Histoire du mensonge

« La structure est fictionnelle, mais tout est vrai. Y compris le prénom du garçon, ses origines. Au début, j’ai songé à les changer, puis non ». Sur Édouard Louis, son livre, son théâtre et son antiracisme.

A la question « pourquoi n’avez vous-pas porté plainte », la victime noire répond à l’interviewer, lui-même noir : « Je n’ai jamais porté plainte parce que je voulais vous protéger. Je ne pouvais pas supporter de voir un autre homme noir en prison. » Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, La Fabrique, 2016, p92.

Histoire de la violence, Théâtre des Abbesses, Paris, février 2020 © Max Fraisier-Roux Histoire de la violence, Théâtre des Abbesses, Paris, février 2020 © Max Fraisier-Roux

Le livre, le contexte

En janvier 2016 sort aux éditions du Seuil le deuxième « roman » d’Édouard Louis, salué quasi unanimement par la critique littéraire, qui n’a que très rarement précisé d’ailleurs que ce titre était aussi celui d’un film de David Cronenberg sur l'imposture et le mensonge, bien antérieur (2005), mais passons. Histoire de la violence est estampillé « roman », mais tout le storytelling lors de la promotion du livre repose sur le fait que l’histoire relatée, de la violence donc, est authentique : « La structure est fictionnelle, mais tout est vrai. Y compris le prénom du garçon, ses origines. Au début, j’ai songé à les changer, puis non ». C’est-à-dire que ce qui y est raconté est « vraiment » arrivé, et de surcroît, les protagonistes sont à peine anonymisés : à une époque où l’on prend soin de changer, par exemple, les prénoms dans les récits de presse, Édouard Louis, lui, ne voit aucun inconvénient à parler de ses amis notoires en guise d'attestation de véracité, ça pourquoi pas, mais surtout, et cela entraînera une plainte du concerné contre l’écrivain, à révéler des éléments d'identité de son présumé voleur-agresseur-violeur, Reda, jeune homme « de type maghrébin » (dires de la police rapportés par Louis) ayant donc eu avec lui des relations homosexuelles plus que violentes.

Que nous raconte Édouard Louis ? Sa nuit d’amour avec Reda, l’agression-viol qu’il a subi puis finalement la honte qu’il a ressentie d’aller porter plainte contre le jeune homme sur incitation de ses amis, et du coup de l’avoir livré, ainsi que cette expérience douloureuse, et on peut le comprendre, à tout un système de répression raciste : policier, judiciaire, carcéral, ainsi qu’aux préjugés courants dans la société française envers les « arabes ».

Soit. Travailler sur cette honte de blanc bourgeois, pourquoi pas.

Cependant, tel que nous est dépeint le dénommé Reda, c'est bien encore et toujours tout l’imaginaire suscité par le fameux mythe de l’ « homme arabe au sexe-couteau » (cf. Todd Shepard, Mâle décolonisation, Payot, 2017) qui est convoqué parallèlement à « ce qui est vrai », et l’on n’apprendra rien, absolument rien finalement des motivations profondes véritables de celui qui est présenté en définitive comme rien de moins qu'un prédateur.

Et le problème majeur, c’est qu’Édouard Louis a des engagements politiques très prononcés. Il est devenu une figure intellectuelle de proue de la contestation de gauche voire d’extrême-gauche depuis quelques années, notamment auprès des Gilets Jaunes et du Comité Adama, avec son ami Geoffroy De Lagasnerie. Il a donc une activité antiraciste auprès de ses proches et camarades de lutte. Bien.

Le hic, c’est ce que nous révèle ce livre en filigrane : Édouard Louis est un blanc, bourgeois, homosexuel, et il hésitera à peine, en cas de malheur, et cela peut être, bien-sûr, compréhensible vu ce qui lui est arrivé, à livrer son agresseur-violeur à la police, à la justice, à la prison. Puisque l’on sait que Riadh B., alias Reda, a subi de la détention provisoire pendant onze mois suite à la plainte, et qu’Edouard Louis a par ailleurs refusé dans ces circonstances une confrontation avec son agresseur qui exigeait que la vérité sur son compte soit rétablie. C’est ce que déclare en tout cas l'avocate de ce dernier, Me Marie Dosé.

