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Billet de blog 29 juil. 2022

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Faire son deuil ? Écrire !

Le 25 juillet 2022, à 19h45, mon épouse Reine a définitivement perdu son souffle.

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Nous avions fêté à l’eau, notre 58 e anniversaire de mariage. Elle allait prendre 80 ans le 15 août prochain.

Elle avait tiré à la loterie génétique un mauvais numéro.

Elle était atteinte d’une maladie assez rare pour être qualifiée « d’orpheline » : son corps ne fabriquait pas d’alpha-1 antistrypsine ce qui signifie qu’au moindre rhume, à la moindre bronchite, ses poumons se détruisaient.

Nous n’avons découvert cet état de fait que lorsqu’elle avait 52 ans. Nous avons compris que, désormais cela allait empirer inexorablement. Bien sûr on peut ralentir le processus par des injections d’un produit substitutif qui coûte une fortune. Mais elle le valait bien.

Nous nous sommes rencontrés en octobre 1963. J’ai eu le coup de foudre. Et c’est après avoir vu « Divorce à l’italienne » que nos phéromones ont agi en nous invitant à nous unir.

Femme de caractère, elle enseigna, non ! Elle fit aimer les mathématiques à quelques générations de collégiens.

Elle me débarrassa de ma misogynie naturelle qui sévissait à cette époque et me convainquit de la nécessité de lutter pour que les femmes soient considérées à égalité avec les hommes, qu’elles puissent avorter selon leurs besoins et contrôler leur pouvoir d’engendrer.

Nous avons milité ensemble, défilé ensemble, élevé nos enfants ensemble. Enfin presque !

En soixante-huit, j’organisais la grève de mon établissement, allais défendre la fac de lettres contre les « fachos » d’ordre nouveau, tandis qu’elle gardait nos deux bambins dans le jardin d’enfants à côté de notre immeuble. Les hommes « s’amusaient à faire la révolution », les femmes, elles, se demandaient avec quel argent elles allaient faire à manger.

On nous a vus sur le plateau du Larzac, en caravane, avec le plein d’eau, ce qui nous permit d’en dépanner quelques-uns qui ignoraient que sur le causse l’eau est rare. Nous étions à Besançon sous la pluie pour appuyer le combat des Lip. J’ai une photo de Reine, en marge d’une manif de la CGT pour défendre la casse des usines.

C’est elle qui alerta la mairie de Rouen, ameuta les associations de parents d’élèves, fut reçue collégialement par Jean Lecanuet, le maire, et obtint son appui pour mettre un terme à la volonté de fermer le lycée-collège Saint-Saëns, situé en centre ville et depuis agrandi et rénové.

Nous eûmes rapidement deux enfants, puis, 18 ans plus tard, après le décès de son père, alors que les aînés allaient bientôt nous réduire à l’état de petits retraités à chien chien les enfants partis, nous en avons conçu un troisième. Ce qui fait que nous avons un peu eu deux vies, même si ce n’est qu’une impression.

Elle craignait de ne pas voir les 14 ans du dernier ! Il nous a donné notre dernière petite fille, qui va sur ses neuf ans. Et l’aînée de nos petits-enfants vient de faire souffler la première bougie de notre première arrière-petite-fille.

Tout le monde est à peu près en bonne santé, tout le monde a un métier, et nos petits-enfants ont bénéficié de l’ascenseur social en réussissant dans leurs études.

C’est elle qui m’a permis de m’impliquer dans la vie politique, dans la gestion d’une commune pendant 18 ans. Lorsque j’ai pris ma retraite, j’ai tout abandonné pour exclusivement consacrer mon temps à ma Reine dont la santé se dégradait doucement. Nous avons voyagé. Nous avons fait de la moto, j’ai eu la chance d’avoir une compagne qui était heureuse de voyager derrière moi, me faisant entièrement confiance et respirant un peu mieux sous l’effet du vent.

Après une première opération réussie qui lui a donné six ans de plus, ma voyageuse, est devenue une cloîtrée en sa demeure, que ce soit la maison ou le camping-car. Ces derniers lois, elle n’avait même plus la force de descendre s’y installer. Plus de sortie chez les amis ou les enfants. Hantise de l’étouffement loin de ses cuves à oxygène. Sa vie était réduite à aller d’un fauteuil à un autre.

