Tulsi Gabbard témoigne contre la guerre secrète anti-Assad

En exclusivité, voici ma traduction d’un important témoignage de Tulsi Gabbard, une respectable parlementaire américaine qui revient d’une mission d’information secrète en Syrie. Depuis l’automne 2015, cette représentante démocrate a courageusement dénoncé la guerre secrète de la CIA et de ses alliés contre le gouvernement syrien.

En exclusivité, voici ma traduction d’un important témoignage de Tulsi Gabbard, une respectable parlementaire américaine qui revient d’une mission d’information secrète en Syrie – une initiative personnelle et risquée qui lui a valu un déluge de critiques aux États-Unis. Depuis l’automne 2015, cette représentante démocrate a courageusement dénoncé la guerre secrète de la CIA et de ses alliés contre le gouvernement syrien. Connue depuis janvier 2016 sous le nom de code « Timber Sycamore », et financée selon l’un des principaux experts de la Syrie à hauteur d’une quinzaine de milliards de dollars, cette opération clandestine de grande ampleur vise à renverser Bachar el-Assad en soutenant directement et indirectement une multitude de groupes armés, dont l’ex-Front al-Nosra, Ahrar el-Sham et Daech. En novembre 2015, Tulsi Gabbard avait introduit une proposition de loi à la Chambre des Représentants, qui exhortait l’Exécutif américain à « stopper cette guerre illégale et contreproductive » contre le gouvernement syrien. Sans surprise, cette initiative ne fut pas soutenue par un nombre suffisant de parlementaires. En décembre 2016, le représentant républicain Dana Rohrabacher et Madame Gabbard ont proposé la « loi SATA » (Stop Arming Terrorist Act), qui vise à mettre un terme définitif à cette guerre secrète, dont l’une des principales conséquences est de renforcer la nébuleuse terroriste pourtant accusée par les autorités américaines d’avoir perpétré les attentats du 11-Septembre – une contradiction inexplicable pour Tulsi Gabbard.

Malgré le caractère extrêmement sensible de ses initiatives et de ses révélations, les médias américains l’ont laissée s’exprimer librement sur ces questions depuis octobre 2015. Dans les pays francophones, à l’exception de dedefensa.org et de l’auteur de ces lignes, aucun journaliste n’a relayé les arguments de Tulsi Gabbard sur la guerre secrète de la CIA et de ses partenaires. Au contraire, ignorant cette opération et les milliers de jihadistes et de tonnes d’armement qu’elle a permis d’introduire en Syrie, les médias et les spécialistes francophones affirment dans leur grande majorité que Bachar el-Assad est le premier responsable du fléau islamiste en Syrie, notamment du fait de la libération de 260 jihadistes en mars 2011. Cette occultation de la réalité n’est pas étonnante, au vu de la censure et de la couverture orwellienne de ce conflit en Occident. On a pu l’observer récemment lors de la reprise d’Alep-Est par les forces loyalistes – un « emballement médiatique et politique sans précédent » dénoncé en France par une minorité de spécialistes et de journalistes bien informés, dont Jean-François Kahn, Éric Denécé, Fabrice Balanche, Jack Dion et Régis Le Sommier. Sachant que la population syrienne est épuisée par bientôt six ans de guerre, il est plus que jamais temps de prendre en compte ses aspirations réelles, au lieu de tenter de lui imposer une alternative « rebelle » qui pourrait être bien pire que le gouvernement actuel – aussi critiquable soit-il. Dans cet objectif, ce témoignage de Tulsi Gabbard nous aide à mieux saisir la réalité du terrain, et contredit la narration trompeuse de la plupart des médias grand public occidentaux et de leurs experts accrédités.  

Tulsi Gabbard : « Le peuple syrien souhaite désespérément la paix »

« Tandis que le tout-Washington se préparait à l’investiture du Président Donald Trump, j’ai passé ma dernière semaine en Syrie et au Liban, dans le cadre d’une mission d’information visant à rencontrer et à dialoguer directement avec les citoyens syriens. Leurs vies ont été brisées par une horrible guerre qui a emporté des centaines de milliers d’entre eux, et qui en a contraint des millions à fuir leurs terres en quête de paix et de sécurité.

