MAI 68 : cinquante ans, déjà ! Les acteurs.

A l’occasion du cinquantième anniversaire de ce «joli mois de mai», nous allons avoir droit à quelques élucubrations bien pensantes, politiquement correctes, et d’un néo-libéralisme grand teint, plus quelques ouvrages de bonne tenue. Il s’agira d’évoquer ces quelques semaines où l’Etat gaulliste a vacillé sous la pression d’une jeunesse avide de libertés, de paix, de désir de vivre.

Rappelons que ce ne fut pas une exclusivité française et que la mise en marche de cette vague protestataire a commencé bien avant le printemps. Cela bouge à la Faculté de Nanterre dès octobre 1967, et il y a de la manif les 26, 27 janvier, pour exploser en mars, couver et gicler avec occupation de la Sorbonne puis son évacuation par les forces de l’ordre, le 5 mai. Pour tenter de comprendre ces «évènements», commençons par observer les participants. Je laisse de côté les images que la presse ressortira.

Qui étaient les acteurs de cette «émotion» estudiantine, puis populaire ?

Ce sont des jeunes nés un peu avant la seconde guerre mondiale, pendant, et un peu après. Ils ont appris à marcher dans les ruines des villes bombardées, ils ont connu les «restrictions», la faim, puis la reconstruction lente, l’arrivée du confort, soit cet «american way of life» qui s’est abattu sur l’Europe de l’Ouest mise à ras de terre depuis les côtes de l’Atlantique jusqu’aux Pays-Bas, de Coventry jusqu’à Berlin en passant par Dresden.

Le plan Marshall a suivi «the Invasion» soit «le Débarquement» en français gaullien, que l’on doit doubler puisqu’il y eût celui de Normandie et celui de Provence. Plan de prêt de dollars pour rebâtir l’Europe, à condition d’acheter aux prêteurs et d’écarter des gouvernements, les partis communistes, au profit de partis démocrates-chrétiens, à la rigueur socio-démocrates, mais surtout pas de cocos, pas de rouges, pas d’anciens représentants des Francs Tireurs et Partisans Français, que l’on avait dilués dans les FFI.

On leur a vendu la «légende de la Résistance» d’une France quasiment unie contre le nazisme, et que leurs enseignants d’histoire à la fac, commencent à remettre à sa place ce qui les aide à mieux comprendre les silences que certains subissent dans leurs familles quant à ce qu’il s’est passé vraiment entre 39 et 45.

Leurs parents, leurs oncles ont dansé sur des airs de boogie-woogie, des restes de rumba, de tango voire de paso doble et de valse sans oublier cette bonne vieille java qu’ils danseront aussi avec le twist, car ils sont aussi, peu ou prou, la génération yé-yé. On y reviendra.

A peine savaient-ils lire, qu’ils ont appris que la guerre se poursuivait dans «les colonies», dans «notre empire colonial» qu’on leur enseignait non sans fierté dans les écoles avec des cartes d’avant la guerre, et des oublis.
Les massacres de Sétif, ceux de Madagascar. Silence.
Bien sûr, ils s’éveillèrent à la réalité historique avec la guerre d’Indochine, et ce n’est pas sans angoisse qu’on les fit pleurer sur le sort des soldats français englués dans la cuvette de Dien-Bien-Phu. Ils ont joué aux viets contre les paras, aux coréens contre les GI, aux indiens contre les cow-boys. Car le cinéma était la distraction hebdomadaire des habitants des villes avec environ 73% de films US, clause du plan Marshall et complicité des distributeurs puisque le public en redemandait. C’est ainsi que les européens devinrent inexorablement ce qu’ils sont devenus aujourd’hui, des européo-ricains.

Les guerres coloniales se sont succédé. A peine le nazisme enterré que l’armée française ou l’armée britannique se comportaient en barbares vis à vis des populations indigènes de couleurs.
Oradour sur Glane exhalait encore des odeurs d’arsins que nos chars effondraient des mechtas avec familles apeurées enterrées vivantes, histoire de leur apprendre à vivre. Dans les entreprises, une partie des ouvriers et des employés, les plus jeunes, reviennent de cette guerre d’Algérie où ils ont appris à tuer, à torturer, à avoir la peur au ventre, à haïr l’autre que l’on ne considère plus comme un humain mais comme un ennemi en l’affublant de noms repoussoirs, pour justifier l’injustifiable. Ils y ont perdu des copains, et leur sérénité. Traumatisés à vie, on va les laisser avec leurs cauchemars.

