Sur l'éducation, le clivage gauche-droite n'est pas mort !

La course à la mandature suprême a pris des airs de ni droite ni gauche sous l'impulsion du nouveau prétendant au trône présidentiel, Emmanuel Macron (ou de et droite et gauche). La question, essentielle pour les électeurs, de l'éducation dans la campagne révèle pourtant la survivance d'un clivage politique binaire et traditionnel.

Des restes, ruines et résurgences de la réforme des rythmes scolaires aux nouvelles mesures inédites made in présidentielle 2017, deux visions diamétralement opposées se dessinent sous les yeux des observateurs.

C’était l’une des promesses phares du candidat Hollande pendant sa campagne de 2012. Une promesse qu’il s’empresse de faire réaliser par son ministre de l’éducation dès son élection. Dès que Vincent Peillon pose un pied au 110, rue de Grenelle il met en place les prémices d’une réforme qui aura « sa peau » (ou du moins son poste de ministre de l’éducation). Cette réforme, c'est celle des rythmes scolaires. Nécessaire, disent à l’époque tous les spécialiste de l’éducation et de l’apprentissage chez les enfants. Avec ses semaines de quatre jours instaurées en 2008, sous Xavier Darcos (qui succède à Brice Hortefeux), la France fait alors partie des pays qui chargent le plus les journées des enfants à l’école primaire. 

Le projet Hollande/Peillon consiste alors à rajouter une matinée d’école dédiée, comme les quatre autres matinées de la semaine, aux matières fondamentales. Car selon les spécialistes, le matin est le moment de la journée le plus propice à l’absorption de nouvelles connaissances chez les enfants. Les après-midi, elles, seront consacrées aux activités périscolaires – sportives et artistiques, entres autres.

Une opposition de principe et des maires en colère

Au sein de la gauche de gouvernement, dans la veine traditionnelle, on célèbre cet allègement des journées d’école, et l’ouverture à des activités qui développent la sociabilité, la créativité ou les capacités physiques. Au natio, l'opposition féroce vient de la droite, pour qui une nouvelle matinée d’école fatigue les enfants. Une opposition de principe, automatique, et sans fondements ? Peut-être pas uniquement.

Sur le terrain, les maires sont divisés. De gauche ou de droite, les uns s'opposent ouvertement à la réforme quand les autres l'appliquent docilement, parfois avec plaisir. Pour beaucoup de boss de conseils municipaux, le pépin c'est qu'on touche à leurs bourses. Car le financement de ces nouvelles activités, qui demandent des locaux, des animateurs et des formations, repose sur les communes et les inter-communalités.

La mise en place de la réforme est finalement progressive, un compromis accordé à ses détracteurs. Trois ans après le décret d'application, le bilan est loin d'être totalement satisfaisant.  Nombreuses sont les communes qui ont du mal à trouver, non seulement des financements, mais aussi, tout simplement, des intervenants pour animer ces activités péri-scolaires. Certains maires vont jusqu’à dénoncer l’élitisme de la réforme qui favorise les communes riches ou géographiquement avantagées. C'est ce que nous apprend l'enquête menée, annuellement depuis 2014,  par l'Association des maires de France (AMF)... présidée par l'un des meilleurs soutiens de François Fillon !

Du yoga à Montluc, pas sans les assos !

Il faut dire que les instructeurs de yoga ou de pâtisserie ne courent pas les rues de toutes les communes de France. Lorsqu’ils sont loin, ou lorsque les locaux adéquats manquent dans la commune en question, il faut aussi mettre en place un service de transports, ce qui ne se fait pas non plus sans frais. Les communes ont le choix de demander (ou non) une aide financière aux parents. Mais pour beaucoup (43% selon cette même étude), les municipalités font plutôt le choix de s’appuyer sur des bénévoles, ou des associations d’éducation populaire (41%). 17% d’entre elles font même appel aux enseignants pour animer ces ateliers.

Des enseignants qui, pour beaucoup constatent la fatigue des enfants suite à cette réforme. C'est le cas de Justine Beauchard, institutrice à Vernouillet et à Triel sur Seine dans les Yvelines. "J'étais contre cette réforme, aussi bien pour l'organisation du périscolaire que pour l'organisation des apprentissages et le bien être des enfants", nous explique-t-elle, pointant du doigt un aspect majeur oublié par le gouvernement : "Je  constate une grande fatigue, même pour les élèves de Triel sur Seine qui pourtant n'ont école que de 10h à 12h le mercredi. Pour cause, beaucoup d'entre eux viennent au périscolaire à partir de 7h30. Malgré la volonté d'adapter les heures au rythme des enfants, les enfants sont dépendants des horaires de leurs parents. Certains arrivent donc à l'école à 7h30 et restent jusqu'à 19h00 à l'école."