[À l’issue de ce voyage,] le fait suivant me paraît plus clair que jamais : cette guerre de changement de régime ne sert pas les intérêts des États-Unis, et certainement pas ceux de la population syrienne. 

« Nous avons rencontré ces enfants dans un centre de déplacés internes à Alep, leurs familles ayant fui la partie Est de la ville. La seule chose que souhaitent ces enfants – ainsi que toutes les personnes que j’ai rencontrées –, est la paix. La plupart de ces enfants n’ont connu que la guerre. Leurs familles ne veulent rien d’autre que rentrer chez elles et retrouver leur vie normale, celle d’avant cette guerre qui vise à renverser le gouvernement el-Assad. C’est tout ce qu’ils désirent. » « Nous avons rencontré ces enfants dans un centre de déplacés internes à Alep, leurs familles ayant fui la partie Est de la ville. La seule chose que souhaitent ces enfants – ainsi que toutes les personnes que j’ai rencontrées –, est la paix. La plupart de ces enfants n’ont connu que la guerre. Leurs familles ne veulent rien d’autre que rentrer chez elles et retrouver leur vie normale, celle d’avant cette guerre qui vise à renverser le gouvernement el-Assad. C’est tout ce qu’ils désirent. »

J’ai voyagé à travers Damas et Alep, écoutant des Syriens issus de différentes régions du pays. J’ai rencontré des familles de déplacés internes venant de la partie Est d’Alep, mais aussi de Raqqa, de Zabadani, de Lattaquié et de la périphérie de Damas. J’ai rencontré des leaders de l’opposition syrienne qui avaient mené des manifestations en 2011, ainsi que des veuves et des orphelins de combattants loyalistes ou anti-Assad. J’ai rencontré le Président libanais récemment élu Michel Aoun et le Premier Ministre Saad Hariri, ainsi que l’ambassadrice des États-Unis au Liban Elizabeth Richard, le Président syrien Bachar el-Assad, le Grand Mufti Ahmad Badreddin Hassoun, l’Archevêque de l’Église catholique syrienne d’Alep Denis Antoine Chahda, des dignitaires religieux musulmans et chrétiens, des humanitaires, des universitaires, des étudiants, des commerçants, et d’autres personnes. 

Le message qu’ils souhaitent adresser au peuple américain est puissant et cohérent : selon eux, il n’existe pas de différence entre les rebelles dits “modérés” et al-Qaïda ([l’ex-]Front al-Nosra) ou Daech – ils sont tous les mêmes. Ils considèrent qu’ils subissent une guerre opposant le gouvernement syrien à des terroristes commandés par des groupes tels que Daech et al-Qaïda. Ils implorent les États-Unis et leurs alliés de cesser de soutenir ceux qui sont en train de détruire la Syrie et son peuple.      

J’ai entendu ce message à d’innombrables reprises de la part de celles et ceux qui ont souffert et survécu à des horreurs inqualifiables. Ils m’ont demandé de faire entendre leurs voix au reste du monde – des voix frustrées d’avoir été réduites au silence par une couverture médiatique trompeuse et partiale, par une fausse narration qui a soutenu cette guerre de changement de régime au mépris des vies syriennes.    

J’ai entendu des témoignages décrivant comment, dès 2011, des manifestations pacifiques contre le gouvernement furent rapidement submergées par des groupes jihadistes wahhabites tels que le Front al-Nosra (la branche syrienne d’al-Qaïda), qui étaient financés et soutenus par l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar, les États-Unis et leurs alliés. Ils exploitèrent les manifestants pacifiques, occupèrent leurs villes et leurs villages, tout en assassinant et en torturant les Syriens qui refusaient de coopérer avec eux dans leur combat pour renverser le gouvernement el-Assad.   

J’ai rencontré une jeune musulmane de Zabadani qui fut kidnappée, battue à maintes reprises et violée en 2012, alors qu’elle n’avait que 14 ans. Ses tortionnaires étaient des “rebelles” qui en voulaient à son père, un berger refusant de leur céder son argent. Dans le salon familial, elle assista horrifiée à l’exécution de son père par des hommes cagoulés, qui vidèrent leurs chargeurs en l’abattant. 

