscons réservé à ses seuls confrères, et possède la politesse de vouloir toucher le plus grand nombre. Respect.

Le vieux « situationniste » des années soixante, n’a rien perdu de sa jeunesse de pensée. Il est demeuré fidèle à l’idéal de ces années d’espoir. Attitude rafraîchissante par rapport au vieillissement de ceux qui firent la joie de la presse de ces années soixante et suivantes, aujourd’hui rangés des combats et pantouflant dans les allées du pouvoir.

Et c’est pour cela qu’il a été enchanté par le mouvement des gilets jaunes qui constitue, en dépit des tombereaux de vile méchanceté des  sachants ignares, gardiens du système, une aspiration légitime à l’essentiel : vivre. Mieux vivre.

Il croît dur comme fer en une humanité désirant le bien-vivre, prenant conscience de la folie consumériste dans laquelle elle patauge, et que tout naturellement elle trouvera les solutions à ses problèmes.
Il me semble mythifier un peu les humains, en oubliant que nous sommes aussi, le produit de nos affects, comme l’a si bien démontré Spinoza.
Est-ce si sûr que chacun possède « une richesse créative », une « intelligence du monde » ? J’y vois des restes de rousseauisme et son homme « innocent » que seule, la société corrompt.

Il y a des bambins, très jeunes, qui, rapidement, ont des comportements vindicatifs, tyranniques, incohérents, et que les parents, donc la société, doivent contenir et rectifier au plus vite. N’oublions pas que nous sommes l’une des rares espèces animales à arriver au monde, non finis. D’où cette indispensable rôle de la société pour nous aider à grandir, à devenir adulte, avec son lot de bienfaits et de méfaits.

Ces quelques critiques, personnelles, ne doivent pas étouffer toutes les vérités, ou remarques d’une justesse et d’une précision que je partage.

Ainsi p.50 : « La gestion du cataclysme épidémique a livré le spectacle d’une telle déglingue des institutions et des autorités nationales et mondiales que la mise en scène d’une guerre civile à venir turlupine les gestionnaires de la corruption généralisée ».

La force de ce texte tient dans le choix de défendre les forces de la Vie contre celles de la Mort. Or, depuis des siècles, ce qui nous est confirmé par l’anthropologie et l’ethnographie, c’est que les humains, depuis le passage de la cueillette à l’agriculture, à l’urbanisation, à la propriété, ont inventé dieux et lois du marché pour s’entretuer afin qu’une minorité mortifère et accumulatrice de richesses puisse dominer et semer la mort en toute impunité. Voire avec la complicité de ceux-là même qu’ils oppriment.

Face à cette infernale situation une réponse tout aussi porteuse de mort s’est abattue sur l’humanité au travers de révoltes et de révolutions substituant une tyrannie à la précédente. « Ce ne sont pas les criminels qu’il faut détruire, mais le système qui les produit » p.61 Voilà qui est sensé et que l’on ne retrouve nulle part dans les discours de nos politiciens écologistes ou dits de gauche. C'est en même temps une dénonciation de la violence, même si, parfois, elle est compréhensible, mais trop souvent contre-productive.

A cela vient s’ajouter une perspective universelle sous la forme d’une juste interrogation : « A quand, enfin, la conscience d’un peuple sans Etat ? Un peuple souverain est un peuple sans maître » p. 107

Ce qui nous amène tout naturellement à une défense et illustration de l’anarchie qui a déjà existé dans le passé sous différentes formes et dont on retrouve en partie l’existence au Chiapas. Thème repris et développé par David Graeber dans son petit ouvrage « Pour une anthropologie anarchiste » parue chez LUX et qui complète ou inspire en partie les propos de Raoul Vaneigem.

Une remise en question de la parodie de démocratie élective s’impose : « Dès l’instant qu’elle se limite au seul choix de changer de maîtres, la liberté d’élire des représentants devient liberticide » p. 109 Ce qui explique en partie l'augmentation des abstentionnistes.

Voilà qui oblige à une méditation certaine. Pour autant, devons-nous croire que rien ne peut changer ? Que nenni !


Vaneigem n’est pas un résigné, c’est un optimiste qui observe les luttes multiples qui éclosent à travers le monde et qui lui font écrire : « Ce n’est pas jouer les prophètes que de l’affirmer : nous sommes entrés dans une ère où la conjoncture historique est favorable à l’essor du devenir humain, à la renaissance d’une vie de liberté » p. 122

Un grand merci à Vingtras d’avoir attiré notre attention sur ce petit livre magistral qui doit nous aider à mieux vivre, à nous battre et à lutter.

Ce n’est pas demain que le « grand soir » utopique des ancêtres précèdera le petit matin d’une société heureuse, mais, au jour le jour, avec la patience de la goutte d’eau formant la stalactite, peut se construire un monde meilleur, pour peu que chacun, chacune d’entre nous, le soit et agisse dans son entreprise, son quartier, sa commune sans attendre quoi que ce soit des institutions traditionnelles qui ont toutes fait la preuve de leur inefficacité.

Reste l’éloge de la démocratie directe possible au sein de la Commune et donc ce renouveau de l’esprit de la Commune de Paris qui effraie tant nos gouvernants à la solde de la bourgeoisie.

 

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