Equateur : quand une mesure "écologique" déclenche une grave crise politique

En décidant de supprimer les aides publiques subventionnant les carburants, le président équatorien a déclenché de vastes mobilisations sociales le conduisant à devoir quitter la capitale, Quito. Si comparaison internationale n'est pas raison, voilà, après les Gilets Jaunes, un nouvel exemple de mesure "écologique" perçue comme une injustice sociale qui déclenche une grave crise politique.

L'objet de ce post n'est pas de décrire la situation politique et sociale en Equateur ni de faire la généalogie des raisons qui ont conduit à la mobilisation de très nombreux secteurs de la société équatorienne (étudiants, salariés, artisans, petits commerçants, indigènes, paysans, etc), à la grève générale illimitée, à des blocages important de l'économie équatorienne et à la décision du président équatorien de quitter la capitale. Pour cela, vous pouvez, par exemple, lire l'interview de l'historien Pablo Ospina par Jean-Baptiste Mouttet et le long texte de Sunniva Labarthe, déjà publié dans l'espace blog de Médiapart, et ainsi mieux comprendre pourquoi cette mobilisation sociale s'est transformée en crise politique majeure, utilisée par certains acteurs politiques - notamment des proches de l'ancien président Rafael Correa - pour faire tomber l'actuel président (un objectif dont semble s'écarter la CONAIE, structure majeure de la société civile organisée qui regroupe les organisations indigènes du pays). 

Je voudrais ici juste pointer un enjeu spécifique, et non secondaire dans le cas équatorien, qui renvoie à de nombreux débats que nous avons pu avoir en France depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes. Si comparaison internationale n'est jamais raison, qui plus est entre deux pays aux réalités sociales, politiques et économiques si différentes, il me semble que la déclaration de l'ONG environnementale Accion Ecologica - dont je produis une traduction rapide ci-dessous - est digne d'intérêt. 

Cette déclaration peut nourrir certaines de nos réflexions collectives sur l'articulation entre le social et l'écologie d'une part, et des deux ensemble face aux politiques libérales, ici, dans le cas équatorien, dictées par le FMI.

De quoi s'agit-il ? Le président équatorien, Lenin Moreno, a décidé de mettre fin aux aides publiques sur les carburant, générant une hausse exponentielle et directe des prix : jusqu'à 123% pour le gazole. Du jour au lendemain. Si d'autres mesures revenant sur des acquis sociaux (réduction des vacances pour les fonctionnaires, etc) ont été prises, c'est principalement contre cette mesure spécifique que se coagulent aujourd'hui les différents secteurs de la population équatorienne mobilisés. 

Confronté à un besoin important de (re)financement en dollars - l'économie équatorienne est très fortement dollarisée - le président équatorien a en effet négocié l'accès à une ligne de crédit de plus de 4 milliards de dollars auprès du FMI. En contrepartie, il s'est engagé à mettre en oeuvre un certain nombre de mesures libérales, dont celle consistant à supprimer les subventions aux carburants. Justifiée par des arguments "écologiques" et par la nécessité de lutter contre le déficit public, cette mesure est donc profondément rejetée. 

La déclaration d'Accion Ecologica ci-dessous pointe le fossé très significatif existant entre les arguments énoncés et la réalité des politiques menées, tant sur le plan écologique que sur le plan fiscal. Elle détaille par le menu combien les pouvoirs publics équatoriens soutiennent (y compris par des subventions) l'industrie extractive (hydrocarbures, mines, agrobusiness, etc) et ainsi aggravent les dommages environnementaux liés à leurs activités et grèvent les finances publiques en raison des exonérations de taxe. 

S'il est sans doute trop tôt pour tirer des enseignements définitifs de ce nouveau cas d'école, on notera que ni le FMI ni le gouvernement équatorien n'ont considéré que les acquis et avantages de l'industrie extractive pourraient être remis en cause justement au nom de l'urgence écologique ou de la nécessité de remplir les caisses publiques : comme si ces deux objectifs ne pouvaient être atteints qu'en intervenant sur l'aval du secteur productif, à savoir la consommation. Comme s'il ne fallait pas toucher aux acquis des pollueurs et qu'il fallait se limiter à ponctionner et changer les comportements des "consommateurs".

Comme l'a montré le mouvement des Gilets Jaunes dans un autre contexte, cette approche semble conduire à une impasse. Ne serait-il pas temps d'en changer ? A suivre. 

Maxime Combes

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Déclaration d'Accion Ecologica

(ici en espagnol : http://www.accionecologica.org/component/content/article/2393-accion-ecologica-ante-las-medidas-tomadas-por-el-gobierno-de-lenin-moreno)

Face aux mesures prises par le gouvernement de Lenin Moreno

Une fois de plus, les effets de l'exploitation et de la concentration de la richesse en Équateur se font sentir sur les populations, les territoires et la nature.

En réponse aux pressions du Fonds monétaire international et en invoquant une justification « environnementale », le gouvernement a décidé de supprimer les subventions sur les carburants alors que les politiques publiques continuent de soutenir l'expansion de l'exploitation pétrolière, minière et agroalimentaire. Au motif d'un soutien à l'industrie, ces activités bénéficient de subventions perverses qui garantissent l'impunité à des entreprises qui portent de sérieuses responsabilités en matière de réchauffement climatique.

