Turquie: la guerre des droites aura-t-elle lieu ? (2/2)

Le 24 juin prochain, Recep Tayyip Erdoğan cherchera à se faire réélire. À sa droite, il fera face à une concurrence renouvelée, menaçant son hégémonie sur l'électorat conservateur. Deuxième partie d'une plongée dans ces recompositions méconnues de la scène politique turque.

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Le retour de la vieille garde islamiste

Réagissant à un discours prononcé par Recep Tayyip Erdoğan (dans lequel ce dernier affirmait avoir « enlevé la chemise » de l’islam politique), son ancien mentor Necmettin Erbakan déclara : « Maintenant, vous êtes sans chemise ! Quelle chemise allez-vous bien pouvoir revêtir ? La chemise de Bilderberg ? La chemise du Rotary ?[1] ». Cette rhétorique fortement teintée de conspirationnisme est caractéristique d’une autre fraction de la droite turque ayant marqué l’histoire politique du pays : la mouvance islamiste « Vision Nationale » (Millî Görüş), dans laquelle Erdoğan a d’ailleurs fait ses premières armes.

Fondée en 1969, cette organisation religieuse a également investi le champ partisan, à travers la constitution successive de différents partis (la plupart du temps dissous par la Cour constitutionnelle, pour atteinte au principe de laïcité), tous fondés par Necmettin Erbakan. D’abord proche des libéraux-conservateurs du Parti de la Justice (Adalet Partisi – AP), ex-secrétaire général de l’Union des Chambres et des Bourses de Turquie (Türkiye Odalar ve Borsalar Birliği – TOBB), l’ingénieur débuta sa carrière politique en se faisant élire (durant les élections législatives du 12 octobre 1969) député « indépendant » de Konya.

Pourfendant dans une même veine le communisme « athée » et un capitalisme au service des intérêts étrangers, Erbakan se faisait le défenseur d’un « ordre juste » alliant défense des petits commerçants, soutien aux milieux défavorisés, industrialisation et protectionnisme. Extrêmement conservateur sur le plan sociétal, radicalement opposé à la laïcité kémaliste (Erbakan allait jusqu’à comparer, en termes de liberté religieuse, la Turquie à l’Union soviétique), le mouvement Vision Nationale n’hésitait pas à défendre un positionnement proche des partis de gauche pour les questions sociales. Par exemple, Necmettin Erbakan conclut un accord de coalition gouvernementale avec Bülent Ecevit (le leader de la gauche kémaliste) en 1974, en acceptant les propositions de ce dernier sur le plan économique (soit la nationalisation de certaines industries minières, la hausse des retraites ouvrières et la création de coopératives à l’échelon villageois).

Depuis 2002, le parti héritier de la Vision Nationale (le Saadet, Parti de la Félicité) est réduit à des scores marginaux lors des élections législatives (2,5 % en 2002, 2,3 % en 2007, 1,3 % en 2011, 2,1 % en juin et 0,7 % en novembre 2015), l’AKP d'Erdoğan a réussi à fidéliser l’ancien électorat islamiste sur une nouvelle ligne (libérale et pro-européenne). Toutefois, le Parti de la Félicité est récemment parvenu, en intégrant l’Alliance de la Nation, à obtenir un surcroît de visibilité médiatique. En outre, le Saadet était particulièrement investi dans les négociations (avortées) visant à une candidature unique de l’opposition derrière l’ancien président de la République, Abdullah Gül. Enfin, cette formation politique est parvenue à déposer la candidature pour l’élection présidentielle de son leader, l’ancien maire et député de Sivas Temel Karamollaoğlu.

saadet

Opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne pour des raisons « civilisationnelles » (rejoignant en cela la position traditionnellement soutenue par la Vision Nationale, qui décrit l’UE comme un « club chrétien sous influence maçonnique »), cet euroscepticisme du Parti de la Félicité s’inscrit dans une vision diplomatique plus large, héritière d’un certain tiers-mondisme caractérisant le discours du Millî Görüş. Ce tiers-mondisme est également couplé à un antisionisme affirmé : interviewé par la chaîne Fox Haber le 24 mai dernier, Temel Karamollaoğlu déclara que « la seule langue que comprend Israël est la force », accusa ce pays d’avoir pour objectif de « déclencher une troisième guerre mondiale » et prôna une rupture des relations économiques avec celui-ci.