La classe ouvrière de l’époque possède encore des traditions, des acquis, des droits. Les syndicats et le PCF se faisaient respecter, non sans ostracisme envers ses militants inscrits sur des listes noires, chassés, interdits de boulot, les patrons se serrant les coudes.
En 1948, Jules Moch (SFIO) avait humilié, et écrasé les mineurs en grève, avec licenciements collectifs à la clé, en ayant recours à 60 000 CRS.
On avait connu les manifs contre la torture en Algérie. On avait eu droit à des ratonnades. Charonne était devenu le symbole de la brutalité policière et la Seine avait charrié des cadavres de français qui avaient le malheur d’être berbères, arabes, kabyles. Et puis enfin, Evian et l’indépendance donnée au peuple algérien de ces trois étranges départements d’Afrique du Nord où cohabitaient deux catégories de citoyens : les européens français de plein droit, et les «indigènes», sous-hommes à statut spécial. Très spécial.
Pas besoin de rappeler que les jeunes pieds-noirs, trahis par les grands colons et les promesses du général De Gaulle, étaient venus se réfugier en métropole avec une valise dans chaque main, et n’oublieront jamais la déconvenue de l’accueil traditionnel de la population française jamais ou guère chaleureuse, c’est le moins que l’on puisse dire.

La jeune génération avait entendu le bip-bip du premier satellite soviétique. Elle avait assisté au retour de Laïka une chienne mise sur orbite avant que l’on y envoyât Youri Gagarine. Un point pour l’URSS, les USA se «vengeraient» bientôt avec deux cosmonautes sur la lune.

La Chine était au petit livre rouge et en pleine «révolution culturelle» depuis 1966, histoire de camoufler par une politique jeuniste et ultra-totalitaire, l’échec du «Grand Bond en avant» qui se traduisit par quelques millions de morts de faim. Propagande à laquelle une partie des acteurs de 68 fut perméable et voulut reproduire en l’adaptant à la situation française.

C’est une jeunesse habituée à «l’équilibre de la terreur», équilibre qui faillit basculer au moment de l’affaire des fusées à Cuba, en 1962. Il s’en était fallu de peu que ce soit l’embrasement généralisé de la planète.
Mais, il y en a pour nous faire croire que cette génération «peace and love» a connu une époque formidable. Pour les inconscients, peut-être, mais le fond de l’air possédait des remugles de napalm, car la deuxième guerre du Viet-Nam faisait rage.

Trente Glorieuses, vraiment ?

Le baby-boom, plus la reconstruction, ont nécessité l’arrivée de travailleurs immigrés, italiens, espagnols, portugais et algériens. Les villes françaises se ceinturent de quartiers neufs, apparaissent même des «villes nouvelles», tellement pensées, ajustées sur les tables à dessin, uniformes, industriellement conçues, qu’après avoir permis les bonheurs du confort : eau chaude, salle d’eau, chauffage efficace, elles vont aussi devenir vite des «villes-dortoirs», sans âme, avant que de se transformer en «quartiers», ghettos où une politique absurde va les fabriquer en zones ethnicisées vivant repliées sur elles-mêmes.

A l’époque, qui veut travailler, trouve un emploi. Le patronat fait de la retape dans les lycées pour inciter les rares futurs bacheliers à poursuivre tel type d’étude parce qu’on a besoin d’ingénieurs, de spécialistes, de personnel d’encadrement...
L’Éducation Nationale ne peut faire face au nombre d’élèves scolarisés et recrute des maîtres auxiliaires à la pelle. Qui possède un bac et une année de propédeutique, plus une année de fac plus ou moins suivie, se retrouve prof de lycée.
Dans les entreprises, on se forme sur le tas. On a besoin d’OS. Et les titulaires d’un CAP montent vite les échelons pour peu qu’ils soient compétents, suivent une formation maison. C’est une époque où les sans-grade peuvent devenir cadres.
Tout le contraire de ce que nous vivons aujourd’hui où des diplômés sont bien heureux de trouver parfois des emplois en dessous de leurs compétences, quand on ne leur reproche pas d’être trop diplômés.

Le twist, le madison, le rock, génération Beattles, génération Johnny, mais aussi Brassens, Brel, Ferré. Des adultes ont compris qu’avec l’arrivée de toute cette jeunesse, il y a de l’argent à se faire. C’est la génération yé-yé, Salut les Copains. Le début du jeunisme quasi sacralisé et qui perdure.
Pour les générations précédentes, il fallait paraître plus vieux que l’on ne l’était. Port de la barbe, de la moustache et pourquoi pas la canne. Très copur-chic, non ? La génération soixante-huitarde va doucement abandonner le costard, le manteau, pour le jean, le débardeur, le style US, perfecto et même bottes de cow-boys, du moins pour les blousons noirs. Les blousons dorés vont demeurés plus fashion, dirait-on aujourd’hui, et ce sera bientôt pattes d’éph. et fleurs partout, cheveux longs et idées, pas toujours aussi courtes que cela.