Au-delà de tous les épisodes de ce véritable feuilleton, la problématique qui nous concerne ici est la suivante : voilà un antiraciste qui nous dit en gros que si un « kabyle », tel qu'il tient absolument à le préciser dans le texte, ou un non-blanc par extension, l’agresse gravement, il ira, non sans remords, d'accord, le livrer aux autorités, que par ailleurs il répète mépriser et dénoncer. Un beau paradoxe. Beau et dangereux, cette histoire étant révélée au public en même temps que la tristement célèbre et polémique affaire du réveillon du nouvel an à Cologne en décembre 2015...

Dans son livre très controversé Les Blancs, les Juifs et nous, Houria Bouteldja nous parle d’une femme noire - et ce passage a évidemment donné du grain à moudre à ses pourfendeurs, mais il mérite qu’on s’y attarde - qui avait osé déclarer avoir refusé de porter plainte contre son agresseur sexuel noir parce qu’elle ne supportait plus de voir des noirs en prison.

Dont acte.

Qui serait en droit de demander à toute personne victime de viol ou pire d’adopter une telle attitude quasi héroïque en regard de l'antiracisme par rapport à plus réprimé qu’elle par le système policier, judiciaire et carcéral ? Toutefois, si l’on se revendique comme étant réellement antiraciste, on peut tout à fait décemment envisager ce fait : que l’on ne supporte pas ou plus de voir des noirs, des arabes, des Indigènes sur le banc des accusés, livrés à une machine étatique qui va littéralement les broyer physiquement et psychiquement. D’autant plus qu’il suffit d’aller dans les tribunaux de France, et Geoffroy De Lagasnerie s’est prêté à l’exercice pour son livre Juger, afin de constater ce qui s’y passe et comment ça se passe : on y assiste, démuni, à une espèce de mise en scène théâtrale organisée à la chaîne et de telle manière que ces Indigènes, pour la plupart jeunes hommes, se retrouvent prostrés dans des positions ultra humiliantes, castratrices, infantilisantes, baignés dans une honte qui n’a rien à voir pour le coup avec celle d’Édouard Louis, laquelle est somme toute une honte de privilégié qui se demande dans un roman destiné à ses pairs s’il a bien fait ou non, alors qu'eux ne peuvent se sortir ainsi, avec honneurs, éloges et succès populaire, de leur situation.

Je renvoie à ce que j’ai pu écrire sur Jawad Bendaoud qui lors de ses procès avait décidé, lui, de ne pas subir cette humiliation, de relever la tête en bombant le torse, et de dire à ses accusateurs, en quelque sorte : « est-ce que vous n’avez pas honte de ce que vous me faites subir ? alors que je suis innocent ! »

Et Riadh B. est jusqu’à preuve du contraire, pour le moment, présumé innocent.

Donc, j’ai envie de dire, double problème, en tant qu’antiraciste, concernant Édouard Louis, double raison pour lui d’avoir honte en quelque sorte :
- d’abord il livre, même si ça le dégoûte, son agresseur-violeur au système répressif ;
- ensuite, dans ses témoignages tels qu'on nous les présente, ou même dans son acte de création littéraire, jamais il n'accorde de présomption d’innocence ou de bénéfice du doute à son agresseur pour son lecteur. Reda est coupable du vol et de l'agression-viol d’Édouard Louis, fin de l’histoire. Et le livre ne travaille que, finalement, sur le remords et peut-être la prise de conscience alors de l’écrivain, mais toujours pareil : pour nous militants antiracistes, ce raisonnement et ce comportement devraient être très contestables : en quoi cela aide-t-il notre cause, notre lutte, concrètement, un tel écrit, de tels propos à longueur d'interviews ? en quoi cela profite-t-il d'une manière ou d'une autre à Riadh B. si l'on s'attaque au système de répression raciste du pays ?

Qu’on me comprenne bien. Je suis tout disposé à croire Édouard Louis et il y a des sujets, le viol en l’occurrence, avec lesquels on ne plaisante pas. Mais justement, la parole de Riadh Belferroum devrait être entendue parce que le sujet est grave ; or elle est rendue totalement inaudible. Inaudible médiatiquement, inaudible littérairement : le personnage de Reda et Riadh n’ont pas voix au chapitre. Si le « personnage » d’Édouard Louis, lui, dans le récit, a la liberté de contredire ce que les autres protagonistes rapportent de lui, tel un narrateur omniscient finalement, Reda ne peut avoir ce pouvoir là par rapport à ce que dit Édouard qui en quelque sorte le fait taire.

