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Billet de blog 13 janv. 2023

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Climat : le PDG d'une compagnie pétrolière présidera la COP28. En rire ou espérer ?

Ce n'est pas une plaisanterie : le PDG d'une compagnie pétrolière va présider la COP28 sur le climat qui se tiendra à Dubaï en décembre 2023. De quoi se taper la tête contre les murs. Plutôt que désespérer de tout, pourquoi ne pas faire de cette nomination, incarnation parfaite des contradictions et tensions mondiales face à l'urgence climatique, un électrochoc mondial ? Explications.

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Il y a certainement de quoi se taper la tête contre les murs : comment accepter que la présidence de la COP28 qui va héberger les prochaines négociations climatiques internationales soit confiée à un PDG de compagnie pétrolière ? C'est pourtant désormais officiel : Sultan Al Jaber, ministre de l’industrie des Emirats Arabes Unis et PDG de la compagnie nationale pétrolière Abu Dhabi National Oil Company (Adnoc), va présider la 28ème conférence de l’ONU sur le climat qui se tiendra du 30 novembre au 12 décembre à Dubaï.

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Climat : Le PDG d'une compagnie pétrolière présidera la COP28. En rire ou espérer ? © @MaximCombes

Alors, oui, nous sommes certainement très nombreux à avoir envie d'hurler sur le mode « sont-ils devenus fous ? ». On lit d'ailleurs de nombreuses réactions en ce sens. Au risque néanmoins de générer une contagion de dépit autour de nous, et/ou de rejoindre le flot de celles et ceux qui répètent à l'envie que les "COP ne servent à rien". Comme si supprimer les COP allaient nous faire avancer : la lutte contre le réchauffement climatique, à solidarité internationale obligatoire, nécessite pourtant des négociations internationales, des COP donc – si possible améliorées sur leur fonctionnement et plus ambitieuses sur leur contenu – qui sont sans doute le pire système international possible à l'exclusion de tous les autres.

Plus important me semble-t-il : derrière ces nombreuses réactions – que je comprends et partage largement – pointe l'idée qu'une COP28 qui ne serait pas présidée par ce PDG emirati aurait pu nous faire progresser plus vite en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Si l'on est sérieux sur le sujet, et que l'on reconnaît qu'il faille pour cela avancer sur le chemin de la sortie des énergies fossiles (cf. les récents rapports du GIEC et de l'AIE par exemple), alors rien n'est moins sûr.

En effet, les COP ne sont justement pas outillées pour mettre fin aux énergies fossiles. Il va bien falloir le reconnaître collectivement pour avancer : puisse cette nomination de Sultan Al Jaber accélérer ce « reality check ». Pour le dire autrement, de façon un peu provocante, si vous attendiez des COP qu'elles mettent fin aux énergies fossiles – ou nous fassent progresser en ce sens – c'est que vous n'avez pas bien compris le film. Quitte à me répéter une nouvelle fois (cf. cette note publiée en novembre 2021 pour des explications plus détaillées) :

  • la réduction de la production d'énergies fossiles ne fait pas légalement partie du mandat des négociations sur le changement climatique : la Convention-cadre des Nations Unies sur le réchauffement climatique (CCNUCC), rédigée en 1992, ne fait pas mention des énergies fossiles, ni dans son chapitre fixant pour objectif la « stabilisation des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère » (article 2) ni dans les engagements que les Etats ont collectivement pris à cette occasion (article 4) ;
  • les négociations fonctionnent comme si elles étaient « neutres » du point de vue des sources d'énergie et du mix énergétique, celui-ci étant considéré par les Etats comme un élément de souveraineté nationale non négociable ;
  • après les indépendances, le principe de souveraineté permanente d’un Etat sur ses ressources naturelles a été entériné par l'ONU et progressivement introduit dans le droit international, et les pays, y compris du Nord, y sont tout particulièrement attachés ;
  • aucun État, aucune institution internationale, n'a jamais proposé aux COP sur le climat de limiter à la source la production de charbon, de gaz et de pétrole en près de trente ans de négociations ;
  • l'accord de Paris sur le climat ne mentionne pas les énergies fossiles, pas plus que les mix énergétiques mondiaux ou nationaux ;
  • il a fallu attendre la COP26 de Glasgow pour que les énergies fossiles soient enfin mentionnées dans le texte final d'une COP, sous une forme peu engageante et à l'ambition plus que limitée ;

Espérer de la COP28 et des suivantes qu'elles nous fassent rapidement progresser sur le chemin de la fin des énergies fossiles est donc une espérance déraisonnable. En 1992, et depuis lors, les Etats de la planète, France et Union européenne comprises, se sont entendus autour du principe selon lequel la lutte contre les changements climatiques s’opère sans aucune négociation possible des mix énergétiques nationaux.

