Avec Naomi Klein, "changeons le système, pas le climat" !

Naomi Klein publie son nouveau livre, Tout peut changer et montre comment prendre au sérieux le changement climatique « change tout » (nom du titre du livre en anglais, This changes everything) et implique de remettre en cause le cœur même du capitalisme. A cette occasion, deux conférences-débats ont été organisées à Paris et Saint-Denis par Attac France, 350.org France, Médiapart, Basta et Actes Sud.

Naomi Klein publie son nouveau livre, Tout peut changer et montre comment prendre au sérieux le changement climatique « change tout » (nom du titre du livre en anglais, This changes everything) et implique de remettre en cause le cœur même du capitalisme. A cette occasion, deux conférences-débats ont été organisées à Paris et Saint-Denis par Attac France, 350.org France, Médiapart, Basta et Actes Sud.

Grand succès, tant en termes de participation (600 et 250 personnes) qu'au niveau que la qualité des discussions, ces deux rencontres ont permis de mettre en débat quelques-uns des défis les plus fondamentaux auxquels sont confrontés ceux qui veulent véritablement lutter contre le changement climatique.

  • Captation video de la première conférence à Tolbiac lundi 30 mars : à venir et le reportage de CanalPlus !
  • Captation video de la seconde conférence à St-Denis mardi 31 mars : à venir

Je me permets également de partager ici la version écrite qui a servi de support à mon intervention lors de la conférence à Tolbiac lundi 30 mars (raccourcie et simplifiée à l'oral).

 

Intervention Conférence Naomi Klein - 30 mars 2015

Climat : qu'attendre et que faire d'ici Paris2015 et la COP21 ?

C'est un honneur et un plaisir que d'intervenir ce soir en compagnie de Naomi Klein. Notamment car je suis persuadé que le nouveau livre de Naomi marquera une génération de militant-e-s et d'activistes pour la justice climatique de la même manière que son premier livre, No Logo, a marqué la génération qui est la mienne, celle qui s'est engagée à la fin des années 1990, début des années 2000 avec le mouvement altermondialiste. Je ne peux que vous inviter à lire ce livre qui condense et cristallise les raisonnements et cheminements de bon nombre d'entre nous, de militants et d'organisations telles que Attac France qui se sont fortement engagés dans la lutte contre les dérèglements climatiques depuis une dizaines d'années.

Ce soir, j'ai la tâche de d'expliquer rapidement ce que nous pouvons attendre des négociations et ce qui nous amène à penser qu'il faut se concentrer sur notre propre agenda, nos propres exigences et notre propre histoire afin de construire un mouvement pour la justice climatique.

François Hollande annonce vouloir laisser « sa trace dans l'histoire » à travers une conférence et un accord qu'il annonce comme « historique ».

En 2009 déjà, la conférence de Copenhague devait être « historique ».

Intervenant juste après l'élection d'Obama, Copenhague fut présenté comme « le sommet de la dernière chance », celui qui devait « sauver le climat ». Le retour de bâton fut terrible : Copenhague a substitué la sidération à l'espérance et la résignation à la mobilisation. S'en souvenir devrait conduire à plus de modestie et de lucidité. De la lucidité, mais beaucoup d'ambition. Car comme l'explique Naomi Klein, prendre au sérieux le changement climatique « change tout » (nom du titre du livre en anglais, This changes everything) et implique de questionner le cœur même du capitalisme (Capitalism versus the climate, sous-titre du livre en anglais).

Être lucide conduit à questionner les contradictions du story-telling de François Hollande

Le 2 novembre dernier, alors que le GIEC, les scientifiques du climat, rendaient la synthèse de leurs rapports alarmants, François Hollande était en Alberta, au Canada, pour encourager les entreprises françaises, dont Total, à investir dans le pétrole des sables bitumineux, l'un des plus polluants de la planète. Il se félicitait également de l'accord commercial et d'investissement entre l'UE et le Canada, qui facilitera l'exportation en Europe de ce pétrole climaticide. Le message était clair : « moi François Hollande, président de la République, en 2015, je vais beaucoup parler de climat, mais ne vous inquiétez pas, vous les multinationales françaises, il n'est pas question de remettre en cause le business as usual ».

Être lucide implique de reconnaître que les négociations ne sauveront pas le climat :

  • Parce que les négociations ne débuteront pas à Paris : depuis que les négociations existent, depuis 20 ans, les émissions de GES ont augmenté de 60 % ; il est bien-entendu toujours possible de se battre sur la place des virgules – et pour bloquer les propositions les plus inacceptables – mais rien qui ne permette de changer la donne. Par exemple, l'option visant à laisser 2/3 à ¾ des réserves d'énergies fossiles dans le sol ne fait même pas partie des options retenues dans le texte qui sert de base aux négociations.
  • Parce qu'aucun pays n'est à la hauteur des enjeux : l'Union européenne a perdu tout leadership climatique et les pays du Sud manquent soit d'ambition, soit de pouvoir d'influence.
  • Parce que les négociations dépendent de réalités économiques et géopolitiques qui noient les défis climatiques sous d'autres considérations.
  • Parce que les promoteurs du business as usual sont puissants et entretiennent l'illusion selon laquelle il serait possible de lutter contre les dérèglements climatiques sans toucher au capitalisme néolibéral destructeur de la planète ; ce que Naomi appelle « le tout changer sans rien changer » ;
  • Parce que les politiques de libéralisation et d'investissement bloquent toute possibilité de transition énergétique.