Comme rien n’est simple, la jeunesse de ces années-là est donc, à la fois, en voie d’américanisation et contre l’impérialisme US.

Il y a de quoi être en pétard !

Le consumérisme s’abat sur les français et l’Europe.
Elsa Triolet vient de sortir «Roses à crédit» «L’âge de nylon», Christiane Rochefort leur donne «Les petits enfants du siècle», et «Le deuxième sexe» de Simone de Beauvoir est lu dans la bourgeoisie.
Endettement, consommation, course au confort, à la bagnole, et égalité des sexes travaillent les esprits, les obsèdent progressivement. Aliénation et émancipation se heurtent.

La semaine de travail est de 48 heures à Renault-Cléon, usine flambant neuve où les salariés sont moins bien payés qu’à Renault-Billancourt, sous prétexte que la vie serait moins chère en province qu’en région parisienne. Injustice, quand même !

Les étudiants qui arrivent en nombre, rencontrent des facs désuètes, des profs très inégaux et d’un autre âge, des conditions de travail parfois déplorables, des conditions de vie difficiles. Certes, des universités sortent de terre, des cités pour étudiants voient le jour, mais l’Etat, en dépit de sa volonté et de sa planification n’a pas été à la hauteur de ce qu’il aurait dû prévoir dès les années quarante. On ne peut pas se permettre deux guerres coloniales et investir dans l’Enseignement. Injustice, encore.
Et surtout, prise de conscience de la faiblesse conceptuelle des élites. Le conflit de générations va prendre une ampleur que les générations précédentes n’ont pas connu. Il y a une rupture qui repose sur des contradictions insupportables.

La génération des parents, c’est celle qui a pris une déculottée en 1940 et a plus ou moins subi l’Occupation sans trop se révolter. Celle des grands-parents, c’est «la génération perdue» comme l’a définie Gertrude Stein, une génération de «héros» mais surtout de «cocus» puisqu’elle a cru faire «la der des der» et a envoyé ses enfants sur la ligne Maginot ou au STO.

Et puis, si le général de Gaulle, est admiré pour avoir symbolisé les résistances durant la Seconde Guerre Mondiale, il a rejoué les Sauveurs par un coup D’État le 13 mai 1958, s’est entouré de ministres très inégaux en qualités. Nommer Papon ministre de l’Intérieur, ce n’est pas une erreur de casting, c’est une faute politique. On l’a vu à Charonne.
Et «les affaires» ? Même si l’on a droit à une utilisation intelligente de la Télévision d’Etat, on n’a pas oublié ce qu’en dit Peyrefitte, le Ministre de la Propagande, «la Télévision, c’est le gouvernement qui entre dans les foyers !» Merci ! . Mais on veut être des citoyens libres.

Et les jeunes français ne sont pas les seuls à vouloir s’imposer à ces vieux qui ne les comprennent pas parce qu’ils ne les écoutent même pas. Un peu partout, ça remue.
Aux USA, d’abord, avec les successeurs de la beat-generation, ceux qui ont connu la seconde guerre, ces guerres d’Europe, du Pacifique et de Corée, sans compter les coups de main aux dictatures sud-américaines pour sauver l’United Fruit et les autres multinationales US.
En Europe, au Benelux, en Grande-Bretagne, en Allemagne de l’Ouest, en Tchécoslovaquie où commence la «révolution de velours» qui va s’effondrer en août avec les chars soviétique à Prague. En Italie, bien sûr, où cela va se radicaliser, avec l’entrée dans les années de plomb.
Il y a comme un air de 1848 en plus radical, plus marxisant, plus freudien, plus international.
Les répétitions en Histoire sont de nouvelles histoires.

Mais comme pour les générations précédentes, nous étions absolument persuadés que «demain serait obligatoirement meilleur».

Aujourd’hui, en dépit de ce qu’il reste de mai 68, on en reparlera peut-être dans un autre billet, l’on a du mal à croire que le futur s’annonce radieux. Bien au contraire, tous les gens lucides savent bien, que tant que le capitalisme mondialisé mènera la danse, nous nous précipiterons vers une disparition prématurée de l’espèce humaine.
La croissance infinie dans un monde fini est une folie. Or, nous sommes les passagers d’un petit satellite d’un petit soleil, perdu dans un univers que peu réussissent à imaginer en dépit des avancées de l’astro-physique et des photos qu’on nous envoient de l’espace.

 

 

 

 

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