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Billet de blog 28 nov. 2021

Erri de Luca et moi

Je n’ai jamais rencontré Erri de Luca. Je n’ai pas encore lu tous ses livres. Et pourtant, il est un des rares écrivains contemporains que j’aurais aimé rencontrer. Non pas pour lui poser des questions, pour commenter son œuvre, pour le faire parler. A quoi bon ?

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Non ! Juste pour être assis l’un à côté de l’autre dans le silence d’une fraternité, à regarder le monde s’agiter et goûter un lever ou un coucher de soleil, devant la mer avec une montagne adossée derrière le banc sur lequel nous nous serions assis. 

Ou face aux cimes, les Dolomites par exemple, avec le projecteur céleste rosissant les sommets alors que le bas est encore dans l’obscur frais, à la limite du froid et même peut-être avec cette odeur caractéristique de la neige de la glace. 

Juste assis, l’un à côté de l’autre, muets et pourtant si proches dans la mesure où nous avons connu le même temps, la même misère d’une famille étant tombée de l’ascenseur social. 

Il a l’âge de mon plus jeune frère, né en 1950. Nos pères nous ont transmis le culte des livres. Nous avons dans les années 60 choisi l’espoir pour changer le monde aux côtés de la classe ouvrière que nous avions quelque peu mythifiée. 

Et si sa vie est une aventure autrement plus passionnante que la mienne, nous sommes demeurés fidèles à notre fraternité envers les méprisés et les perdants d’un système qui nous conduit à la disparition de l’espèce humaine.

Tous deux, nous partageons notre goût pour la montagne. Moi, suite à un fâcheux accident, handicapé de l’épaule droite, j’ai dû mettre un terme à mes envie de varappe. Lui, conquérant de l’inutile, a tracé une voie en 8+, ce qui le place parmi les happy few de l’alpinisme.

Il y a deux univers où l’on ne peut tricher : la montagne et l’océan. Deux espaces de liberté grande où l’animalcule que l’on est se trouve confronter à la nature brute, et donc à lui-même. On se croit maître et l’on est obligé d’apprivoiser, de composer avec les éléments. On atteint les frontières de cette liberté donc l’on sait qui l’on est. Ou du moins on croît commencer à le savoir.

Du communisme, nous sommes tous deux passés à un anarchisme tempéré, sachant que, contrairement à la doxa, « l’anarchisme, c’est l’ordre ». Un ordre bien plus contraignant que l’ordre subi des soumis, puisque l’on devient responsable de soi-même. Et, l’un comme l’autre, Erri de Luca et moi, savons bien que la voie est difficile et que « tout est politique ».

Vient de paraître en Poésie Gallimard «  Aller simple, suivi de L’hôte impénitent » en édition bilingue, avec une belle traduction de Danièle Valin.

« Aller simple » évoque les migrants qui, depuis des années, chassés par NOS guerres, par NOTRE destruction de la planète, par la famine, par la folie de NOS dictateurs « amis », sont contraints de fuir. 

« Vivre ou mourir », c’est ce qui était inscrit sur le drapeau noir des canuts en 1831, puis en 1834 et enfin en 1848. C’est ce que pourraient inscrire ceux qui risquent leur vie pour essayer de venir dans nos pays riches. Mais pas question d’assumer les conséquences de nos actes. Surtout pas ! 

On a peine à maîtriser les licenciements, la misère, engendrés par les délocalisations et autres robotisations quand ce ne sont les conséquences de la pandémie, alors s’avouer responsables de nos politiques d’exploitation de l’Afrique ou du Moyen-Orient… Non mais et puis quoi encore ? Métaux rares, pétrole, uranium, rubis, diamants, or… 

Mais revenons à notre admiration envers Erri de Luca avec ce poème :

CHŒUR

Nous sommes les innombrables, redoublés à chaque case de l’échiquier,

nous pavons par nos squelette votre mer pour marcher dessus.

Vous ne pouvez nous compter, une fois comptés nous augmentons

fils de l’horizon, qui nous déverse à seaux.

Nous sommes venus  pieds nus, sans semelles,

et n’avons sentis ni épines, ni pierres, ni queues de scorpions.

Aucune police ne peut nous opprimer

plus que nous n’avons jamais été blessés.

Nous serons vos serviteurs, les enfants que vous ne faites pas,

nos vies seront vos livres d’aventures.

Nous apportons Homère et Dante, l’aveugle et le pèlerin,

l’odeur que vous avez perdue, l’égalité que vous avez soumise.

Et pour les italianisants :

CORO

Siamo gli innumerevoli, raddoppio a ogni casa di scacchiera

lastrichiamo di scheletri il vostro mare per comminarci sopra.

Non potete contarci, se contati aumentiamo

figli dell’orizzonte, che ci rovescia a Saco.

Siamo venuti scalzi, invece delle sole,

senza sentire spine, pietre, code di scorpioni.

Nessuna polizia può farci prepotenza

più di quanto già siamo stati offesi.

Faremo i servi, i figli che non fate,

nostre vite saranno i vostri libri d’avventura.

Portiamo Omero e Dante, il cieco e pellegrino,

l’odore che perdeste, l’uguaglianza che avete sottomesso.

Voilà un aperçu de ce qu’écrit un juste. Puissions-nous recouvrer notre humanité et oser redonner vie à ces « droits de l’Homme et du citoyens » dont nous sommes si justement fiers et que nous foulons aux pieds avec une belle hypocrisie d’égoïstes ayant peur d’eux-mêmes autant que des autres, ces « étranges étrangers » si chers à Jacques Prévert.

Ciao, Erri ! Ti amo mio fratello !

(La fiche Wikipédia est correctement faite)

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