On a là une confusion pénible de la réalité et de la fiction née du genre qu’est l’autofiction romancée en lui-même : d’un côté, celui du « vrai », Édouard Louis évite la confrontation et empêche la parole adverse d’être prise en considération ; et dans le « roman », l’écrivain s’accapare totalement ce « vrai ». On ne saura finalement jamais ce qui se sera passé réellement entre les deux amants dans cette chambre, nous n'avons que la version de l'un, c’est tout le problème de telles affaires de mœurs dont le « vrai » reste bien souvent, et malheureusement même au regard de la justice, une inconnue.

Des livres, Théâtre des Abbesses, Paris, Février 2020 © Max Fraisier-Roux Des livres, Théâtre des Abbesses, Paris, Février 2020 © Max Fraisier-Roux

La pièce de théâtre

Arrive une adaptation théâtrale, que je suis allé voir, co-écrite par son metteur en scène, l'allemand Thomas Ostermeier, et Édouard Louis.
Lors de la promotion de la pièce en Allemagne, un article m’interpelle : dans le Tagesspiel, les deux hommes sont interviewés, et l’écrivain déclare, c’est le titre de l’entretien : « La police m’a volé mon histoire. » Curieux et stupéfiant. Je n’ai pu m’empêcher de me demander alors : qui vole qui ?

Si Édouard Louis considère que la police française lui a « volé » son histoire, que doit penser Riadh Belferroum à ce sujet ? Qu’est-ce que Louis par le biais de son processus créatif, dans la manière dont il agence les paroles selon son dispositif littéraire, fait en définitive ? Qui s'accapare quoi au final, et au détriment de qui ? Qu’est-ce qui empêchait Louis dans son livre de donner littéralement la parole à « son » Reda ? D’en faire un personnage à part entière ? De tenter de se glisser dans sa peau, si tant est que cela soit possible sans faire preuve du racisme qu’on prétend dénoncer ? De toutes façons, le schéma structurel choisi pas Louis, et qui finalement va s’incarner sur scène, est raciste en tant que tel : la parole du non-blanc est tue - si ce n'est tuée - par le blanc, l’ « arabe » n’est qu’un instrument duquel tout le monde joue, tout juste bon à « cocher les cases » dans le système théâtral qu’instaurent les auteurs pour leur narration. On n’a jamais qu’un seul point de vue au final qui coordonne les autres : celui d’Édouard Louis. Point. C’est d'ailleurs son personnage qui conclut la pièce au bout de deux longues heures.

Autre exemple significatif, la sœur Clara donne son avis dans le texte du livre et dans la pièce sur les faits, Édouard se permet incessamment par interpellations de rétablir sa vérité au cours du récit de la jeune femme, comme si elle n'avait rien compris. Voilà qui est problématique, n’est-ce pas ? Qui croire au final ?

Et puis parlons forme.
Des nouvelles du théâtre contemporain : ça n’est pas bon.

Tout est artificiel, dans le mauvais sens du terme.

Un batteur sur scène, quel intérêt, alors qu’une musique est également pré-enregistrée et diffusée ? Des éléments de décor somme toute plutôt inutiles, des micros montés sur pieds afin que les personnages viennent par moments se poser au bord de la scène et que leur voix soit davantage mise en avant… ça performe tout ça. Il y a constamment plusieurs mini-espaces scéniques de créés sur la scène elle-même, en avant, milieu et arrière-plans, comme s’il fallait meubler l’espace, avec de l’agitation continuelle à droite, à gauche, devant, derrière, ce qui fait qu’on est constamment distrait, qu'on ne sait jamais où l’on doit porter son regard - d’autant plus qu’il faut lire des sur-titres traduisant mal le texte allemand - tout cela sans raison signifiante à part pour des effets momentanés de l’ordre du gadget. Je ne parlerais même pas des chorégraphies arrivant comme des cheveux sur la scène de crime.

