Où allons nous ? 3

La soif de conquêtes, la "gnaque" semble être une caractéristique essentielle de notre espèce. Elle a façonné l'Histoire des hommes en Histoire des guerres. Elle est un obstacle majeur à l'entente des nations pour affronter les problèmes écologiques. Mais c'est aussi ce qui permet à l'homme de se surpasser. Parviendra-t-il à dominer son désir de domination et sa soif de consommation sans limite ?

Où allons-nous ? 3

Pour savoir où nous allons il est utile de savoir d’où nous venons. 

La Grande Histoire du Monde, pour reprendre le titre du livre de François Reynaert, depuis la nuit des temps, est très majoritairement l’histoire des guerres, des invasions, des conquêtes, des massacres, des atrocités commises par des humains sur d’autres humains. Du néolithique à nos jours l’histoire des hommes est celle d’un combat incessant entre bêtes sauvages. 

Résumons en quelques lignes l’histoire d’Homo Occidentalus, qui s’est imposé comme l’Homo Sapiens le plus abouti.  Etant issus de vagues successives d’envahisseurs (des Romains aux Mongols en passant par les Goths, les Huns, les Wisigoths, les Vandales, les Francs, les Arabes, les Vikings,  les Mongols, et autres Ottomans) nous avons hérité des gènes de prédateurs et de violeurs. Il n’est pas étonnant alors que l’histoire de l‘Europe soit marquée par d’innombrables guerres, le but étant d’agrandir un territoire, un domaine, un fief, un royaume, un empire. A de rares exceptions près, toutes les entités européennes -royaumes ou nations- ont été un jour confrontées à toutes les autres. Une situation bien illustrée par le panier de crabes s’entre-dévorant. 

Dès que le développement des techniques et des connaissances géographiques l’a permis les conquêtes ont explosé hors d’Europe et se sont répandues sur le monde entier. Toutes les nations ayant pignon sur mer, du Portugal aux Pays Bas, ont participé au pillage des Amériques, exterminant les peuples autochtones et leurs civilisations (5 millions de survivants sur une population initiale de 50 millions d’individus), et déportant dans des conditions infâmes plus de 10 millions d’Africains réduits à la condition d’objets.

Puis, l’exploitation des énergies fossiles centuplant leur puissance, l’expansion des nations européennes - avec une mention particulière à l’Angleterre, et aussi à la France -, connait au 19 ème siècle un nouveau bond en avant avec le dépeçage de l’Afrique, la soumission de l’Asie, la mise à genoux des Indes et l’humiliation de la Chine. Notons que ces guerres et conquêtes ont été menées au nom de la foi chrétienne, puis des Lumières et de la défense des droits de l’homme.

Au 20 ème siècle il ne reste pratiquement plus de territoire à conquérir, alors l’agressivité guerrière des pays européens se déchaine à l’intérieur de l’Europe elle-même avant d’embraser le monde entier, faisant de ce siècle le record absolu en termes de tueries (100 millions de morts) et d’horreurs. 

Aujourd’hui la soif de conquêtes est de nature économique. Il s’agit de gagner des parts de marché. Les GAFA sont parvenus à une emprise planétaire. Les Etats-Unis et la Chine sont dans une lutte sans merci pour l’hégémonie mondiale. Sans conflit armé majeur pour le moment, mais la capacité de détruire la planète demeure apocalyptique. La course aux armements n’a jamais cessé et connait une accélération en prévision des conflits qui naitront de la raréfaction des ressources et du changement climatique.

Le grand moteur de l’histoire semble bien être la cupidité humaine. Homo lupus homini. Homo Sapiens est un fauve mu par un désir sans limites de pouvoir, de possession, de conquêtes... Des indices montrant que des massacres avaient déjà lieu avant le néolithique invalident le mythe du « bon sauvage » de Rousseau. Il semble bien que le désir de conquête soit une des caractéristiques essentielles de notre espèce. 