L'institutrice note également que la pause de la mi-journée, allongée dans certaines écoles jusqu'à 2h30, provoque une augmentation des altercations entre les élèves "qui se retrouvent peu ou pas occupés pendant un long moment." Elle note également que la fatigue est due au fait qu'aucune journée entière en milieu de semaine ne soit disponible pour se reposer. Les cours ont lieu le mercredi matin, et l'après-midi, de nombreux enfants pratiquent des activités artistiques ou sportives en dehors de l'école. Raté pour l'allègement des semaines, donc. 

Pour autant, Justine Beauchard ne milite pas pour un retrait de cette réforme : "Ce qui est sûr c'est que les journées de 8h30 à 16h30 n'étaient pas adaptées aux enfants. Je pense qu'il faudrait encourager des activités physiques ou des sorties culturelles organisées par les communes. Mais c'est compliqué d'un point de vue financier."

Le brouillard de la campagne présidentielle

La réforme des rythmes scolaires est encore un enjeu clé de l’élection présidentielle qui se profile dans quelques jours. Mais les « pour » et les « contre » ne sont plus forcément là où on les attendrait. Benoît Hamon, pour une fois, se situe dans la continuité de son parti et de son passage au ministère de l’Éducation – pendant lequel il avait notamment assoupli la mesure - sous le gouvernement Ayrault. Il soutient la réforme mais est bien seul à gauche. Si Nathalie Arthaud et François Asselineau ne se sont pas prononcés sur le sujet, six candidats souhaitent l’abroger : de l’extrême droite jusqu'à l’extrême gauche. Lassalle, Cheminade, mais aussi Dupont-Aignan, Le Pen, Mélenchon et Poutou. François Fillon et Emmanuel Macron, quant à eux, préconisent de laisser le choix aux maires et les collectivités territoriales de mettre en place ou non ce rythme imposé jusqu’ici.

Après le quinquennat en fin de course, l'heure est revenue aux promesses et à la prospective. Les électeurs sont très demandeurs de propositions sur l'éducation, puisqu'un sur sept considère "l'amélioration de la situation à l'école" comme une priorité et la classe politique en prend la mesure : le sujet était le thème numéro 1 du premier débat télévisuel de 2017. Du coup, un peu détachés du terrain, les wannabe présidents dégainent les mesures. Et s'inscrivent à nouveau, haut et fort, dans un clivage gauche-droite (républicaine ou non) traditionnel. Les deux camps, de fait, présentent une conception radicalement différente de ce que doit être l'école et de ce que doivent devenir les futurs bacheliers : des citoyens émancipés ou alors prêts à intégrer le marché du travail concurrentiel.

Plusieurs ou un seul programme de gauche ?

La parallèle aurait de quoi surprendre les mélenchonistes et les hamonistes convaincus et ébranler la dichotomie immuable entre leurs champions respectifs. Sur le volet éducation, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon proposent le même programme ! L'ordre des propositions et la forme changent un peu entre le petit livre (à la typographie) rouge du premier et le feuillet distribué dans 9 millions de boîtes à lettres mi-avril par les acolytes du second, c'est vrai. Mais au delà de ça, ils défendent peu ou prou les mêmes mesures concrètes, au service d'une identique conception de l'école républicaine, publique, bien entendu. Pour les deux hommes (on n'ose plus dire "les deux partis" depuis l'éclatement progressif du Parti socialiste et la création d'une nouvelle étiquette insoumise protéiforme), la primaire, le collège et le lycée sont au service du sens qu'ils donnent au triptyque de la République : liberté, égalité, fraternité - dans le désordre.

Dans ces programmes, l'égalité consiste à tirer en priorité vers le haut ceux qui sont au plus bas, en tentant au passage de casser les ravages du déterminisme social. Puisque M. Hamon affirme que "les enfants issus des milieux défavorisés ont quatre fois plus de risque (que les autres, NDLR) d'obtenir des mauvais résultats", ceux-là méritent une attention toute particulière. La refonte de la carte scolaire pour créer une réelle mixité sociale "bénéfique pour tous les élèves" et la prise en charge des devoirs par des professionnels accessible à tous et non plus seulement aux familles aisées (par la création d'un "service public du soutien scolaire" pour le socialiste ou d'un mystérieux "réseau d'aide aux élèves en difficultés" pour le fondateur du Parti de gauche) en sont de bons exemples pour les plus jeunes. Sans compter qu'un recrutement massif de fonctionnaires devrait permettre de soulager les titulaires et de réduire les effectifs par classe, pour un meilleur accompagnement des gosses les plus en retard.

