À mes amis (complotistes)

Quand le film Hold Up est sorti, le 11 novembre dernier, j’ai fini par partager sur Facebook un texte que je gardais sur un coin de mon bureau depuis plusieurs semaines, adressé à mes contacts complotistes[1]. Ces derniers mois, un nombre croissant d’entre eux a partagé ce type de contenu sur Facebook.

Quand le film Hold Up est sorti, le 11 novembre dernier, j’ai fini par partager sur Facebook un texte que je gardais sur un coin de mon bureau depuis plusieurs semaines, adressé à mes contacts complotistes[1]. Ces derniers mois, un nombre croissant d’entre eux a partagé ce type de contenu sur Facebook. Dans certains cas, je leur ai signalé que ces contenus ne me paraissaient pas dignes de confiance. On a alors échangé quelques mots à leur sujet, et il est arrivé que les posts dont on avait débattus finissent par être supprimés.

Avec Hold Up, on a assisté à une sorte de guerre des tranchées en trois temps : l’émergence du film et son succès qui a pris tout le monde de court, réalisateurs compris ; la réponse des médias dominants*; la contre-réponse de médias alternatifs*.

Sur les pages Facebook relayant le film, une poignée de commentaires, très minoritaires et généralement agressifs, critiquaient le film, ses raccourcis, ses mensonges ou erreurs, et le public qui le prenait pour argent comptant. Mais dans l’ensemble, tous les spectateurs étaient enthousiastes, voire carrément dithyrambiques.

Rapidement, Le Monde, Libération et la plupart des médias connus du grand public publiaient des articles détaillant les nombreux problèmes que pose ce film.

Dans un troisième temps, le média en ligne Frustration, magazine indépendant de « critique sociale pour le grand public », a publié un article intitulé « On ne combat pas le conspirationnisme avec du “fact-checking” mais par la lutte des classes ». Cet article fait écho à un autre, publié le jour de la sortie de Hold Up : « Pourquoi les bourgeois aiment tant accuser les autres de complotisme ». Frédéric Lordon, sur son blog ou dans Le Monde Diplomatique, semble partager les mêmes idées : le complotisme serait marginal, finalement pas si grave, et les journalistes préfèreraient s’attaquer à lui qu’à d’autres problèmes structurels, bien plus importants. En théorie, je comprends parfaitement leur critique, et je la rejoins. On voit rapidement tout ce que l’anticomplotisme comporte de mépris de classe – d’autant plus quand des sondages nous assurent que « le complotisme » touche en premier lieu les jeunes, les personnes peu éduquées, et celles qui votent FI ou RN. Taxer quelqu’un de complotisme, c’est le délégitimer, lui nier le droit de participer au débat public, l’invisibiliser.

Certes, mais à mon sens, si on en reste là, on rate quelque chose : ce qui fait mal avec les « complotistes », c’est que ce sont des gens qu’on connaît, avec qui on vit. Alors qu’avec les politiques et les « élites » médiatiques, on ne va pas se mentir, ça fait longtemps qu’on vit dans des réalités parallèles. Je le pressentais depuis longtemps, mais c’est devenu douloureusement concret l’an dernier en marge d’une émission de radio[2] à l’issue de laquelle j’ai interpellé l’un des invités, ancien préfet d’Occitanie, qui semblait ne même pas comprendre que David Dufresne puisse évoquer le terme de violences policières. Le reste du temps, ces gens, on ne les voit pas et donc, vivre dans des réalités différentes c’est certes insupportable, mais c’est vivable. Je ne connais les membres du gouvernement, les intellectuels médiatiques, les experts multicartes, les polémistes et les journalistes de salon que parce que je passe des heures masochistes sur Twitter ou sur des sites d’information.

Mais ceux qui partagent des fausses lettres de Jean d’Ormesson, des docus foireux, des faux graphiques ou des soi-disant témoignages : ce sont aussi ceux qui me souhaitent mon anniversaire, dont je like les photos de vacances – c’est un cousin ou la mère d’un ami, une ancienne camarade de classe ou un collègue. Des gens que j’ai fréquentés, avec qui je suis encore en contact, dont parfois je partage le quotidien, les références culturelles, un ancrage géographique… En un mot, ils ont une existence de chair et d’os, ils sont « réels ». Et jusqu’à récemment, je pensais, précisément, partager le même « réel » qu’eux. Et je suis bien obligé de constater, un peu sur le cul, que ce n’est plus vraiment le cas. Mais peut-être que le réel est multiple et qu’il est, de toute façon, toujours fragmenté. Ainsi, ce n’est plus tant qu’on n’habite pas le monde de la même façon, mais qu’on n’habite plus exactement le même monde.

Ce qui signifie qu’on ne peut plus ni le penser, ni agir sur lui de la même façon. Et c’est sans doute en ça que le complotisme est un problème grave et urgent, y compris pour la gauche radicale* : il neutralise la lutte politique en la détournant dans des impasses stériles. Or, les personnes sensibles aux contenus dits complotistes que je vois s’exprimer sur Facebook (ou avec qui j’ai échangé lors d’un voyage en train ou en covoiturage) sont, dans l’immense majorité des cas, des personnes qui ont envie de changer le monde : elles se posent des questions, rêvent de transformation. Pour Noam Chomsky[3], le complotisme arrange le pouvoir* puisqu’il détourne l’attention – celui-ci a donc intérêt à le mettre en avant. C’est la ligne que défendent aussi Frustration et Lordon, il me semble. Mais est-ce vraiment une raison pour ne pas le combattre ? Ne faut-il pas, au contraire, l’attaquer de toutes parts pour fédérer les adeptes d’un changement dans des luttes déjà existantes ?

