Multinationales: tapis rouge à Versailles ou régulations contraignantes?

Mépris et violences policières pour les manifestant·e·s. Tapis rouge et petits fours pour les multinationales à Versailles. Parmi les 180 PDG d'entreprises qui ont droit aux ors de la République pour le 3ème Choose France organisé par Emmanuel Macron, on compte pourtant de nombreuses multinationales dont les pratiques fiscales, sociales et écologiques sont régulièrement mises à l'index.

En 2019, en plein mouvement des gilets jaunes déjà, Emmanuel Macron avait déjà reçu 150 patrons de grandes entreprises étrangères à Versailles.

En 2020, il récidive. Ce ne sont pas moins de dix-neuf (19!) ministres qui vont à nouveau être mobilisés pour promouvoir « l'attractivité » du pays et assurer le service après-vente d'une politique si décriée au plan national. Plutôt qu'entendre les exigences des différentes professions mobilisés pour leurs retraites, l'exécutif se plie en quatre pour tenter de convaincre ces investisseurs que les mesures (anti)sociales et fiscales prises en France depuis 3 ans sont bonnes pour leur business. Le tout sous les ors de la République : le Premier ministre offre le déjeuner tandis que le Président de la République servira le dîner.

L'Elysée ne s'en cache pas : l'objectif est bien de promouvoir « les réformes engagées depuis le début du quinquennat » pour dynamiser les investissements étrangers : simplification (sic) du droit du travail, allègement des contraintes et des cotisations pour les entreprises, fiscalité allégée pour les investisseurs et les plus riches, etc. Cette année, cerise sur le gâteau, le tapis rouge va de pair avec des facilités pour que ces investisseurs puissent court-circuiter les régulations environnementales liées à l'installation de sites industriels : 12 sites vont être livrés "clés en main", qu'importe les enjeux environnementaux et la prise en compte de l'urgence climatique. Par exemple, l'un d'eux, le site du Carnet (Nantes Saint-Nazaire) va contribuer à artificialiser les terres d'une zone humide, avec risque important de submersion.

Le sommet Choose France est donc la promotion de toutes les politiques qui ont fait d'Emmanuel Macron le « président des riches » et du « Blabla écologique », et qui ont conduit à battre tous les records de mobilisations sociales de ces 20 dernières années. Parmi les PDG et entreprises entreprises invitées, on compte ainsi de nombreuses multinationales dont les pratiques fiscales, sociales et écologiques sont régulièrement mises à l'index :

  • General Electric : le patron de la branche française, Hugh Bailey, ex-conseiller d'Emmanuel Macron à Bercy, est visé par une enquête pour prise illégale d'intérêt tandis que l'entreprise a annoncé son intention de supprimer 1050 postes en France, dont 800 à Belfort dans l'entité turbines à gaz (ramené à 485 depuis).

  • Arcelor Mittal : multinationale de l'acier dont le siège social est au Luxembourg, qui pratique l'évasion fiscale à grande échelle et qui profite allègrement du marché carbone européen tout en continuant à polluer et détruire des emplois ;

  • Samsung : multinationale dont les PDG successifs sont régulièrement accusés d'évasion fiscale ;

  • Google ou Netflix : les multinationales américaines du numérique sont connues pour leurs pratiques d'évasion fiscale à grande échelle, n'hésitant pas à dissocier leurs profits des pays où leurs revenus sont obtenus pour diminuer le montant de leurs impôts ; îles Bermudes, îles Caïmans et autres paradis fiscaux où leurs activités sont très limitées accueillent pourtant leurs filiales ;

  • Coca-Cola : marque la plus polluante en déchets plastiques, elle pollue l'équivalent d'une benne à ordure chaque minute ; l'entreprise américaine ne tient même pas ses propres engagements en termes d'utilisation de plastique recyclé et ne cesse de consommer des hydrocarbures pour produire ses bouteilles plastique ; les îles Caïmans et autres paradis fiscaux n'ont également pas de secret pour Coca ;

  • Ersnt & Young, désormais EY: fait partie de ces grands cabinets d'audit qui ne cessent, auprès de leurs clients, de favoriser et d'encourager l'évasion fiscale (affaire LuxLeaks notamment) (lire ici) ; dans le même temps, auprès des décideurs publics, EY et ses compères ne cessent de noyauter les espaces où se fabriquent la loi pour empêcher la mise en place de politiques de lutte contre l'évasion fiscale efficaces (lire cette enquête)

  • JPMorgan : régulièrement soupçonnée de pratiques encourageant l'évasion fiscale, JPMorgan est présente dans plusieurs paradis fiscaux et réglementaires ;

  • BMW : avec Daimler et Volkswagen, BMW est accusé d'avoir oeuvré énergiquement pour tenter de contourner les mesures de réduction voulues par l'UE pour réduire les pollutions atmosphériques des voitures ;

  • Total : mise à l'index par de nombreuses enquêtes, rapports et risques de poursuites, Total ne cesse de continuer à investir dans les énergies fossiles ; Patrick Pouyanné, son PDG, vient d'ailleurs de déclarer que ses actionnaires (dont Blackrock) n'ont structurellement aucun intérêt à préférer le climat à leurs dividendes

« Quand le copinage est roi, les multinationales font leur loi ». Cette phrase, que j'emprunte à Swann Bommier du CCFD, résume parfaitement l'objet de Choose France, qui est en fait le salon des entreprises qui sont impliquées dans des scandales d'évasion fiscale, qui suppriment des emplois ou qui ont des pratiques nocives pour le climat et la planète.

Dessin de @rodho (initialement publié par le média Bastamag : https://www.bastamag.net/A-Davos-Francois-Hollande-l-ennemi) Dessin de @rodho (initialement publié par le média Bastamag : https://www.bastamag.net/A-Davos-Francois-Hollande-l-ennemi)

Cela fait plus d'un an que la France est l'objet de puissants mouvements sociaux exigeant plus de justice fiscale, sociale et climatique, mais la politique économique et sociale d'Emmanuel Macron n'a pas bougé d'un iota : affaiblir les dispositifs de sécurité et de solidarité sociales au profit de mesures de compétitivité fiscale favorables aux intérêts des entreprises multinationales et des investisseurs. Le tout sans prendre de mesures en matières environnementales qui pourraient aller à l'encontre de leurs intérêts.

Emmanuel Macron préfère donc dérouler le tapis rouge à ces PDG de multinationales qui grèvent les finances publiques, aggravent la crise écologique et détruisent des emplois plutôt que prendre des mesures coercitives et contraignantes imposant à ces entreprises multinationales de payer leurs impôts, réduire leur empreinte écologique et investir massivement dans les activités productives plutôt que déverser des dividendes improductifs.

A la veille du sommet de Davos, Emmanuel Macron et son gouvernement vont donc à nouveau se transformer en de simples VRP démarchant des multinationales qui peuvent tranquillement poursuivre leurs activités nocives en toute impunité. « Vous ne pouvez pas faire de l’optimisation fiscale comme vous le faites aujourd’hui » leur avait-il lancé à Davos en janvier 2018, les priant de payer l’impôt et de « financer les biens communs ». Un voeu pieux, de la communication sans effet, s’il n’est pas accompagné de régulations fortes et contraignantes.

Les multinationales profitent en effet de (dé)régulations qui leur sont aujourd'hui extrêmement favorables pour étendre leur sphère d'influence et solidifier les pouvoirs acquis au cours des décennies passées. Deux ans plus tard, loin de s’intéresser aux « biens communs », hormis dans leurs opérations de communication, les multinationales et le secteur financier poursuivent toujours leurs propres intérêts de court-terme, le plus souvent antinomiques avec la résolution de la crise climatique et avec la réduction des inégalités.

La question est donc posée : l’heure est-elle à l’opération séduction et au démantèlement des protections sociales et environnementales pour renforcer l'attractivité du pays dans une course au moins disant mortifère, ou à la création de nouveaux régimes de droits, assortis de contraintes juridiques fortes, pour s’assurer que ces grandes entreprises puissent être tenues responsables des impacts de leurs activités devant la justice ?

Signez la pétition : Stop à l’impunité des multinationales !

Ne serait-il pas temps de substituer aux dérégulations et mal-régulations favorables aux intérêts des multinationales des régulations favorables aux intérêts des populations ?

Maxime Combes, économiste et auteur de Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Seuil, Anthropocène, 2015.

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