En grandissant, les gamins pourront choisir entre un lycée général inchangé et un lycée professionnel en 4 ans (au lieu de 3 aujourd'hui) dont les poursuites en formation supérieure technique (BTS, DUT, licence pro) seront facilitées. Et ça, ça devrait permettre de réduire la fracture sociale entre les cadres intellos et les exécutants trop peu reconnus.

Liberté ! Pour qui et pour quoi ?

La liberté s'applique avant tout aux enseignants et à leurs méthodes d'enseignement. Non seulement elles doivent être décidées de concert par les profs et les pouvoirs publics, mais en plus elles doivent être malléables à l'envie par les profs eux-mêmes sur le terrain qui sauront s'en affranchir. Les professionnels, petit bonus, pourront compter sur le coup de pouce parallèle de "l'éducation populaire" (extra-étatique, donc) et des associations de sociabilisation formant les jeunes aux premiers soins et au numérique, par exemple. En revanche, encore un poil moins de liberté pour les parents, puisque les enfants seront scolarisés obligatoirement à partir de 3 ans contre 6 aujourd'hui.

Enfin, la fraternité est une valeur fondamentale dans l'approche de l'institution défendue par les deux principaux candidats de gauche. Benoit Hamon est explicite : il voit l'école comme un lieu d'ouverture aux autres et à l'altérité. C'est pour cela que, comme son concurrent "insoumis", il propose d'augmenter la part du temps scolaire dédié à la Culture et aux arts.

Certes, il est des différences programmatiques, mais elles restent très superficielles. Jean-Luc Mélenchon propose par exemple de rendre intégralement gratuite la scolarité (y compris les transports, la cantine, les manuels et la papeterie) quand son ex-collègue insiste d'avantage sur la nécessité de diversifier les sujets des enseignements (culturels, principalement). En somme, pas de quoi bouleverser la vision commune de l'École des deux politiciens.

Méritocratie "républicaine" pour les "excellents"

Agnès van Zanten est chercheuse à la prestigieuse école Sciences-Po Paris ès politiques d'éducation. En préambule d'un ouvrage publié sous la présidence Hollande, elle écrit que les décisions politiques en matière d'éducation découlent depuis 25 ans d'une volonté d'intégrer au système scolaire les enfants les plus pauvres et d'augmenter leur niveau général d'instruction. Cette introduction ferait plaisir à la gauche française, qui brandit ostensiblement ces objectifs. Et pourtant, la droite hexagonale, qui veut aussi réformer massivement l'Éducation nationale (en même temps qu'elle pousse ses plus jeunes administrés dans les bras de l'enseignement privé) s'appuie sur des arguments bien différents.

De ce côté-ci, l'objectif numéro 1 semble être de tirer vers le haut ceux qui ont le plus grand potentiel. On parle par exemple de "voie de l'excellence" chez François Fillon. On insiste sur l'importance des classes bilingues et des cursus dit "européens", réputés pour être des filières royales vers les concours et les grandes écoles. Sous la plume de Marine Le Pen, le mérite devient "républicain" en ce qui concerne l'Université et ne laisse que deviner comment le concept pourrait s'appliquer aux cycles primaires et secondaires : aux auteurs de ses lignes, la team Le Pen se contente de répéter que "le mérite doit intervenir dès le plus jeune âge", dès la primaire au minimum. Dans les deux cas, l'école est là pour viser haut, au risque de réserver l’ascenseur social à un petit nombre de chanceux. Pour les autres, les moins bien notés (et les moins bien fournis en profs particuliers et en rattrapages d'été en colos linguistiques), s'ouvrent les filières professionnels. Les candidats LR et FN les veulent aussi d'excellence, "à l'inverse de la situation actuelle", précise l'équipe frontiste qui veut mettre en place des Grandes écoles des artisanats prestigieux. Les deux personnalités politiques souhaitent que l'apprentissage puisse commencer plus tôt (la première à 15 ans, la seconde à 14). Ces mesures visent a priori la spécialisation et l'abandon du tronc commun émancipateur (culturel et intellectuel) voulu par la gauche. A moins de trouver un moyen de diminuer les besoins en sommeil des jeunes garçons et des jeunes filles, bien entendu. Côté extrême droite, on tente de noyer le poisson : pas touche à "la seconde, une classe qui restera générale et permettra de se réorienter vers les filières scientifiques par exemple". Ça doit pas être évident après une année en plomberie, cela dit.

