Maxime Combes
Economiste, travaillant sur les politiques climatiques, commerciales et d'investissement
Abonné·e de Mediapart

198 Billets

5 Éditions

Billet de blog 31 mars 2020

Plutôt qu'organiser un «Téléthon de la honte», rétablissez l'ISF, Monsieur Darmanin!

L'appel aux dons plutôt que lever l'impôt est-il la nouvelle doctrine de l'exécutif ? En annonçant une plateforme de dons en ligne pour que les "particuliers ou entreprises apportent leur contribution à l’effort de solidarité de la nation envers les plus touchés", Gérald Darmanin illustre à nouveau l'incurie d'un gouvernement qui se refuse à prendre des mesures à la hauteur des enjeux.

Maxime Combes
Economiste, travaillant sur les politiques climatiques, commerciales et d'investissement
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a des appels à la « solidarité nationale » qui sonnent comme une invitation à l'indignation collective. Celui que Gérald Darmanin, ministre de l'action et des comptes publics, a prononcé ce lundi 30 mars en fait partie. Annoncer vouloir mettre sur pied « une plateforme de dons » pour que les « particuliers ou entreprises apportent leur contribution à l’effort de solidarité de la nation envers les plus touchés » est à la fois extravagant et indigne. Même pour alimenter le fonds de solidarité lancé par l'Etat pour aider les petites entreprises et les indépendants. 

Extravagant parce qu'on attend de l'exécutif qu'il prenne des décisions courageuses et visionnaires à la hauteur des difficultés que nous traversons. Dans cette période de doutes et d'angoisse, nous avons collectivement besoin de garanties et de certitudes pour résoudre les difficultés actuelles et entrevoir une amélioration de la situation : les pouvoirs publics doivent débloquer des financements pérennes, prévisibles et suffisants. Pas que le gouvernement se lance dans l'organisation hasardeuse d'un Téléthon géant, aussi gênant qu'inapproprié. 

Indigne parce que les personnels soignants, et, plus largement, toutes celles et tous ceux qui prennent soin de nous, risquent leur vie quotidiennement en raison de l'incurie d'un gouvernement défaillant incapable d'assurer à chacun.e le matériel nécessaire pour se protéger. Pourvoir aux besoins des hôpitaux et amortir les conséquences sociales et économiques de la crise sanitaire nécessitent immédiatement des financements publics et pérennes, pas un appel à dons ponctuel et incertain.

« Appels aux dons ? Quelle honte ! »

Les associations et les œuvres caritatives ont besoin de donatrices et donateurs.

L'Etat, lui, doit s'appuyer sur les contribuables, c'est-à-dire les individus, ménages et entreprises qui, assujettis à l'impôt, contribuent financièrement à son bon fonctionnement et aux services publics qu'il assure. Les soignants eux-mêmes le disent : « Les appels au don ? Quelle honte ! » pour la 6ème puissance mondiale, dans un pays où l'évasion fiscale est évaluée entre 60 et 100 milliards d'euros par an et où les entreprises du CAC40 prévoient de verser près de 50 milliards d'euros de dividendes.

Après avoir permis aux entreprises d'allonger la durée de travail journalière et hebdomadaire, et les avoir autorisées à imposer une semaine de vacances à leurs salariés en période de confinement, le gouvernement veut-il à nouveau se défausser de sa responsabilité en s'appuyant sur le bon vouloir de chacun.e d'entre nous pour venir en aide aux petites entreprises ? 

Il est temps de réhabiliter l'impôt, et d'arrêter de le délégitimer. L'impôt est au fondement de ce qui permet de faire société : vivre ensemble, de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. En prélevant davantage sur les riches que sur les pauvres, l'impôt permet d'assurer la cohésion sociale et de financer les services publics, ces services publics dont on perçoit bien qu'ils manquent cruellement de moyens.

Réhabiliter l'impôt c'est d'abord le rendre plus progressif, moins pesant sur celles et ceux qui ont peu, et plus exigeant envers celles et ceux qui accumulent sans limite. Tout l'inverse de ce qu'Emmanuel Macron a fait depuis son arrivée au pouvoir : toutes les études le montrent, la suppression de l'ISF et la création de la Flat tax sur le capital ont fait des 1% des ménages les plus aisés les grands gagnants de la politique fiscale de l'exécutif.

