Histoires de la violence – La non-fiction et la violence

Début 2021, trois livres sont parus en France, tous signés par des journalistes, tous prenant pour point de départ un fait divers violent. Si chacun explore à sa manière une « histoire violente », pris ensemble, ils esquissent ce que l’on pourrait appeler une histoire de la violence au XXIe siècle.

Cela commence toujours de la même manière, par un fait divers tragique. Un enlèvement, un meurtre : le genre d’événement qui fait l’objet d’un entrefilet dans la presse locale, qui choque et qui s’oublie. Parce que ce genre de choses arrive, qu’elles ne sont pas acceptables mais qu’on finit tout de même par s’y habituer. Des histoires de violence il y en a des centaines, toutes condamnées à l’anonymat. Et une fois de temps en temps, exceptionnellement, un journaliste s’empare de l’une d’elle et la sort de l’indifférence.

Début 2021, trois livres sont parus en France, tous signés par des journalistes, tous prenant pour point de départ un fait divers violent. Si chacun explore à sa manière une « histoire violente », pris ensemble, ils esquissent ce que l’on pourrait appeler une histoire de la violence au xxie siècle.

Ces livres, ce sont L’Évasion d’un guérillero (John Gibler, Ici-bas, janvier 2021) ; Que ma mort soit une fête (Cristian Alarcon, Marchialy, février 2021) et L’inconnu de la poste (Florence Aubenas, L’Olivier, février 2021).

Conseil lecture, d’abord : outre leur thème commun, j’ai décidé de parler de ces trois livres parce que je les ai adorés, dévorés chacun en deux ou trois jours, et parce que je les recommande – peut-être pas tous au même lectorat, mais si vous avez un peu de temps devant vous et que vous aimez la non-fiction narrative, faites-vous une faveur et achetez les trois. Il me semble que L’Évasion d’un guérillero est celui qui a bénéficié du moins de visibilité, sans doute parce qu’il est plus politique et qu’il est édité par une petite maison d’édition, mais c’est de loin celui que j’ai préféré. D’abord pour le fond qui mélange reportage et essai, mais aussi pour la texture de sa couverture et pour les gravures de Yoel Jimenez qui évoquent évidemment celles de Posada. Elles en font l’un de ces livres qu’on veut garder contre soi ou exposer fièrement dans sa bibliothèque, entre Et quelques fois j’ai comme une grande idée et Comment pensent les forêts.

 Les trois livres commencent de la même manière : le fait divers survient, le journaliste s’en saisit. Ce qui les distingue, c’est tout le reste. 

1 – Le fait dont il s’agit 

Que ma mort soit une fête est une plongée dans les quartiers délaissés de Buenos Aires au tout début du siècle – le livre a été publié en espagnol en 2003. C’est un joli conte triste qui raconte la fin d’une époque– celle où les bandits et les flics avaient encore quelques valeurs – et le début d’une nouvelle où plus rien, pas même la vie, n’a une once d’importance. Du journalisme de terrain raconté à la première personne, où l’on voit que l’auteur a fini par faire corps avec son sujet, les habitants des villas San Francisco, 25 de Mayo et La Esperanza. Par certains aspects, ce récit rappelle « Les gamines à la dérive de Barbès », un long article paru dans le Magazine du Monde en mars 2021.