 

Dans « le Bug Humain » Sébastien Bohler, sous l'éclairage des neurosciences, analyse les mécanismes qui conduisent notre striatum à générer de la dopamine, l’hormone du plaisir. La satisfaction du besoin de nourriture et du désir sexuel déclenche une sécrétion de dopamine. Ce circuit de récompense, en poussant les êtres vivants à se nourrir et à procréer, permet la survie des individus et de l’espèce. Il est un agent de la sélection naturelle, en œuvre depuis des millions d’années. Le problème vient de ce que la sensation de plaisir se sature. Il faut de plus en plus de stimuli pour générer le même niveau de plaisir. Ce qui pousse les individus à consommer toujours plus.  L’humanité est entraînée dans une course sans fin,  une croissance sans limite. Ce qui, dans un monde fini, n’est pas tenable à long terme. La programmation de notre striatum ignore la finitude de la planète. C’est le bug qui peut conduire à la fin de l’humanité. Sébastien Bohler pointe un autre élément permettant l’activation du striatum. Il s’agit de l’acquisition d’une position sociale dominante. Les individus les plus doués pour acquérir une telle position auront plus de partenaires sexuels et transmettront leurs gènes plus abondamment. Les winners ont plus de chances de se reproduire que les losers. 

Le désir de gagner est une source puissante de stimuli du striatum. « Rien ne procure autant de plaisir que sortir vainqueur d’une confrontation » . Il est clair que gagner une bataille, vaincre l’adversaire a toujours permis, et permet encore, de s’approprier les biens des vaincus et de violer leurs femmes. On rejoint, à l’état brut et débarrassés de civilités, les avantages que procure l’ascension sociale.  Mais le désir de gagner n’est-il pas simplement la signature de l’instinct de survie, the struggle for life depuis l’origine de la vie, la loi fondamentale du Dieu darwinien ? Le désir, la rage de gagner, de vaincre, de conquérir, en un mot la « gnaque », vestige de la lutte originelle pour la vie, doit être le puissant activateur d’une source de plaisir intense.  La forte persistance de cet  instinct primitif est probablement un trait caractéristique d’Homo Sapiens.  Gagner au sein d’un groupe pour élever sa position sociale comme le décrit Sébastien Bohler, mais aussi partager la victoire d’un groupe sur un autre, d’une nation ou d’une civilisation sur une autre. On est familier des explosions de joie des supporters d’une équipe de foot lorsqu’un but est marqué contre l’équipe adverse. Des documents montre des manifestations de joie assez semblables de soldats américains apprenant que la première bombe atomique avait été larguée sur Hiroshima.

 

La gnaque comme moteur de l’histoire. D’Alexandre le Grand à Napoléon nous avons la gnaque dans nos gènes. Aujourd’hui vaincre par les armes a trouvé des substituts. Gengis Khan et Hitler ont muté en Donald Trump. Le guerrier conquérant, le « chevalier sans peur et sans reproche » ont fait place au capitaine d’industrie, au chef de parti politique, au « premier de cordée » cher à Macron. 

La gnaque comme moteur du développement humain. La gnaque est partout. Elle est dans la guerre des égos. Elle s’exprime dans la compétition sportive. Elle pousse les humains à se surpasser. Elle pousse à la conquête de l’espace, à l’innovation, à la création.

La gnaque comme moteur de croissance. Se battre pour ne pas crever, telle était la loi primitive du vivant. Telle est toujours la prescription du libéralisme économique. Se battre et faire mieux – donc plus - que le concurrent. Dans un monde où l’expansion territoriale a trouvé ses limites la soif de conquête cherche à s’assouvir dans l’accroissement des biens, des richesses, du capital. Les raisons qui poussent à la croissance et la rendent indispensable dans une économie capitaliste ont été analysées par divers auteurs. Mais a-t-on envisagé que le besoin de croissance, en tant qu’expression fossile de la gnaque originelle, faisait partie de nos gênes ? On m’objectera qu’Homo Sapiens a vécu pendant des millénaires sans se préoccuper de croissance. Oui, mais alors la gnaque originelle pouvait s’exprimer par des conquêtes de territoires et la soumission de leurs habitants.

La gnaque est responsable des guerres, des génocides, des pires atrocités. Mais sans la gnaque nous ne serions pas bientôt 8 milliards d’humains sur terre, car, en fin de compte, c’est grâce à la gnaque, aux progrès scientifiques et techniques qu’elle a engendrés, que nous pouvons (à peu près) les nourrir et les soigner. Est-ce un bien ou un mal ? Des enquêtes ont montré que 80% des terriens se disent heureux. Alors oui, si il y a plus de 6 milliards d’êtres humains heureux de vivre, nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais à quel prix ? Au prix de la 6ème extinction du vivant notamment, c’est-à-dire de la disparition complète d’un grand nombre d’espèces vivantes. Et pour combien de temps ? Le réchauffement climatique, la pollution généralisée, l’épuisement des ressources ne laissent guère de doutes sur la fin inéluctable de nos sociétés consuméristes.