Faire preuve de lucidité nécessite donc de dire qu'il n'y aura pas d'accord contraignant, juste et à la hauteur des enjeux à Paris :

  • Si accord il y a, il ne sera pas contraignant. Les Etats-Unis n'en veulent pas.
  • Si accord il y a, tout le monde en convient, y compris l'équipe de négociation française, il ne satisfera pas aux objectifs de réduction d'émissions de gaz à effet de serre recommandés par les scientifiques.
  • Enfin, si accord il y a, il ne sera pas juste : les financements ne sont pas sur la table et les gouvernements se tournent vers le secteur financier et les multinationales, pourtant à l'origine de la crise climatique. Dernier exemple en date, les dirigeants du Fonds Vert pour le climat viennent de confirmer que des centrales à charbon pourraient être financées via ce fonds.

Faire preuve de lucidité c'est également reconnaître que l'avenir du climat ne dépend pas des seules négociations de l'ONU.

Au contraire, à force d'être dans leur bulle, les négociations ont perdu toute connexion avec la réalité. La réalité est celle d'une globalisation économique et financière qui facilite une exploitation sans limite des ressources naturelles.

En négociant les accords Tafta (avec les Etats-Unis) et Ceta (avec le Canada), l'UE sacrifie les exigences climatiques – non mentionnées par les mandats de négociation – au nom de la compétitivité et de l'approvisionnement insoutenable de notre économie en énergies fossiles. Au moment où il faudrait laisser dans le sol une majorité des réserves prouvées d'énergies fossiles, l'UE encourage leur exploitation sans que les négociations climat ne l'en dissuade.

Quand François Hollande annonce qu'il espère la signature d'un accord commercial historique entre l'Union européenne et les Etats-Unis et que, dans la même phrase, il souhaite un accord historique sur le climat à Paris, il y a clairement un historique de trop.

Il faut le dire clairement : Climat ou Tafta, il faut choisir ! Nous avons choisi.

Etre lucide sur les négociations et les pays qui négocient n'implique pas pour autant de se résigner.

Bloquer Tafta et Ceta serait une immense victoire pour le climat.

Prendre au mot les engagements d'« exemplarité » et de cohérence du gouvernement et de François Hollande doit servir d'appui pour obtenir d'ici décembre 2015 :

  • la fin des subventions aux énergies fossiles ;
  • le désinvestissement des énergies fossiles, et je vous invite à lire en ce sens la tribune publiée dans Le Monde daté du mardi 31 mars par Naomi Klein, Bill McKibben et Nicolas Haeringer ;
  • l'abandon des projets nocifs pour le climat (aéroports, autoroutes, etc)
  • l'annulation des permis de recherche d'hydrocarbures encore existants.
  • une véritable transition écologique et sociale créatrice d'emplois
  • etc.

Notre pouvoir d'agir ne se réduit pas à bloquer les projets climaticides. Il est plus important qu'on ne l'imagine.

Comme ce fut le cas pour toutes les grandes victoires sociales, notamment la Sécurité sociale, la transition écologique et sociale sera le fruit d'une riche histoire d'expériences alternatives et citoyennes inscrites dans la construction d'un rapport de force social et politique de longue haleine.

C'est par l'intermédiaire des milliers d'innovations sociales et écologiques mises en œuvre dans nos quartiers et nos territoires :

  • pour vivre mieux,
  • pour habiter mieux,
  • pour manger mieux,
  • pour se déplacer mieux,
  • pour travailler mieux,

que nous construisons le monde de demain. Nous devons continuer et renforcer ces processus.

Être lucide impose d'être radical.

Comme nous y invite Naomi, il nous faut aller à la racine des choses et ne pas rester à la surface du clapotis médiatique. Le changement climatique s'inscrit dans une histoire. L'histoire d'un capitalisme prédateur, dominé par les populations riches des pays occidentaux – et désormais des pays émergents – qui soumet notre avenir à la poursuite indéfinie d'un business as usual insoutenable. Il n'y aura pas de Grand soir ou de Petit matin pour le climat. Pas plus à Paris qu'à Copenhague. Mais ce n'est pas pour autant la fin de l'Histoire.

Etre lucide c'est être ambitieux : ne nous limitons pas à appeler des gouvernements récalcitrants à passer à l'action.

C'est avoir l'ambition d'imposer notre propre agenda, nos grilles de lecture et nos solutions :

  • à travers les mobilisations que nous allons renforcer d'ici à Paris, notamment lors des WE des 30 et 31 mai et des 26 et 27 septembre, journées de mobilisations internationales (voir le site de la Coalition Climat 21) ;
  • à travers les manifestations et actions de désobéissances civiles de masse que nous organiserons à Paris en décembre, notamment pour avoir le dernier mot et ne pas se limiter au rôle de spectateur et de commentateur de négociations qui nous échappent.
  • à travers l'engagement que nous prenons aujourd'hui de maintenir et renforcer le mouvement pour la justice climatique après 2015, parce que la bataille contre les dérèglements climatiques ne s'arrêtera pas à Paris ;

Blockadia et Alternatiba, les deux piliers de la justice climatique !

Avec Attac, 350, les partenaires nationaux de la Coalition Climat21 et les partenaires internationaux,

  • Servons-nous de Paris2015 pour renforcer les processus Blockadia et gagner toute une série de batailles clefs contre des projets climaticides inutiles !
  • Servons-nous de Paris2015 pour soutenir les processus Alternatiba et promouvoir les alternatives que nous portons face au dérèglements climatique !
  • Servons-nous de Paris2015 comme d'une caisse de résonance pour écrire une nouvelle page, celle « de sociétés plus agréables à vivre, plus conviviales, plus solidaires, plus justes et plus humaines », pour être plus fort après Paris2015 qu'avant.

Merci beaucoup !

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