Alarcon fait ses premiers pas dans le quartier suite au décès de Victor Vital, un jeune « bandit » des quartiers pauvres, surnommé El Frente. L’adolescent de 17 ans s’est fait tuer par la police alors qu’il était réfugié chez une habitante d’un bidonville. Pour les amis d’El Frente – et dans ces quartiers, tout le monde ou presque semble être un ami d’El Frente – le jeune voyou était quelqu’un d’à part. Charismatique, audacieux, séducteur, généreux : un peu le cliché du bandit à l’ancienne, qui redistribue son butin à ceux qui en ont besoin. L’un de ses gros coups, qui le fait entrer dans la légende, c’est d’ailleurs le détournement d’un camion de yaourts au profit de son quartier. Tout le monde semble d’accord sur un point : El Frente était le dernier de cette trempe, celle des bandits ayant un code d’honneur. Après lui, le chaos. Mais en réalité, on sent bien à la lecture du livre qu’El Frente était au mieux un anachronisme, un jeune un peu trop rêveur bercé par les récits de ses aînés. Quand il décide de devenir délinquant, le code d’honneur n’est au fond déjà qu’un lointain souvenir – si tant est qu’il ait jamais réellement existé. Ses prédécesseurs ne semblent pas franchement avoir multiplié les bonnes actions, ni amélioré la vie de leurs communautés. En revanche, ils consommaient de la drogue, stockaient des armes à feu chez leurs mères, leurs compagnes ou leurs conquêtes, organisaient des vendettas et braquaient des voitures.

L’inconnu de la poste est une sorte de polar remarquablement écrit – en un sens, le livre vaut plus pour ses qualités littéraires que journalistiques. Galerie de personnages, paysages fantomatiques, rebondissements : ce pourrait être de la fiction sauf que tout est vrai. L’histoire s’étale sur plus de dix ans. Elle commence en 2007, pour le contexte, mais le fait divers ne se déroule que fin 2008. Un matin de décembre, une postière est sauvagement assassinée à Montréal-la-Cluse, un village du Jura. Les soupçons se tournent assez rapidement vers un acteur césarisé et marginal, Gérald Thomassin – parce qu’il n’est pas du coin et que son attitude est anormale, c’est-à-dire, « pas dans la norme », et non « suspecte ». Florence Aubenas suit l’affaire pendant des années, brosse le portrait d’un tas de monde, de la victime, de sa famille, de Thomassin et de son entourage, de Tintin, du Nouveau… Il s’agit peut-être davantage d’un roman social que d’une enquête policière, même s’il y a bien un dénouement au bout du compte. Car au fil du livre, le récit s’élargit – le meurtre devient un prétexte, un point d’ancrage pour explorer autre chose. Une commune rurale désindustrialisée, les vies contraintes qu’elle charrie, l’aide sociale à l’enfance dans les années 1980, l’amitié sur le fil de trois marginaux ou celle aussi intense mais moins cabossée de femmes quadra qui s’ennuient…

C’est à la fois plus vaste et plus étroit que Que ma mort soit une fête. Plus vaste, parce que Florence Aubenas dresse un portrait de la France sur plusieurs dizaines d’années là où Alarcon ne décrivait que quelques quartiers sur quelques mois. Plus étroit, peut-être parce qu’il manque au livre une dimension grandiose, épique, qu’incarnait El Frente et que n’incarne pas Thomassin – qui ne parvient pas à sublimer sa vie fracassée. L’Inconnu de la poste, comme Le quai de Ouistreham ou les articles d’Aubenas (ses longues séries sur les plages de Méditerranée, le Super U de Mende, ou même ses one shots sur les banlieusards en Thaïlande ou la sauvage des Cévènnes) sont à la fois des nouvelles littéraires, des regards ni tendres-mielleux ni condamnateurs sur notre monde.

L’Évasion d’un guérillero retrace l’histoire d’Andrés Tzompaxtle Tecpile, militant mexicain nahua, enlevé et torturé par les forces de sécurité de son pays. Celui-ci parvient miraculeusement à s’évader : contrairement aux deux précédents, ce livre-ci parle donc d’un meurtre qui aurait dû advenir, mais qui n’a pas eu lieu – c’est pourtant sans doute le plus violent des trois. Comme Que ma mort soit une fête, il est d’abord paru en espagnol, en 2014.