Uniforme gris, baguette sur les doigts et "roman national"

Les nominés des deux partis de droite se retrouvent également sur la restauration de l'autorité des enseignants et du respect des règles, en évaluant le comportements des écoliers et en prévoyant des sanctions. Une volonté qui se traduit notamment par le retour de l'uniforme obligatoire, sans que l'on comprenne bien le lien de cause à effet. Anecdotique, peut-être, mais intimement lié à la suite des réjouissances.

Pour la droite française, qu'elle soit "républicaine" ou "identitaire", la vraie priorité de l'école serait-elle l'assimilation à la culture française nationale ? Dans son programme décoré de drapeaux tricolores, François Fillon fait de la "réécriture (des) programmes d’histoire et de français du collège sous l'autorité d'académiciens" un élément de son premier paragraphe dédié à l'éducation. Un élément à mettre en parallèle avec ses déclarations polémiques sur la colonisation prononcés en août dernier, à l'occasion desquels il vantait l'importance d'un programme d'Histoire à la gloire des grands hommes du pays et insistant sur ses aspects positifs. S'il n'ose pas parler de "roman nationale", à la différence de la benjamine des filles Le Pen, le programme de François Fillon évoque tout de même les « grandes dates et grands personnages de l’histoire de la Nation ». Du nationalisme au sens propre, en somme - à vous de voir si c'est un gros mot ou non.

Libertaires s'abstenir

Pour résumer, et sans déplaire aux intéressés, leur programme consiste d'abord à pousser les "bons" éléments du système scolaire un peu plus haut. La différence entre les deux droitiers réside dans la définition du qualificatif. Pour Fillon, c'est une question de résultat, là où Alain Avello, le patron du club restreint "Collectif Racine, les enseignants patriotes" qui a pondu une partie du programme de Marine Le Pen, parle aux auteurs de ces lignes de "récompenser le mérite de l'effort, pas du résultat" et tacle le déterminisme social et Bourdieu avec, "qui a commis un terrible impair". On n’en saura pas plus sur les critères d'évaluation de ce mérite-ci, pour cause d'arrivée du monsieur au meeting de madame.

Par contre, il est limpide sur les moyens requis pour parvenir à l'introduction du fameux mérite républicain : instaurer une soumission des petits jeunes à l'autorité des grands, qui détienne la connaissance et les bonnes valeurs, celles qui fondent la Nation : la colonisation comme partage de Culture et le Vèl d'hiv comme évènement n'ayant rien à voir avec l'État français. Avello/Le Pen parle d'asymétrie salutaire entre le maître et l'élève, François insiste sur le respect de l'autorité. Libertaires s'abstenir dans les deux cas.

Macron va décevoir les profs en marche

Emmanuel Macron, lui, récupère ses idées des deux bords. Non, il n'en prend ni le meilleur ni le pire, mais l'ensemble, et va jusqu'à récupérer des idées avancées par le candidat éphémère d'EE-LV (l'éducation populaire et associative). Connaissant les récents résultats dans les sondages du mouvement En Marche !, la stratégie semble payer auprès de l'opinion et de la société civile. Au point qu'une tribune est parue hier sur le site de l'Obs, journal désormais réputé pour avoir tout fait pour propulser l'ancien ministre de l'Économie du gouvernement Valls II. Elle finit d'achever la confusion.

Des professeurs de terrain y demandent "aux candidats de gauche" la mise en place d'une série de mesure. La moitié est explicitement présentée dans les programmes Hamon/Mélenchon, l'autre dans ceux de Fillon/Le Pen. Les auteurs risquent cela dit d'être déçus de M. Macron lorsqu'ils liront sa petite touche perso sur le plagiat des quatre autres. En Marche ! promet aux établissement la liberté de recrutement des professeurs (qui entrent donc de fait dans le marché concurrentiel du travail) en échange d'une évaluation stricte des résultats des élèves (et donc des professeurs) qui risquent de découvrir les joies des pratiques managériales made in France.

Avec Clémentine Spiller, pour le magazine de l'Université de Cergy-Pontoise.

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