En novembre 2021, une première visite chez son chirurgien a été suivie d’une promesse d’opération puisqu’en dépit des risques : volontaire, résistante, cœur en bon état, motivée. « Sauf qu’en ce moment ce n’est pas possible à cause du Covid ! »

Rendez-vous reporté en février : « pas possible à cause du covid »

Puis, en avril, courrier : « opération le 3 mai prochain ».

Hospitalisation la veille. Récurée. Habillée par le couturier des hôpitaux, a jeun. 10 Minutes avant la descente au bloc : report de l’opération, « il y avait une urgence ». Le robot indispensable était pris, sans doute pour un patient plus jeune, plus en danger qu’elle. Normal. Espoir pour le lendemain matin. Non suivi. L’après-midi retour à la maison, déçue et en même temps, un peu soulagée : « Ce ne sera pas pour cette fois ! » Sous entendu qu’elle ne se faisait guère d’illusions sur la réussite et espérait un peu y rester.

Le 30 juin, opération réussie, dixit son chirurgien. Plus d’étouffement. Mais nécessité de lui fournir deux fois 14 l oxygène alors qu’avant l’opération elle dormait sous 3 l et je devais monter le débit à 6 l lorsqu’elle marathonnait d’un fauteuil à l’autre.

Infection pulmonaire comme prévue : anti-bio. Canicule, elle résiste, tout en s’étiolant comme ces plantes que la sécheresse condamne. Mais toujours sur-oxygénation nécessaire, avec comme perspective de devoir lutter encore pendant des semaines, voire un mois ou deux… Pouce ! On arrête !

En dépit des encouragements du chirurgien, « cause toujours tu m’intéresses ! », Reine a décidé de mettre un terme à une vie bien remplie, plutôt heureuse même si elle a dû faire face à de sacrés moments.

Comme lors de mon accident à l’armée, où elle a vu le corps de son mari sur un brancard avec les chaussures sur le ventre. Et deux enfants en bas âge. Le mari s’en est sorti avec la rage au ventre : il n’avait pas le droit de mourir avec une fracture du crâne et la tête humérale en trois morceaux.

Elle a refusé de manger, puis de prendre les médicaments qu’on lui donnait. Elle est donc après visite d’une équipe de psy et de médecins, passée du service de l’Unité de Soins Intensifs Respiratoires à celui des Soins Palliatifs.

On lui a demandé au moins trois fois, si elle voulait qu’on cesse l’oxygène. Tout était clair. Le malade conscient, volontaire, demandeur et les proches unis avec le même désir.

Plein d’images de belles choses me reviennent à la mémoire. Et ce corps tant aimé, si beau, si plein de désir et d’amour qui nous a tant de fois apporté la paix après quelque querelle… Il n’est plus qu’un cadavre travaillé par les sucs qui le décomposent et que nous déposerons dans le frais de la terre, dans un cercueil de pin afin que la communion se fasse vite avec les bêtes de la nature et que le cycle du carbone, disait-elle, se poursuive.

Le jour où l’on a arrêté l’oxygène, elle était déjà sous sédation, je l’avais une dernière fois longuement embrassée, elle qui, comme dans la chanson « pouvait m’ouvrir cent fois les bras, c’était toujours la première fois », a répondu à notre fille qui lui demandait ce qu’elle désirait :

- Du champagne !

Nous nous sommes procuré une bouteille et elle en a pris deux petites coupes.

Une fois de plus, elle avait réussi à obtenir ce qu’elle voulait. Elle nous a souri une dernière fois et s’est laissé enlever par les bras de Morphée en toute sérénité.

Car, elle a quasiment toujours obtenu ce qu’elle désirait. Sa famille, nos amis, ont toujours et à jamais, en mémoire son rire, qui me manquera tant et dont elle a fait cadeau à notre fille.

La vie continue. Plus belle que jamais.

Enfin, pour certains.

Mais quand la somme des plaisirs devient ridicule par rapport aux souffrances qu’elle exige, il est temps, en toute liberté de décider de mettre un terme à des années de torture.

Les maladies respiratoires s’apparentent au garrot usité dans les geôles franquistes ou par l’Inquisition. Restent aux vivants de faire leur deuil.

Soit d’admettre que l’absence définitive n’a rien de scandaleuse. Elle est naturelle puisque la vie procède de la mort.

Ne plus avoir à la nourrir, discuter avec elle, partager un livre, commenter un film, un évènement me laissent penaud.

Mais « la solitude… ça n’existe pas ! »

J’ai encore tant de choses à faire et de frustrations à compenser…

Que nul ne soit triste ! « La mort n’est rien, disait Epicure, avant on est vivant, et après… bof ! »

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