Sur la question syrienne, le leader du Saadet a vivement critiqué l’opération franco-américano-britannique du 13-14 avril, et a émis des doutes sur la responsabilité du régime syrien dans le gazage de Douma : «Le nombre de personnes décédées de gaz toxiques est estimé à 2 000, mais le nombre de personnes ayant perdu la vie en Syrie dépasse le demi-million. Pourquoi tenez-vous seulement compte du gaz toxique et visez-vous le gouvernement syrien ? [...] Oui, on prétend aujourd’hui que le régime d’Assad a utilisé un tel gaz contre son propre peuple, mais cela n’a pas encore été prouvé[2]».

Critique vis-à-vis de la politique (promue par l'AKP) d’insertion dans la globalisation néo-libérale, le candidat islamiste tente également de se démarquer de l’alliance AKP-MHP en défendant une politique d’ouverture à l’égard des revendications de la minorité kurde (comme le droit des kurdophones à recevoir une instruction dans leur langue maternelle). Le président général du Parti de la Félicité a ainsi plaidé pour une libération de Selahattin Demirtaş et a tendu la main aux islamo-kurdistes du Parti de la Libre Cause (Hür Dava PartisiHüda Par), issu du mouvement armé Hizbullah. D’ailleurs, le député sortant Altan Tan (précédemment élu à Diyarbakır sous les couleurs du HDP) a rejoint les listes du Saadet pour les élections législatives dans la troisième région d’Istanbul. Si cette ligne s’inscrit pleinement dans une tradition erbakanienne promouvant la fraternité turco-kurde dans le cadre de la oumma, elle constitue toutefois une rupture avec la stratégie récente du Saadet, qui consistait jusque-là à séduire l’électorat d’extrême droite : en témoigne son alliance avec les islamo-nationalistes du Parti de la Grande Unité (Büyük Birlik Partisi – BBP), en juin 2015.

Au-delà de l’enjeu kurde, Temel Karamollaoğlu entend se distinguer de Recep Tayyip Erdoğan sur la question des libertés politiques. Flétrissant le tournant autoritaire de l’AKP, le leader islamiste avait déjà dénoncé un « empire de la peur » et un risque de « régime dictatorial » lors des débats portant sur le référendum constitutionnel du 16 avril 2017, même s’il avait alors refusé de faire campagne explicitement pour le Non. Décrivant le nouveau régime présidentiel comme étant un pouvoir personnel, T. Karamollaoğlu dénonce désormais la « disparition de l’Etat de droit » et dresse un tableau sombre du bilan des gouvernements AKP successifs : «À son arrivée au poste de Premier ministre en 2003, Recep Tayyip Erdogan avait deux mots à la bouche : justice et liberté. Pour finir, il a installé un régime absolutiste, lui seul décide de tout. Il a divisé la société comme jamais. Enfin, il a favorisé la mise en place d'un système de rente qui a fini par mettre l'économie nationale par terre[3]».