J’ai rencontré un jeune garçon qui fut kidnappé dans la rue, alors qu’il allait acheter du pain pour sa famille. Il fut soumis au supplice de la noyade, électrocuté, attaché à une croix et fouetté. Il fut ainsi torturé car il refusait d’aider les “rebelles”, leur disant qu’il souhaitait simplement aller à l’école. Voilà comment ces “rebelles” traitent les Syriens qui ne collaborent pas avec eux, ou qui pratiquent une religion inacceptable à leurs yeux.  

Bien qu’étant contre le gouvernement el-Assad, des membres de l’opposition politique m’ont affirmé leur rejet catégorique du recours à la violence pour imposer des réformes. Ils soulignèrent que si les jihadistes wahhabites parviennent à renverser l’État syrien avec l’appui de plusieurs gouvernements étrangers, ils détruiront leur pays et rompront avec sa longue histoire de société laïque et pluraliste, dans laquelle toutes les religions ont coexisté pacifiquement. Aujourd’hui, cette opposition continue d’œuvrer pour obtenir des réformes. Or, aussi longtemps que des puissances étrangères mèneront une guerre par procuration contre la Syrie, qui vise à renverser l’État par l’entremise de groupes terroristes et jihadistes, les membres de cette opposition politique resteront solidaires du gouvernement syrien, tout en travaillant pacifiquement pour renforcer leur pays en faveur de tous ses citoyens. 

Initialement, je n’avais pas l’intention de rencontrer Bachar el-Assad. Néanmoins, lorsque j’en ai eu l’opportunité, j’ai pensé qu’il était important de la saisir. J’estime que nous devons être prêts à rencontrer n’importe qui si cela peut contribuer à mettre un terme à cette guerre, qui inflige une immense souffrance au peuple syrien.    

« J’ai rencontré ces femmes admirables, qui viennent de Barzi. La plupart d’entre elles ont des maris ou des membres de leurs familles qui combattent au sein d’al-Nosra/al-Qaïda, ou avec l’Armée arabe syrienne. Lorsqu’elles viennent dans ce foyer municipal, elles mettent tout cela de côté, elles se font de nou-veaux amis, et elles apprennent différentes tâches telles que la couture, préparant leur avenir. Elles ne se connaissaient pas avant de fréquenter ce foyer, et aujourd’hui elles sont comme des “sœurs” qui partagent leurs joies et leurs peines. » « J’ai rencontré ces femmes admirables, qui viennent de Barzi. La plupart d’entre elles ont des maris ou des membres de leurs familles qui combattent au sein d’al-Nosra/al-Qaïda, ou avec l’Armée arabe syrienne. Lorsqu’elles viennent dans ce foyer municipal, elles mettent tout cela de côté, elles se font de nou-veaux amis, et elles apprennent différentes tâches telles que la couture, préparant leur avenir. Elles ne se connaissaient pas avant de fréquenter ce foyer, et aujourd’hui elles sont comme des “sœurs” qui partagent leurs joies et leurs peines. »

Je suis retournée à Washington DC plus déterminée que jamais à stopper notre guerre illégale, qui vise à renverser le gouvernement syrien. De l’Irak à la Libye, et à présent en Syrie, les États-Unis ont mené des guerres de changement de régime qui ont toutes engendré des souffrances inimaginables, des pertes humaines dévastatrices, et le renforcement de groupes terroristes tels qu’al-Qaïda et Daech.     

Je demande au Congrès et à la nouvelle Administration présidentielle de répondre immédiatement aux appels du peuple syrien et de soutenir la “loi SATA” (Stop Arming Terrorists Act). Nous devons cesser de soutenir directement et indirectement des terroristes – directement en fournissant des armes, des entraînements et du soutien logistique à des groupes affiliés à al-Qaïda et à Daech ; et indirectement via l’Arabie saoudite, la Turquie et les États du Golfe, qui appuient ces groupes terroristes. Nous devons mettre un terme à cette guerre contre le gouvernement syrien, et nous concentrer sur la nécessaire défaite d’al-Qaïda et de Daech.  

Les États-Unis doivent arrêter de soutenir des terroristes qui sont en train de détruire la Syrie et son peuple. Les États-Unis et les autres nations qui alimentent cette guerre doivent cesser immédiatement [leurs actions hostiles contre ce pays]. Nous devons permettre à la population syrienne de tenter de se remettre de cette terrible guerre.   

En vous remerciant,

Tulsi »

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