On aboutit généralement au fascisme* par glissements successifs et disons que sur le sujet, l’actualité est carrément verglacée en ce moment : des mécaniques qui inquiètent à peu près tout le monde à l’exception du RN et du noyau dur de LRM sont déjà à l’œuvre. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, la Défenseure des droits (proposée à ce poste par l’Élysée), les habituellement discrets Reporters sans frontière, ont exprimé leurs inquiétudes face à la proposition de projet de loi Sécurité globale, dernier épisode d’une glissade amorcée il y a bien longtemps[4]. À chaque combat, des associations, des militants, des médias se sont mobilisés. Ce sont eux qui portent en germes le « monde meilleur » que beaucoup d’adeptes des théories du complot aimeraient voir se matérialiser. Mais en surimposant au fracas d’un monde de plus en plus complexe et fragmenté une carte de lecture unificatrice, le complotisme tue dans l’œuf ce désir de révolte. Sa vision (erronée), c’est celle d’un monde cohérent, et où tout est joué d’avance, pour le pire – un point commun avec les collapsologues.

Le monde est un foutoir complexe, beaucoup trop complexe. Les politiques et les élites devraient se faire un devoir de décrypter cette complexité. Les intellectuels et les journalistes sérieux – ils sont nombreux – s’y emploient en permanence, comme certains artistes, youtubeurs, professeurs, ou professionnels sérieux de tous horizons. Si les médias traditionnels ne trouvent plus grâce aux yeux d’une partie de la population (pour des raisons souvent justifiées : manque de représentativité, autocensure, cooptation, concentration des titres aux mains de quelques propriétaires, manque de connaissance de l’industrie des médias…), il faut sans doute orienter ceux qui ont un désir de vérité vers d’autres sources d’information fiables. Ramener dans le giron de la pensée critique les tenants de ce phénomène, candidats sérieux à la sécession ou au communautarisme.

Comment lutter, fondamentalement, contre la propagation de thèses conspirationnistes ? Comme souvent, la réponse idéale se situe hors du problème. Pas en empêchant ces contenus de circuler, pas en pointant du doigt les « mauvais penseurs ». Sans doute plutôt en reconstruisant une confiance entre médias et citoyens. En développant une vraie éducation aux médias et à l’image. En mettant sur pied une vraie éducation politique : pas quelques heures d’éducation civique nous rappelant que « des gens sont morts » pour que l’on puisse voter ou détaillant le fonctionnement d’un isoloir. Pour Julia Cagé[5], les médias, c’est la continuation de l’éducation, après l’école : c’est un outil de formation continue, d’apprentissage, et donc de prise de position dans le débat public. L’enjeu est un peu le même que celui des écologistes : faire prospérer les initiatives déjà existantes au-delà du cercle des militants et des convaincus, toucher un public plus large, éloigné de ces paroles. You can only learn democracy by doing it, « On n’apprend la démocratie qu’en la pratiquant », dit le théoricien politique Michael Hardt[6], et c’est sans doute ce qui nous manque le plus aujourd’hui, l’usage de la démocratie, alors qu’on se situe quelque part entre ce qu’Edwy Plenel qualifie de « démocratie de basse intensité » et quelque chose de bien pire. « Injecter de la démocratie », donc. Soit pas exactement la pente qu’a choisi de suivre notre président.

Une tâche immense et floue qu’on voit mal comment mener à bien. Alors, il faut lutter pied à pied, reprendre du terrain, opposer aux arguments fallacieux, simplificateurs, faux ou mensongers, des sources d’informations variées, expliquer ce qu’on pense, pourquoi on le pense, démonter les discours. Débattre, et montrer qu’il y a des combats, que des citoyens se révoltent contre l’état du monde, manifestent, agissent, luttent, et qu’il y a même parfois des victoires locales au sein du marasme global.

Car si les complotistes mettaient sérieusement à exécution leur programme, qui tient de la démarche philosophique (doute permanent, recherche de la vérité), ils participeraient pour de bon au débat démocratique, plutôt que de rester dans la marge, confortable mais inactionable, dans laquelle ils se trouvent.

 _____________________

[1] Les termes suivis d’une astérisque* sont utilisés faute de mieux. Ils mériteraient d’être définis, dans certains cas nuancés, mais ils font appel à des catégories connues : il me semble qu’on comprend de quoi je parle.

[2] « La rue comme espace de confrontation »

[3] « Pourquoi ce débat autour du 11 septembre est-il si bien toléré ? Je soupçonne le pouvoir de le voir d’un bon œil. Il capte énormément d’énergies et les détourne des véritables crimes de l’administration, infiniment plus graves. (…) Pensons à l’invasion de l’Irak, ou au Liban. Ou à ce qu’ils font subir à la population ouvrière des Etats-Unis. (…) Ils commettent des crimes réels, qui suscitent très peu de protestations. Une des raisons – pas la seule, bien entendu –, c’est qu’on dépense énormément d’énergie militante potentielle dans ces polémiques autour du 11 septembre. Du point de vue des gouvernants, c’est excellent. On donne même à ces militants du temps d’antenne (…), on met leurs livres bien en vue dans les librairies. Très tolérant, comme réaction. (…) Ce n’est pas le genre de réaction qu’on provoque quand on touche aux sujets sensibles. » Noam Chomsky, entretiens avec David Barsamian, Fayard, 2008, cité ici

[4] Je serais bien incapable de donner une date de naissance précise. 2015, avec l’interdiction des manifestations en marge de la COP 21 et la criminalisation de militants du climat ? Les émeutes de 2005 et leur état d’urgence injustifié ? La répression des manifestants contre le G8 de Gênes en 2001 ?

[5] https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-chemins-de-la-philosophie-emission-du-jeudi-05-novembre-2020

[6] En 2008, dans le documentaire Examined Life.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.