Séduire les « nonistes » de l’AKP

L’objectif commun de Meral Akşener et de Temel Karamollaoğlu sera certainement de séduire un électorat votant habituellement pour le Parti de la Justice et du Développement, mais inquiet du tournant autoritaire pris par Recep Tayyip Erdoğan : pour rappel, le dernier rapport publié par l’ONG Freedom House classe désormais la Turquie dans la catégorie des pays « non-libres »[4]. Ce début de défiance fut particulièrement visible durant le référendum du 16 avril 2017, lors duquel dix-sept provinces ayant placé l’AKP en tête lors des législatives du 1er novembre 2015 votèrent pour le Non : il s’agit d’Adana (37,3 % pour l’AKP aux législatives, 58,2 % pour le Non au référendum constitutionnel), d’Ankara (49 % pour l’AKP et 51,1 % pour le Non), d’Antalya (41,7 % pour l’AKP, 59,1 % pour le Non), d’Ardahan (37 % pour l’AKP, 55,7 % pour le Non), d’Artvin (45,5 % pour l’AKP, 53,1 % pour le Non), de Balıkesir (45,8 % pour l’AKP, 54,5 % pour le Non), de Bilecik (46,6 % pour l’AKP, 51,1 % pour le Non), de Çanakkale (40,2 % pour l’AKP, 60,5 % pour le Non), de Denizli (45,8 % pour l’AKP, 55,5 % pour le Non), d’Eskişehir (43,5 % pour l’AKP, 57,6 % pour le Non), d’Hatay (43,5 % pour l’AKP, 54,4 % pour le Non), d’Istanbul (48,9 % pour l’AKP, 51,4 % pour le Non), de Manisa (44,3 % pour l’AKP, 54,3 % pour le Non), de Mersin (31,7 % pour l’AKP, 64 % pour le Non), d’Uşak (46,8 % pour l’AKP, 53 % pour le Non), de Yalova (49,3 % pour l’AKP, 50,3 % pour le Non) et de Zonguldak (49,5 % pour l’AKP, 50,7 % pour le Non).

De telles dynamiques étaient particulièrement visibles dans les deux villes les plus peuplées de Turquie, Istanbul et Ankara : ainsi, le Non l’emporta dans quatre districts de la capitale (50,1 % à Mamak, 53,2 % à Elmadağ, 57,5 % à Yenimahalle et 54,5 % à Etimesgut) ayant voté majoritairement pour le Parti de la Justice et du Développement en novembre 2015 (avec respectivement 49,5 %, 45,6 %, 42,7 % et 45,6 % des suffrages exprimés). Un basculement de plus grande ampleur peut être observé à Istanbul : à Ataşehir, le Non arriva en tête avec 57,4 % au référendum et l’AKP avait obtenu 43,6 % aux législatives. Le même phénomène eut lieu dans neuf autres districts stambouliotes : 59,1 % pour le Non et 40,4 % pour l’AKP à Avcılar, 58,9 % pour le Non et 41,9 % pour l’AKP à Beylikdüzü, 55,7 % pour le Non et 44,8 % pour l’AKP à Büyükçekmece, 52,5 % pour le Non et 46,1 % pour l’AKP à Esenyurt, 51,5 % pour le Non et 49,4 % pour l’AKP à Eyüp, 56,5 % pour le Non et 43,9 % pour l’AKP à Kartal, 55,6 % pour le Non et 44,4 % pour l’AKP à Küçükçekmece, 59,1 % pour le Non et 41,6 % pour l’AKP à Sarıyer, ainsi que 53,3 % pour le Non et 48 % pour l’AKP à Üsküdar.

Il existerait donc un électorat potentiel pour une offre de droite alternative à l’AKP. Cet électorat attaché aux valeurs conservatrices mais opposé à la personnalisation du régime turc optera-t-il pour une solution « libérale-nationaliste » (représentée par le Bon Parti) ou « islamiste-démocrate » (incarnée par le Parti de la Félicité) ? Ou bien reviendra-t-il vers le bercail islamo-conservateur de l’AKP ? Les élections du 24 juin nous donneront un début de réponse.

 

[1] Cité dans PERRIER Guillaume, Dans la tête de Recep Tayyip Erdoğan, Paris, Solin/Actes Sud (coll. « Essais »), 2018, pp. 48-49.

[2] « Karamollaoğlu: Suriye saldırısıyla, Türkiye’ye gözdağı veriyorlar », CNN Türk, 15 avril 2018. Disponible sur : https://www.cnnturk.com/turkiye/karamollaoglu-suriye-saldirisiyla-turkiyeye-gozdagi-veriyorlar

[3] Cité dans JEGO Marie, « Candidat à la présidentielle turque, Temel Karamollaoglu veut dire ‘’au cruel Sultan qu'il est injuste’’ », Le Monde, 13 mai 2018. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/05/13/candidat-a-la-presidentielle-turque-temel-karamollaoglu-veut-dire-au-cruel-sultan-qu-il-est-injuste_5298372_3214.html

[4] « Freedom in the world 2018 », Freedom House, 20 p.

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