Au sein de l’EPR, l’Armée populaire révolutionnaire, Tzompaxtle est connu sous le nom de Rafael. Un soir de la fin octobre 1996, il doit escorter une poignée de journalistes jusqu’au lieu secret d’une conférence de l’EPR. Il est repéré et enlevé par des militaires en civil. Assez rapidement, ses camarades de lutte se font une idée assez précise de ce qui l’attend : après quelques jours de torture, le nom de Rafael va rejoindre la longue liste des disparitions forcées, cette litanie de personnes éliminées sans procès, sans explication, sans la moindre trace. Mais par un mélange de chance, de courage et d’un peu de solidarité, Andrés Tzompaxtle Tecpile parvient à s’évader – sans toutefois avoir échappé aux pires tortures. Commence alors un nouveau combat. Les évasions sont si rares qu’elles sont forcément suspectes. Les cadres de l’EPR voient presque d’un mauvais œil le retour de « Rafael » : et si le héros avait été retourné par l’ennemi ?

C’est cette double violence que raconte le livre. D’abord, celle de l’État mexicain ou de certains de ses représentants – une poignée de militaires ou de membres des services secrets qui torturent pour le plaisir, qui violentent, mutilent, jouissent de leur pouvoir à l’abri des regards. La violence ensuite, du groupe, incapable de faire une place au militant sacrifié.

Gibler a réalisé de longs entretiens avec Andrés Tzompaxtle Tecpile et un paquet d’autres acteurs de cette histoire. Le récit du guérillero se mêle à des coupures de presse, des flashbacks, des éléments de contextualisation. Évidemment, Gibler parle d’un vivant et cela change tout. Son « personnage » a la parole, il peut agir sur son récit. C’est notamment le cas dans l’un des derniers chapitres du livre : plutôt que d’interroger la compagne de Tzompaxtle, Gibler confie son enregistreur au guérillero, qui se charge lui-même de lui poser quelques questions… et de couper l’enregistrement quand il l’entend – et je trouve ce passage merveilleux.

Pour Gibler, raconter l’histoire de ce militant permet de s’interroger sur le rôle de la violence de l’État, sur la mission du journaliste – surtout quand celui-ci est Blanc, étranger, et qu’il écrit un livre sur un militant issu d’une communauté où personne ou presque ne lit. C’est un texte fondamental sur le rôle et la responsabilité du journaliste.

2 – La place de la violence

El Frente est abattu à bout portant par la police alors qu’il se rend. Les gangs rivaux des villas se tirent dessus en pleine rue, en pleine journée. Quand les mères de famille racontent leurs passés, ceux-ci sont ponctués de coups, d’abandons : chez Alarcon, la violence est partout. Violence des riches envers les pauvres, violence des pauvres entre eux, violence des hommes envers les femmes.

Mais c’est celle de la police qui choque. Parce qu’elle est sans pitié, plus brute encore, plus mauvaise que celle des bandes rivales. Ici, les flics sont un gang en uniforme qui s’arroge le droit de faire la loi sans crainte des conséquences. Il y a une spirale infernale de la violence, un engrenage que tout le monde semble voir mais que personne ne peut arrêter – ce qui rappelle les reportages de Luc Bronner sur les banlieues, en 2006.

Chez Aubenas, la violence, c’est d’abord le fait divers : le meurtre. Mais peu à peu, alors qu’on s’enfonce dans le récit, on la voit suinter de partout. Elle est moins directe, insidieuse, mais omniprésente. Un mari qui peut se montrer violent, un père écrasant, des histoires familiales sordides et jamais résolues, les mauvais traitements à répétition d’enfants placés par la DDASS… Des familles bousillées par la vie normale, par des conséquences économiques et des décisions politiques qui les dépassent : une usine qui ferme, des boulots qui disparaissent, des gens laissés sur le carreau. Une violence poisseuse qui colle à la peau, le genre de truc glauque dont on n’arrive pas à se défaire, qui est là, tout autour de nous, tout le temps. Par moments, on se dit que l’humain est sale.