Qui plus est, l’œil est monopolisé par ce que Claude Régy, décédé fin décembre, n’aimait pas vraiment et qui est omniprésent au théâtre de nos jours : l’écran vidéo. Quelle originalité. Sans doute est-ce pour indiquer que nous sommes à l’heure du selfie, de l’auto-portrait, du narcissisme, blablabla, des téléphones portables, des écrans, que même Édouard Louis, comme une mise en abîme, en abuse sur Instagram, mais pendant les deux heures de la pièce… Aucun sens particulier ajouté à ce qui se joue et se suffirait, si ce n’est… par moments, carrément, renforcer ce qui est évoqué, expliquer, imager : le personnage d’Édouard est censé écouter sa sœur et son beau-frère dans l’embrasure d’une porte, et bien est prise en direct une photo du visage de l’acteur blond au visage constamment contrit masqué de moitié par un carton, et hop, sur l’écran apparaît ce même visage, comme effectivement épiant derrière une cloison. C’est très scolaire tout ça, et parfaitement inutile comme procédé de mise en scène.

« On voit aujourd'hui – au nom de la technologie – des spectacles se laisser envahir par la vidéo. Je n'ai rien contre, il peut y avoir des vidéos magnifiques. Mais quand on projette des images, c'est souvent un encouragement à la paresse de l'imagination des spectateurs. Je cite souvent cette publicité de Sony : « j'en ai rêvé, Sony l'a fait »... Sony fait tout – et prend la place du rêve. Il faut laisser au spectateur une part du travail – non pas la part du sens, l'extériorité du texte – mais ce qu'il a de secret ; leur permettre de devenir écrivains, acteurs, metteur en scène. »

C'est Claude Régy qui s'exprime.

Dans Histoire de la violence version théâtre, l’esprit du spectateur n’est jamais libre d’imaginer quoi que ce soit. Tout est sur-représenté, représenté au carré. On est en voiture, on mime qu’on tient un volant. On parle d’un clochard, on montre un clochard. On évoque la Kabylie, on en projette des paysages, les foyers Sanacotra, des photos. Je préfère mille fois aller voir des créations fauchées dans lesquelles il n’y a pas de dispositif technologique, de tels effets de décor, etc. Ce qui m’intéresse, c’est de faire l’expérience de ce qui me semble être comme l’âme du théâtre, à savoir : sa capacité à recréer une réalité sur scène par le seul pouvoir magique de l'évocation que les acteurs, la mise en scène et les spectateurs font naître au final simultanément, et qui est celui rendu possible par la force de l’imagination.
Là tout est artificiel, en trop, ce qui correspond finalement bien à ce qu’on peut penser de la création littéraire selon Édouard Louis et finalement son aveu à la fin de la pièce : on cherche l'authenticité, mais tout est artifice, recréé, tout est « mensonge ».

Histoire de la violence, Théâtre des Abbesses, Paris, Février 2020 © Max Fraisier-Roux Histoire de la violence, Théâtre des Abbesses, Paris, Février 2020 © Max Fraisier-Roux

Et voilà que se trouve révélé le projet Édouard Louis : se servir de « son » histoire - « Das ist meine Geschichte ! » hurle Édouard à trente minutes de la fin - pour construire une œuvre littéraire puis théâtrale donnée à être lue, puisque le texte est publié aux éditions Seuil, dont au final il tire seul les ficelles. Et tel que dans le livre, malgré quelques traits bienvenus d’ironie envers lui-même à travers le jeu des comédiens, à aucun moment n’émane de la bouche du personnage de Reda quelque propos, quelque réplique, qui pourraient lui donner voix au chapitre dans cette affaire - dès le début de la pièce, on est plongé comme dans une ambiance de scène de crime, c’est donc bien à la reconstitution d’une affaire criminelle en quelque sorte qu’on assiste. Au milieu de la représentation, Reda parle dans le lit avec Édouard de son père qui a fui sa Kabylie natale pour venir en France, mais il ne s’agit pas de sa défense, il s'agit juste d'un élément de contexte personnel. Au final, le jeune homme « de type maghrébin » n’est là que comme fonction : celle de nous instruire sur la condition d'immigré qu'a connue non pas lui mais son père - c'est déjà ça - et celle de jouer le rôle attendu de séducteur effrayant et de violeur.

