Maxime Combes
Economiste, travaillant sur les politiques climatiques, commerciales et d'investissement
Abonné·e de Mediapart

204 Billets

5 Éditions

Billet de blog 15 nov. 2019

Huile de palme: Total a-t-il pris le contrôle du Ministère de l'écologie?

Total exige, le gouvernement d’Emmanuel Macron s’exécute. Ainsi pourrait-on résumer le nouvel épisode qui a vu la majorité et le gouvernement accepter de réintroduire un cadeau fiscal d'un coût de 70 millions d'euros au profit de Total. Rien de surprenant: à nouveau, Macron et sa majorité préfèrent se conformer aux exigences des pollueurs plutôt que protéger la planète.

Maxime Combes
Economiste, travaillant sur les politiques climatiques, commerciales et d'investissement
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

[Mise à jour samedi 16 novembre : à peine 24h après le premier vote, les députés ont revoté à ce sujet et ont finalement rejeté cet amendement pro-Total de soutien à l'importation d'huile de palme à travers un avantage fiscal de 70 millions d'euros. C'est une bonne nouvelle. Néanmoins, il est à noter que ce vote a été rendu possible contre l'avis du gouvernement : ce dernier, par l'intermédiaire d'Elisabeth Borne, ministre de la transition écologique (sic), a maintenu son soutien à l'amendement pro Total. La question est donc toujours posée : y a-t-il toujours une ministre de l'écologie dans ce pays ? Total a-t-il pris le contrôle sur le ministère de l'écologie ? Soyons clairs : soit Elisabeth Borne dénonce publiquement les arbitrages pris à Bercy ou Matignon contre l'écologie, et alors elle est utile à la cause, soit elle continue d'avaler des couleuvres, comme ses prédécesseurs avant, et alors elle prouvera qu'elle fait partie du problème. Nous l'avions dit à Hulot à l'époque et il a fini par démissionner en dénonçant les lobbys et les choix de Matignon et Elysée. Rien n'a changé depuis.]

Y a-t-il encore un ministère de l'écologie dans ce pays ? C'est la question légitime que l'on peut se poser au lendemain de cet énième épisode où gouvernement et majorité reculent face au lobbying des plus grands pollueurs. Elisabeth Borne, officiellement ministre de l'écologie – mais peut-être faudrait-il s'en assurer – avait publiquement annoncé que le gouvernement ne céderait pas au lobby agressif de Total. « Le sens de l'histoire c'est bien de réduire les importations d'huile de palme » déclarait-elle le 27 août 2019 sur France Inter. Il n'en a rien été.

Le 26 octobre dernier, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, indiquait au JDD qu'il souhaitait que le Parlement français repousse à 2026 sa décision de sortir l'huile de palme de la liste des agrocarburants qui bénéficient d'un avantage fiscal. A peine 20 jours plus tard, ce jeudi 14 novembre, les députés ont voté, sans débat, un amendement qui reporte à 2026 la suppression de l'huile de palme de la liste des agrocarburants bénéficiant de cet avantage fiscal. Pour Total et Pouyanné, la vie est bien faite : il leur suffit de demander pour que la majorité et le gouvernement s'exécutent. Et la ministre de l'écologie laisse faire.

Ce sont sept députés MoDem, LREM et LR (Bernard Deflesselles Mohamed Laqhila Nicolas Turquois Rodrigue Kokouendo Hélène Zannier Eric Diard Monica Michel) qui ont porté cet amendement. La plupart sont députés des Bouches-du-Rhône, département où se trouve la raffinerie de La Mède de Total qui a commencé début juillet la production d'agrocarburants à partir d'huile de palme. Mais c'est bien le gouvernement qui a donné un avis favorable à cet amendement, et la majorité LREM-Modem qui l'a voté.

L'an dernier, le Parlement avait pourtant voté la suppression de cet avantage fiscal. Depuis, Total a attaqué cette décision devant le Conseil Constitutionnel, sans succès, et a multiplié les pressions sur le gouvernement et les députés. Si cette décision est confirmée au Sénat et lors d'une prochaine lecture à l'Assemblée nationale, c'est un cadeau fiscal évalué à 70 millions d'euros dont bénéficiera la multinationale Total. Total a réalisé un bénéfice net de 13,4 milliards de dollars en 2018 et son bénéfice pour le seul troisième trimestre 2019 est de 2,8 milliards de dollars.