La violence qui intéresse Gibler, c’est celle de l’État. Celle qui empêche l’autodétermination des peuples, qui poursuit le projet colonial en marginalisant les populations indigènes. Celle qui édicte des lois mais les viole sans scrupules pour faire exactement ce qui lui chante – c’est-à-dire, souvent, à des fins d’enrichissement personnel. Mais chez lui aussi, la violence finit par s’insinuer de partout, et elle détruit tout sur son passage – la conclusion d’un autre de ses livres, Mourir au Mexique, glace le sang et le montre parfaitement. Chez Gibler, la violence est une arme politique. Il y a des responsables de cette violence, on pourrait les identifier (ils sont d’ailleurs souvent connus), on pourrait les juger. En ce sens, cette violence est moins une fatalité, elle peut être combattue.

3 – Manières de concevoir le rôle du journalisme

Dès le choix du sujet, il apparaît clairement que ces trois auteurs ont une vision différente de leur fonction – le choix du sujet est, évidemment, politique.

Alarcon suit au pied de la lettre les commandements du journalisme narratif. Un événement survient, qui retient son attention. Il se rend sur place pour effectuer un travail de reportage de terrain. Il donne la parole à ceux qui, généralement, ne l’ont pas – c’est souvent l’intérêt des longs formats : on ne se contente pas des rapports de police, on prend le temps de confronter les versions et surtout de donner de la chair aux acteurs du « fait » traité. Le journaliste passe donc du temps sur place, rencontre, reconstitue, finit par partager le quotidien de ses sources, devient une sorte d’ethnologue des villas. Puis il raconte. Factuellement, précisément. Que ma mort soit une fête est certes un (beau) récit, il n’en reste pas moins une « information », dans le sens où le rôle du livre est d’informer son lecteur sur une situation, un point de bascule.

Le projet de Florence Aubenas est, évidemment, lui aussi d’informer, mais son rôle en tant que journaliste me semble moins évident à cerner. Contrairement aux deux autres, elle n’apparaît pas dans le récit. L’écrivaine s’éclipse au profit de ses personnages. On comprend pourtant que ce qui motive le livre, c’est une quasi-obsession pour l’affaire et pour Thomassin en particulier, avec qui elle sympathise. Le talent de Florence Aubenas, c’est de parvenir à raconter mille autres choses à partir de son point de départ. Mais la désindustrialisation, les sévices d’enfants placés, les vies « anormales », n’ont pas besoin de meurtres pour devenir des sujets – Aubenas écrit d’ailleurs magnifiquement là-dessus à d’autres occasions. En ce sens, L’inconnu de la Poste est un luxe qu’a pu s’offrir la journaliste du Monde.

Gibler aussi brouille les pistes. Son livre comporte un sous-titre, « Écrire la violence », et une bibliographie. Il est constellé de réflexions sur la violence, mais aussi sur le rôle de l’écriture, du journalisme. Le récit, polyphonique, devient parfois un essai, un espace de réflexion sur sa propre pratique, sur son inscription dans le monde. La place qu’il accorde à Tzompaxtle est mûrement réfléchie, elle découle d’une profonde réflexion. Le guérillero n’est donc pas un « personnage », mais un être complexe, dont le journaliste ne parvient qu’à esquisser les contours. 

Je me dis que si, chacun à leur manière, Alarcon, Aubenas et Gibler ont écrit ces histoires de la violence, cela signifie qu’elle choque encore, qu’elle mérite qu’on la décortique, qu’on s’y attarde. Que tant qu’elle nous choque, c’est qu’on espère encore pouvoir y échapper. À eux trois, ces journalistes décrivent un éventail des violences possibles qui a de quoi faire froid dans le dos, mais leurs histoires sont constellées de solidarités, d’amitiés, à égale mesure avec les violences. Évidemment, pour moi, le livre de Gibler sort du lot. Non seulement parce qu’il fait de la violence un sujet d’étude, mais aussi parce qu’en en faisant un objet politique, il invite son lecteur à prendre position contre cette violence – celle de l’État. En ce sens, alors que Que ma mort soit une fête et L’inconnu de la Poste sont de bons livres de non-fiction, L’Évasion d’un guérillero est un livre fondamental pour tout journaliste souhaitant écrire à son tour.

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