Si la voix d’Édouard Louis et le regard qu’il peut porter sur cette histoire qui est la sienne, on l'a bien compris, émane de la bouche de plusieurs protagonistes, que ce soit sa sœur, son beau-frère, sa mère, les médecins, la police, reste que tout cela demeure soumis à son unique point de vue. Il est le chef d'orchestre, et il intervient constamment. Sans doute évidemment qu’en tant que victime de viol - tel que l'est représenté indubitablement son personnage durant une scène explicite - il doit absolument re-posséder ce qui lui est arrivé, quand bien même il se mentirait à lui-même, pour survivre. C’est une partie de la morale du texte : ce qu’avoue Édouard à la toute fin, c’est qu’il a dû se mentir en se disant que tout allait bien alors que tout allait mal et que son histoire telle qu’il veut la raconter est peut-être même un mensonge, mais qui lui permet d'acquérir une force de résilience, et avec ça, j’ai envie de dire, il n’y a pas de problème. Libre à lui. Pas la peine de nous citer textuellement Hannah Arendt. Par contre, encore une fois, et tel qu’il le fait dire dans la pièce d’ailleurs, si ses « opinions politiques » l’empêchent d’envoyer quelqu’un à la répression, la pièce est équivoque éthiquement parlant. Parce qu’en fin de compte, on sait qu'en réalité Édouard Louis a bel et bien livré son agresseur à la police, à la justice, au système pénitentiaire, et qu’à aucun moment, il n’a été fait en sorte que puisse être portée la défense de cet agresseur publiquement, quand bien même il aurait commis une faute qu'on peut considérer comme impardonnable, et dont il est représenté comme coupable sur scène car il commet le viol sous nos yeux.

Dans le même mouvement, que fait cette pièce ? Et bien elle croit dénoncer les fantasmes racistes, mais en définitive, elle les valide : elle représente malgré tout l’« individu de type maghrébin » comme voleur et violeur. Donc à quoi sert-elle finalement, d’un point de vue de militant antiraciste ? Réponse : à rien, si ce n’est à entériner un préjugé. Peut-être qu’elle possède une valeur en soi, c’est très discutable par rapport à ce qui se fait au théâtre, peut-être que la morale de l’histoire selon Édouard Louis, victime de viol, est compréhensible ; mais il n'empêche qu'engagé politiquement, ayant des opinions politiques qui nous sont explicitées dans le livret distribué à l’entrée de la salle  - « Edouard Louis articule sa littérature à l'action politique, il a activement participé à plusieurs mouvements sociaux comme celui des Gilets Jaunes ou le comité Adama contre les violences policières  » - , tout cela pose problème.

Pour le dire autrement, je considérais que le livre était une imposture, la pièce en est aussi une. C’est-à-dire qu’elle met en scène l’histoire d’un artifice pour orienter le regard et l’imagination vers une seule voix/voie : jamais l’esprit du spectateur n’est libre d’imaginer quoi que ce soit de contradictoire, c’est orienté, expliqué, et c’est toujours le personnage d’Édouard qui a le fin mot. Les deux heures s’achèvent tout de même sur l’aveu d’un mensonge, qui est certes le mensonge de la résilience - mieux vaut se mentir pour aller de l’avant que de sombrer en restant concentré sur la violence qu’on a subie - ok, mais bon. Car on est en droit également de se dire que le mensonge dont il est question, et l’imposture, c’est finalement le récit que nous fait Édouard Louis et qui est à sens unique : s’il donne la voix à sa sœur, il vient rectifier ce qu’elle dit, s’il la donne aux flics, ou à l’équipe soignante, il les ridiculise ; et pire, il se permet même de s’immiscer à un moment très précis et très gênant dans la pensée de Reda, alors qu’on avait eu l’impression qu’il avait prêté au personnage un semblant de liberté lors de la scène au lit (voire photo ci-dessous extraite du livre Au coeur de la violence, co-écrit avec Thomas Ostermeier, éditions du Seuil, 2019). Sans parler du fait que le viol nous soit montré comme ayant eu lieu.

In Au coeur de la violence, Seuil, 2019 © Max Fraisier-Roux In Au coeur de la violence, Seuil, 2019 © Max Fraisier-Roux

Si mensonge il peut y avoir en art, après tout, comme dans un tour de magie, on triche, on compte sur les artifices pour créer une réalité nouvelle envoûtante et éblouissante, il ne doit pas y en avoir d’un point de vue moral et politique. L'affaire est bien trop sérieuse. Puisqu’il s’agit là d’un fait divers dont on n’a finalement que peu de tenants/aboutissants, et qu’une seule version omniprésente et omni-représentée dorénavant - Histoire de la violence vient aussi d'être adaptée sur la scène de La Ferme du Buisson - , le point de vue unique délivré sur ce fait, que ce soit via un livre ou via une pièce de théâtre, ne peut suffire comme message : on ne joue pas avec ces causes là.

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