Ce vote intervient un an à peine après que le gouvernement ait adopté « une stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée » (sic) visant à réduire l'impact du pays sur la déforestation aux quatre coins de la planète. Et il se déroule à peine deux mois après les grandes déclarations d'Emmanuel Macron au G7 donnant des leçons à la terre entière en matière de lutte contre les incendies et la déforestation. Cette tergiversation sur l'huile de palme de la part de Macron et son gouvernement n'est d'ailleurs pas la première.

« Dès que les enjeux deviennent sérieux, dès qu’il s’agit de prendre des décisions qui vont toucher à la puissance des lobbies, aux pouvoirs et droits acquis des multinationales ou aux règles qui organisent l’économie mondiale, Emmanuel Macron et son gouvernement tergiversent, reportent à plus tard ou limitent leurs ambitions en se conformant aux exigences des acteurs économiques et financiers ». Ce que nous avions écrit à propos glyphosate s'applique très bien ici, et illustre à nouveau le profond décalage qui existe entre les paroles et les actes d'Emmanuel Macron en matière d'écologie.

D'ici la fin de l'examen du projet de loi de finance 2020, peut-être aura-t-on retrouvé la ministre de l'écologie Elisabeth Borne. Dimanche dernier, sur France Inter, elle défendait « l'engagement écologique » du gouvernement et promettait « d'accélérer » (sic) ! La ministre concédait néanmoins que cet engagement n'avait sans doute pas été « suffisamment visible et suffisamment convaincant ». C'est le moins que l'on puisse dire : avec cette décision, le budget 2020, présenté de façon usurpée comme celui de l'urgence écologique par le gouvernement et LREM, est celui de l'aberration écologique. Y a-t-il encore un ministère de l'écologie et une ministre à son bord ?

Maxime Combes, économiste, porte-parole d'Attac France, et auteur de Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Seuil, Anthropocène, 2015.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Des titres de séjour suspendus aux « principes de la République » 
Le ministre de l’intérieur veut priver de titre de séjour les personnes étrangères qui manifestent un « rejet des principes de la République ». Cette mesure, déjà intégrée à la loi « séparatisme » de 2021 mais déclarée inconstitutionnelle, resurgit dans le texte qui doit être examiné d’ici la fin de l’année. 
par Camille Polloni
Journal
Le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — États-Unis
L’auteur britannique Salman Rushdie poignardé
Salman Rushdie était hospitalisé vendredi après avoir été poignardé, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène de l’État de New York.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Conjoncture
Le nouveau plein emploi n’est pas le paradis des travailleurs
De l’emploi, mais des revenus en berne et une activité au ralenti. La situation est complexe. Pour essayer de la comprendre, Mediapart propose une série de deux articles. Aujourd’hui : pourquoi le nouveau plein emploi ne renforce pas la position des salariés.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet d’édition
Entretien avec Leonardo Medel, réalisateur de « La Verónica »
Après une sélection au festival de Biarritz et au festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane où il reçut le Prix FIPRESCI de la critique internationale, « La Verónica » sortira officiellement dans les salles en France à partir du 17 août 2022. L'opportunité de découvrir un cinéaste audacieux autour d'une critique sans concession des excès des influenceurs sur le Net.
par Cédric Lépine
Billet de blog
33e Festival de Fameck - Mounia Meddour, Présidente du jury et l'Algérie, pays invité
L’édition 2022 du Festival du Film Arabe de Fameck - Val de Fensch (qui se tiendra du 6 au 16 octobre) proposera sur onze jours une programmation de 30 films. La manifestation mettra à l’honneur l’Algérie comme pays invité. Le jury longs-métrages du festival sera présidé par la cinéaste Mounia Meddour.
par Festival du Film Arabe de Fameck
Billet de blog
« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen
Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.
par Acanthe
Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou