Transition énergétique: l'Académie des sciences disqualifiée

En publiant un rapport prônant une exploitation rapide des gaz et pétrole de schiste en en confiant un débat sur les gaz de schiste à un climato-sceptique notoire, l'Académie des sciences vient de perdre tout crédit en matière de transition énergétique.

En publiant un rapport prônant une exploitation rapide des gaz et pétrole de schiste en en confiant un débat sur les gaz de schiste à un climato-sceptique notoire, l'Académie des sciences vient de perdre tout crédit en matière de transition énergétique.

En janvier 2013, l'Académie des sciences publie un rapport intitulé La recherche scientifique face aux défis de l’énergie, présentant « la contribution de l'Académie des sciences aux débats sur l’énergie et sur la transition énergétique » en établissant une série de neuf recommandations pour intervenir dans le débat public ouvert par le Gouvernement. L'Académie des sciences est supposée réunir des chercheurs éminents chargés de « promouvoir la recherche scientifique ». Par ailleurs, les défis de la transition énergétique mêlent inextricablement des savoirs des sciences physiques, de chimie, de sciences économiques et sociales, d'urbanisme, d'architecture, de climatologie, d'écologie, voire de sciences politiques, etc. C'est donc avec intérêt que nous nous sommes plongés dans la lecture attentive de la synthèse de ce rapport, avant de l'acheter (29 € quand même).

Et là, quelle surprise ! Nous ne sommes pas allés plus loin que la lecture de cette synthèse tellement elle déshonore le travail scientifique en la matière. La série de neuf recommandations est digne d'un (très) mauvais rapport de lobbyistes défendant à la fois le statu-quo nucléaire et les intérêts des entreprises pétrolières et gazières. Ces recommandations s'appuient sur des postulats discutables qui consisteraient à « respecter les objectifs économiques fondamentaux » et « préserver l’indépendance énergétique de notre pays ». Ce qui revient à faire du modèle économique actuel un modèle intangible. Business as usual, cela ne se discute pas. Quant à « préserver l'indépendance énergétique du pays », faut-il ici rappeler aux auteurs que la France importe 98 % du gaz et 99 % du pétrole et charbon qu'elle consomme. Idem avec le nucléaire, puisque la totalité de l'uranium nécessaire aux 58 réacteurs est importé, dont une part importante provient du Kazakhstan et du Niger qui sont par ailleurs des régimes autoritaires et non démocratiques. Au final, seules les productions d'électricité provenant de l'hydroélectrique, du photovoltaïque ou de l'éolien, et une part des agrocarburants, contribuent à « l'indépendance énergétique du pays », soit à peine 10 % de l'énergie primaire consommée en France (principalement hydraulique). Preuves de l'ignorance ou de la mauvaise foi des auteurs.

 

Au fil de la lecture de cette courte synthèse, on comprend que le véritable objectif des auteurs est finalement de mettre en lumière les limites supposées des énergies renouvelables annoncées comme produisant une électricité « intermittente, diffuse et foisonnante » difficilement insérable sur le réseau. Par ailleurs, difficilement prévisibles, ces sources d'énergie justifieraient des recherches scientifiques dans « le stockage de l’électricité sous forme chimique (hydrogène, réduction du CO2) et électrochimique (batteries) ». La filière nucléaire est jugée comme « indispensable pour répondre à la demande et assurer la transition énergétique vers une réduction de la consommation des énergies fossiles », tout en précisant qu'elle est « exploitée en France dans les meilleures conditions » et que les recherches sur « les réacteurs des prochaines décennies […] doivent être poursuivies ». L'Académie des sciences est donc prête à considérer une transition énergétique à condition de maintenir l'industrie nucléaire à son niveau, voire de l'étendre, et que les énergies renouvelables, faillibles, ne prennent pas trop de place. Ce n'est plus une transition, mais un conservatisme frileux prônant le statu-quo.

Mais il y a encore plus grave au regard de l'honnêteté scientifique qui devrait caractériser un rapport de l'Académie des sciences ! La synthèse et les neuf recommandations de la synthèse ne font aucune mention des défis que posent les dérèglements climatiques et l'augmentation de la température globale. Comme si climat et énergie étaient deux domaines indépendants l'un de l'autre. Comme si la combustion d'énergies fossiles et les émissions de gaz à effets de serre n'influaient pas sur le climat. Le « climat » n'est même pas mentionné dans cette synthèse ! Pourtant, cela fait plusieurs années que le GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat) a établi que le réchauffement climatique planétaire actuel est imputable à l'augmentation de la teneur de gaz à effets de serre (GES) dans l'atmosphère, et que la majorité de ces GES sont issus de la combustion des énergies fossiles. Il est proprement incompréhensible – et scandaleux – qu'aucune des recommandations d'un rapport de l'Académie des sciences sur la transition énergétique ne traite des enjeux climatiques.

Lorsque sont évoquées les émissions de CO2, c'est pour mentionner la nécessité de poursuivre « les recherches sur la séquestration du CO2 » alors que tous les spécialistes savent que ces techniques non maîtrisées sont incapables de résoudre l'augmentation d'émissions de GES. Aucune mention n'est faite des recommandations du dernier rapport de l'Agence Internationale de l'Energie de décembre 2012 qui préconisait de ne pas consommer d'ici 2050 « plus d'un tiers des réserves prouvées de combustibles fossiles » afin de ne pas dépasser les 2°C de réchauffement global maximal d'ici la fin du siècle. Au contraire, ce rapport de l'Académie des sciences préconise de poursuivre une fuite en avant dans l'extraction d'énergies fossiles en proposant de « reprendre le dossier des gaz de schistes et de réexaminer les conditions d’une extraction », considérant que « les conséquences potentielles économiques positives sont trop importantes […] pour négliger cette nouvelle ressource », tout en critiquant que « que des décisions aient été prises hâtivement ». Dans le même temps, aucune référence aux nécessaires politiques de sobriété et d'efficacité énergétiques qui sont pourtant les politiques clefs de toute politique énergétique digne de ce nom.

Bref, l'Académie des sciences se fait porte-parole des intérêts des entreprises pétrolières et gazières au mépris du climat et de l'avenir. Alors climato-sceptique l'Académie des sciences ?

Pas loin en tout cas. Vincent Courtillot est en effet en charge de la préparation et l'animation d'une conférence intitulée « Les gaz de schiste » qui se déroule ce mardi 26 février. Ce géophysicien, proche de Claude Allègre, est un climato-sceptique notoire qui affirme qu'il est « stupide » de penser que le réchauffement climatique planétaire est anthropique, fruit des activités humaines des deux dernier siècles. Un porte-parole de Total ainsi qu'un des rédacteurs du rapport qui a justifié la poursuite de l'exploitation des gaz de schiste sur le sol britannique doivent intervenir. Mais pas de climatologue. Et ce alors que deux études américaines récentes démontrent que les rejets de méthane qui interviennent tout au long du processus d'exploitation des gaz et pétrole de schiste en feraient des hydrocarbures pires que le charbon sur le plan du climat. Au point que l'Agence Environnementale Américaine vient de reconnaître avoir besoin d'étudier de plus près ces rejets de méthane pour prendre des décisions en toute connaissance de cause. Pas l'Académie des sciences pour qui le climat ne semble pas être une préoccupation majeure.

 

PS : N'achetez pas le rapport de l'Académie des sciences, il y a mieux sur le marché !

Maxime Combes, membre d'Attac France et de l'Aitec, engagé dans le projet Echo des Alternatives (www.alter-echos.org)

Twitter : MaximCombes

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