Non, on ne financera pas les hôpitaux par des appels à dons. Mais en s'assurant que chacun.e, entreprises multinationales comprises, paie leur juste part d'impôt. Lutte implacable contre l'évasion fiscale, rétablissement de l'impôt sur la fortune et de la progressivité de l'imposition sur les revenus du capital, suppression du Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE), voilà les mesures que l'exécutif devrait prendre s'il était un tantinet conséquent.

Si la crise économique qui s'annonce est plus dure qu'en 1929, comme l'affirme Bruno Le Maire, on n'organise pas un Telethon. On met à contribution les millionnaires et les milliardaires de ce pays : les taux supérieurs de l'impôt sur le revenu ont atteint 70% à 94% entre les années 30 et le début des années 80 aux Etats-Unis. Et près de 80% en France, sous la présidence du général de Gaulle au milieu des années 1960. Chiche ?

Maxime Combes, économiste et porte-parole d'Attac France. Auteur de « Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition » (Seuil, 2015).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Gouvernement
Le malentendu Pap Ndiaye
Insulté par l’extrême droite et critiqué par certains partisans de Macron, le ministre de l’éducation nationale est en réalité un modéré, loin des caricatures indigénistes et des procès en wokisme. Mais, entouré de proches de Jean-Michel Blanquer et du président, Pap Ndiaye aura du mal à s’imposer.
par Joseph Confavreux et Ellen Salvi
Journal — Climat
Face à la sécheresse, organiser collectivement la solidarité
La sécheresse est en train de dévaster l’Inde et le Pakistan. Ce type d’épisode, de plus en plus fréquent, ne se limite plus aux pays en voie de développement. En France, une vingtaine de départements font déjà l’objet de mesures de restriction d’eau.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Asie
Au Pakistan, la température frôle les 50 °C et accable les plus pauvres
Classé en 8e position parmi les pays les plus à risques face au changement climatique, le Pakistan vient de subir une vague de chaleur quasi inédite. D’Islamabad à Karachi, des millions de personnes ont fait leur possible pour assurer le quotidien dans des conditions extrêmement difficiles.
par Marc Tamat
Journal
Le miroir déformant de la prétendue laïcité turque
La laïcité turque est un leurre qui mérite examen, en tenant compte du fait impérial, du fait national et du fait religieux. Nathalie Clayer et Emmanuel Szurek décapent cet outil de domination politique, régénérateur mais autoritaire et intolérant. 
par Antoine Perraud

La sélection du Club

Billet de blog
A quoi sommes-nous sensibles ?
La mort des non Occidentaux semble invisible. Qu’ils soient Syriens, Afghans, Nord Africains, du Moyen Orient, d’Asie... Ils sont comme fantomatiques, presque coupables d’effleurer notre champ de vision.
par Bruno Lonchampt
Billet de blog
Couple binational : le parcours du combattant
Si on m’avait dit auparavant, qu’en 2021 je serais mariée, j’aurais éclaté de rire ! Pourtant, par amour, on est capable de tout.
par Amoureux Au ban public
Billet de blog
Accès au droit des étrangers : régularisons l’administration !
Des élus de la République, des responsables associatifs, des professionnels du droit et autorités administratives intervenant dans le 20e arrondissement, et à Paris, sonnent la sonnette d'alarme. La prise de rendez-vous dématérialisée auprès des préfectures en vue de déposer des demandes de titres de séjour est devenue quasi impossible. « La déshumanisation et le dévoiement des services publics sont à leur comble ! » 
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Mineur·es en danger à la rue, il est urgent de les protéger !
« Les droits de l’enfant ne se discutent pas, encore moins au profit d’affichages politiciens de “lutte contre l’immigration”. » Face au nombre croissant d’enfants migrants en grand danger faute de prise en charge, une soixantaine d'associations locales de terrain et d'organisations nationales tirent la sonnette d’alarme. Ils demandent que « la présomption de minorité soit inscrite explicitement dans la loi. »
par Les invités de Mediapart