Qu'un PDG d'un compagnie pétrolière d'une pétromonarchie devienne président de la COP nous place donc au cœur des tensions et contradictions actuelles : les politiques énergétiques nationales (ou régionales) qui déterminent grandement le mix énergétique mondial, et donc l’accélération du réchauffement climatique, ne peuvent pas être l'objet de négociations au sein des COP. Ainsi, à ce stade, les engagements pris en matière de réduction d'émissions de gaz à effet de serre n'ont jamais été traduits en engagements de baisse de production d'hydrocarbures. Pas plus en Europe qu'aux Etats-Unis ou en Chine que dans le reste des pays de la planète. Ni avant la COP21, ni après.

Que ce PDG de compagnie pétrolière soit dans le même temps un grand avocat du développement des énergies renouvelables (voir par exemple cet article d'Audrey Garric dans Le Monde) est également symptomatique de ces tensions et contradictions actuelles. Le futur président de la COP28 a fondé Masdar, une entreprise d’énergies renouvelables, et il a contribué à créer Masdar City, qui se veut un modèle de ville écologique qui abrite le siège de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena). Par ailleurs, les Emirats arabes unis investissent massivement dans les énergies renouvelables, en particulier dans le solaire, alors qu'un tiers de son PIB est lié à l'exploitation de ses ressources et que ses dirigeants comptent augmenter la production de barils de pétrole de plus de 40 % d'ici à 2030 (5 millions de barils).

Affirmer développer massivement les énergies renouvelables tout en continuant à s'appuyer sur les énergies fossiles n'a rien de bien fondamentalement différent de

  • ce qu'il se passe dans le mix énergétique mondial et dans le mix énergétique de chacun des pays de la planète : les énergies renouvelables s'ajoutent pour l'essentiel au mix existant et ne se substituent guère, à ce stade, aux énergies fossiles ;
  • ce que font les pays européens, notamment depuis la guerre en Ukraine : négocier à tout-va de nouveaux accords d'approvisionnement en énergies fossiles (gaz de schiste US, gaz qatari et algérien, gazole émirati, etc) tout en promettant à leurs opinions publiques de résoudre la crise climatique et développer les énergies renouvelables ; ainsi la France, via Emmanuel Macron, Agnès Pannir-Runacher et Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, s'est empressée à l'été 2022 de signer un accord avec les Emirats arabes unis pour augmenter les importations de carburants fossiles en France suite à la guerre en Ukraine ;
  • ce que font les entreprises multinationales de l'énergie comme TotalEnergies : communiquer à tout-va sur l'augmentation de leurs investissements dans les énergies renouvelables quand leurs investissements dans les énergies fossiles continuent à croître et qu'elles prévoient d'augmenter leur exploitation dans les années à venir ;

La nomination de Sultan Al Jaber à la présidence de la COP28 ne fait donc qu'exposer aux yeux du plus grand nombre les terribles contradictions dans lesquelles nos gouvernements, nos entreprises multinationales et nos économies et sociétés sont empêtrés : comment sevrer l'économie mondiale des énergies fossiles qui représentent près de 80% du mix énergétique mondial et plus de 82% des émissions mondiales de gaz à effet de serre ?

Puisse cette nomination définitivement lever le voile dans lequel les débats sur le réchauffement climatique restent souvent enfermés : le défi auquel nous sommes confrontés est autrement plus gigantesque que la seule présidence de la COP28. Selon vos préférences, je vous propose donc de rire un bon coup, ou de pleurer et vous lamenter, voire même de tourner en dérision cette nomination du futur président de la COP28. Puis de nous ressaisir collectivement :

  • les COP ne nous permettrons pas de mettre fin aux énergies fossiles avant des années
  • personne ne sait précisément comment y mettre fin à l'échelle mondiale alors que les productions de pétrole et gaz devraient baisser de 3 % par an jusqu’en 2050 et de 7 % pour le charbon.

Voilà le défi qui est collectivement devant nous et dont nous devrions faire une priorité. Espérons que cette nomination du PDG d'Adnoc à la présidence de la COP serve d'électrochoc mondial.

Pour info, vous trouverez une série de propositions pour inclure la sortie des énergies fossiles dans la gouvernance mondiale du climat en conclusion de cette note publiée en novembre 2021 : Les COP peuvent-elles organiser la sortie des énergies fossiles ?

Maxime Combes, économiste et auteur de Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015) et co-auteur de « Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie » (Seuil, 2022). 

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Quelles évolutions de la gouvernance mondiale du climat pour inclure la sortie des énergies fossiles ? © @MaximCombes

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