Quand les contrôles environnementaux portant sur ces entreprises sont assouplis pour leur permettre de déboiser, d'utiliser de façon récurrente des produits agrochimiques y compris par fumigation aérienne, de confisquer d'énormes quantités d'eau douce pour des activités industrielles ou de transformer les estuaires et les rivières en décharges de déchets toxiques, qu'est-ce donc si ce n'est des subventions ? Le simple fait d'avoir permis le torchage du gaz sur les champs d'exploitation pétrolière équatoriens pendant 25 ans équivaut à une subvention de cinq milliards de dollars.

Quand on construit des routes sur fonds publics, quand on déploie des forces de police ou militaires pour assurer la sécurité et la protection d'intérêts économiques, notamment lors de conflits avec les populations victimes de leurs activités, qu'est-ce donc si ce n'est des subventions ?

Bien que le plan d'austérité que le gouvernement impose à la population soit présenté comme nécessaire pour s'attaquer au déficit public, les énormes privilèges dont jouissent les entreprises minières demeurent inchangés. Ces subventions comprennent, entre autres, des exonérations de l'impôt sur le revenu pendant 10 à 15 ans, des remboursements de TVA, des exonérations d'impôt sur la sortie de capitaux du pays, des exonérations d'impôt sur les bénéfices exceptionnels et la liberté d'opérer dans des paradis fiscaux.

De son côté, l'industrie de l'huile de palme bénéficie de taux de crédit préférentiels ainsi que d'exonérations de TVA sur les machines et les pièces détachées et des exonérations d'impôt sur le revenu pour les nouveaux investissements dans les zones frontalières. Les exportateurs d'huile de palme sont dispensés de payer des taxes sur la sortie de devises.

Les barrages et les centrales hydroélectriques bénéficient quant à eux de subvention sous forme d'eau gratuite, générant des conflits avec les communautés locales qui subissent ainsi des violations de leur droit d'accès à l'eau pour leur consommation et la souveraineté alimentaire. Compte-tenu de ce privilège exorbitant, environ 200 nouvelles centrales hydroélectriques doivent être prochainement construites.

L'une des mesures du gouvernement prévoit la réduction et la simplification de la taxe unique sur la banane dans le but de stimuler le secteur et de créer des emplois. On oublie que cette activité s'appuie sur des travailleurs précaires et que son modèle de production dépend de l'utilisation d'intrants toxiques et de l'importation de machines agricoles. Cela aurait pour effet de développer l'agro-industrie tout en marginalisant les systèmes agroalimentaires durables qui alimentent 60 % de la population équatorienne, mettant gravement en péril la souveraineté alimentaire du pays.

Ce modèle est intégralement basé sur un endettement croissant dans l'espoir d'obtenir de nouvelles redevances pétrolières et minières. Par exemple, l'Équateur s'est endetté auprès de la Chine pour faire avancer les projets pétroliers dans le parc naturel Yasuní, et auprès d'institutions financières internationales pour obtenir les moyens de payer la dette extérieure et le coût des sentences arbitrales. Ces dettes sont remboursées grâce à l'expansion de l'exploitation pétrolière et minière et en imposant des mesures d'austérité comme celles que le gouvernement vient de prendre.

Ce sont ces subventions-là qui doivent être éliminées. Ce sont elles qui renforcent l'extractivisme et l'agro-industrie qui sont à la source de graves conséquences sur les territoires des populations autochtones et paysannes et qui sont à l'origine de nombreuses violations des droits humains et de la nature.

Dans aucun pays où les subventions aux combustibles fossiles ont été éliminées, la consommation de carburants et les niveaux d'émissions de gaz à effet de serre n'ont été réduits. Aucun chiffre ne montre de manière significative que des mesures économiques ou fiscales ont réellement permis d'enrayer le réchauffement climatique. Au contraire, l'impunité a été garantie aux compagnies pétrolières et à d'autres entreprises très consommatrices d'énergie, telles que l'agro-industrie et l'industrie minière.

Pourquoi ne pas plutôt augmenter les impôts portant sur les compagnies pétrolières et minières ? Pourquoi ne pas exiger que Chevron Texaco paie sa dette sociale et écologique, estimée à plus de 9 milliards de dollars ?

Avec l'augmentation du prix des carburants – et des transports collectifs – le gouvernement absout les crimes environnementaux des vrais pollueurs et porte la responsabilité du changement climatique sur les secteurs populaires.

La violence qui s'exprime ces jours-ci transcrit une réaction légitime de la population face aux mesures que l'on veut imposer par la force : elle reflète la violence vécue dans les territoires lorsque sont imposés des projets extractivistes et agro-industriels.

Nous exigeons que cessent la répression et la violence exercées contre les expressions légitimes de protestation. Nous exigeons l'abrogation de l'état d'exception imposé par le président Moreno.

Nous demandons à la communauté internationale et aux organes des droits de l'homme de l'ONU de nommer une commission de haut niveau afin d'examiner ce qu'il se passe dans notre pays et afin de mettre fin à la violence perpétrée par un gouvernement qui souhaite imposer ses mesures néolibérales.

Nous exigeons qu'il soit mis un terme à l'expansion de l'industrie minière, pétrolière et agro-industrielle à l'origine de ces mesures.

Nous saluons et remercions le mouvement indigène pour sa présence dans les rues. Leurs luttes ont été et sont toujours en faveur de la défense de l'eau, des forêts, des semences et de la nature. Nous sommes fiers de ces racines qui cimentent notre culture et notre pays.

(traduction rapide effectuée par Maxime Combes - merci d'indiquer toute amélioration substantielle du texte)

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