Le changement – L’État contre le nouveau monde ?

Le sondage de Libération annonce-t-il la fin de l'État ?

Dans son édition d’hier, Libération publiait les résultats d’un sondage (commandé par ses soins) franchement enthousiasmants. Sous le titre « Après l’épidémie, les Français rêvent d’un autre monde », l’article affirmait d’entrée : « Il y aura un après-coronavirus » – jusque là, difficile de ne pas être d’accord (1). Plus précisément, que nous dit ce sondage ? Qu’une écrasante majorité de Français désire « réduire l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises » (70% des sondés), « ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle de rentabilité » (69%) ou encore « nationaliser des activités stratégiques pour la vie du pays (transports, énergie, eau, etc) » (68%). En gros : renforcer le rôle de l’État, mieux contrôler le capitalisme, augmenter le poids des services publics.

 Ces aspirations sont-elles nouvelles ? Non, d’après l’institut de sondage, qui assure néanmoins qu’elles le sont dans des proportions largement supérieures, sans qu’on sache précisément de quel ordre elles ont augmenté. On peut tout de même signaler qu’un autre sondage, réalisé en septembre 2019 pour BFMTV, n’était pas particulièrement flatteur pour la politique gouvernementale. Ainsi, 76% des personnes interrogées jugeaient alors que « la politique actuelle est inefficace pour réduire les inégalités entre les territoires », 66% estimaient qu’elle n’était pas efficace « pour relancer l’économie » et 69% qu’elle ne permettrait pas « d’améliorer la situation du pays ».

Ainsi, les aspirations pour « le monde d’après » semblaient déjà bien en germes, avant. Un léger regard vers le passé nous le confirme. Depuis 2015 au moins, et dans le sillage de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, la France est traversée par des mouvements sociaux d’ampleur variable (Nuit debout, les manifestations contre la loi travail, les Gilets jaunes, les marches climat, les grèves et manifestations contre la réforme des retraites, les mobilisations contre les violences policières ou pour l’hôpital…) mais qui réclament toujours à l’État un changement – soit face à son inactivité (ressentie ou réelle), soit en opposition à celui qu’il propose.

Si le constat qu’un changement est nécessaire est si uniformément partagé, pourquoi celui-ci ne se traduit-il pas politiquement ? Pour Virginie Maris (2), « dès qu’ils ne sont plus sous les projecteurs des médias de masse, les drames glissent dans l’oubli comme la pluie sur les plumes d’un canard. Les mégafeux en Australie qui nous ont obsédés il y a quelques mois paraissent aujourd’hui un vieux souvenir, et il n’est pas certain que la moindre leçon ait été tirée de cette catastrophe. »

Les catastrophes nous feraient prendre de bonnes résolutions qu’on oublierait sitôt revenu un semblant de normalité. Ainsi, les belles aspirations à plus de justice sociale exprimées dans le sondage de Libération risqueraient de ne pas passer l’été. On peut cependant s’interroger : « les drames » glissent-ils dans l’oubli pour tout le monde de la même façon ? À la lecture de deux articles du Monde Diplomatique (3), l’un consacré à l’éducation aux médias en France, l’autre à la défaite du Labour en Grande-Bretagne en décembre 2019, on se pose la question : les classes dirigeantes ne disposent-elles pas d’un meilleur plumage, c’est-à-dire d’une plus grande capacité à oublier un drame pour se consacrer au prochain ? Il me semble que parmi les classes moyennes ou populaires (chez qui l’impact réel de ces drames est sans doute plus immédiatement visible), la succession de ces drames crée plutôt une accumulation. À l’augmentation des inégalités et à l’incertitude du marché de l’emploi s’ajoutent l’impuissance face aux dérèglements climatiques, puis la peur de la police, puis la peur de la pandémie, puis la réalisation que l’État (dont le rôle est pourtant de « mettre en œuvre un choix de société (…) et il a en charge, à ce titre, le mieux-être de ses populations et la diffusion du progrès sous ses différents aspects »(4)) ne semble pas en mesure d’y faire face.
La paralysie de l’État face à la prise de conscience du peuple : l’hypothèse, légèrement essentialisante, rappelle celle d’Emmanuel Todd, qui dénonce la « crétinisation » des « élites éduquées ». Mais la réalité semble lui donner raison au moins en partie : la rue, le peuple, les gens se mobilisent, et rien ne change.
C’est précisément le deuxième enseignement du sondage de Libération, et le plus catastrophique : parmi le personnel politique, personne ne paraît en mesure de traduire politiquement les aspirations des Français. Hulot, le plus plébiscité, reçoit 39% d’opinion favorable. Macron 33% et Philippe, 32%... soit autant que Nicolas Sarkozy (5). Le fait qu’un premier ministre en poste soit jugé aussi crédible pour faire advenir un monde nouveau, que l’ancien président mis en examen illustre l’étendue du champ de ruines dans lequel on se trouve.

 Pourquoi personne ne semble en mesure d’incarner ce changement ? Peut-être parce qu’au fil du temps, les classes dirigeantes ont abondamment fait la preuve qu’elles ne désiraient pas un tel changement – que le statu quo leur convenait parfaitement. L’accumulation des « drames » se poursuivant inexorablement, il faudra alors, chaque fois un peu plus, admettre que « le changement » devra se faire non pas grâce à l’État, mais malgré lui !

 

(1)Même si certains, comme le journaliste Gideon Lichfield, nous mettent déjà en garde : « il n’y aura pas de retour à la normale » et le confinement pourrait bien devenir prochainement une habitude à laquelle il faudra se plier régulièrement . 

(2)Philosophe chargée de recherche au CNRS, que je dois bien reconnaître avoir découverte sur Facebook il y a 2 jours, où un ami a partagé cette citation.

(3) « Pourquoi le Labour a perdu » et « Quand les médias rééduquent les lycéens », tous deux parus en février 2020

(4) https://www.conseil-constitutionnel.fr/la-constitution/le-role-de-l-etat

(5) Les autres personnalités politiques proposées étaient : Marine Le Pen (24%), François Hollande (20%), Marion Maréchal (20%), Ségolène Royal (17%), Yannick Jadot (17%, et 34% de non-réponse dû à son manque de notoriété), et enfin Jean-Luc Mélenchon, avec 16% et 70% de réponses défavorables.

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