 

Ainsi notre propension à dominer, vaincre, conquérir renforce le mécanisme délétère de notre striatum et nous enfonce encore plus dans le cycle infernal du « toujours plus ». De plus, elle est un obstacle majeur aux possibilités d’entente entre nations pour limiter la pollution et le réchauffement climatique.  Comment pourrait-on ne pas se mettre à la 5 G alors que nos voisins ont commencé à s’équiper ? Comment faire accepter à l’exploitant agricole qu’il doit renoncer aux pesticides alors que ses concurrents étrangers les utilisent ? Entre la Chine et les USA le premier qui s’engagera dans une certaine décroissance pour limiter ses émissions de gaz à effet de serre perdra la bataille du leadership. Il est clair que dans la jungle trumpienne où nous nous trouvons les comportements vertueux  peuvent avoir des conséquences suicidaires. La décroissance est à la fois indispensable (pour limiter le réchauffement climatique), inéluctable (compte tenu de l’épuisement des ressources) et impossible. « La maison brûle et nous regardons ailleurs » disait Chirac. En fait la maison brûle et nous continuerons à nous quereller plutôt que coopérer pour éteindre l’incendie. Comme l’écrit Laurent Testot « la guerre reste le paradigme dominant de notre Monde ».

 

Toutes ces considérations ne sont pas optimistes, j’en conviens. Il y a deux ans il y avait environ un livre par mois qui paraissait sur les problèmes d’écologie, de développement durable, de devenir de l’homme sur terre…Aujourd’hui il y en a plusieurs par semaine. Les rayons des libraires explosent. Ces sujets sont abordés sous des angles multiples. Tous les ouvrages s’accordent sur l’impossibilité de poursuivre sur la trajectoire actuelle. Un changement radical est indispensable, généralement nommé la « transition », ou la « révolution », écologique, qui nous ferait passer « d’un monde à l’autre » suivant le titre du livre de Nicolas Hulot et Frédéric Lenoir. Mais quel changement ? Les mesures à prendre pratiquement sont connues. Elles sont décrites dans différents ouvrages et un certain consensus se dégage. Alors qu’est-ce qu’on attend pour s’y mettre ?

Le problème est que le passage d’un monde à l’autre implique un changement préalable, qui est un changement de l’homme lui-même. « Une révolution mentale » selon Nicolas Hulot. Pour Pablo Servigne le passage à l’entraide accompagnera l'effondrement de nos sociétés. Passer directement de la gnaque à la coopération, l’entraide et la convivialité, c’est pas gagné Pablo !

Mais « changer l’homme », en le faisant accéder au domaine de la sagesse, n’est-ce pas ce à quoi s’efforcent les philosophes depuis près de 3 millénaires ! Avec des résultats peu convaincant, il faut en convenir.

La prépondérance du striatum sur nos comportements nous mène à une impasse tragique. Pour en sortir Sébastien Bohler suggère une voie de passage. Il faudrait pouvoir museler l’activité du striatum et le mettre sous le contrôle de notre cortex frontal, la région de notre cerveau responsable des fonctions cognitives supérieures telles que la planification et le raisonnement déductif. Mais le striatum a une antériorité de plusieurs centaines de millions d’années dans l’évolution du vivant et demeure le maître. En un mot «  le cortex propose et le striatum dispose ». Sébastien Bohler propose alors une stratégie de détournement. Plutôt que brider le striatum, le reprogrammer. Ainsi l’altruisme pourrait être tout aussi susceptible que l’égoïsme d’activer la zone de plaisir. Le chien de Pavlov, après un conditionnement approprié, pouvait saliver au son de la sonnette  tout autant  qu’à la vue de la nourriture. De même, un apprentissage social consistant à valoriser dès l’enfance des comportements altruistes est susceptible de reconfigurer le striatum, le rendant capable de générer du plaisir en présence d’actes de générosité. Autrement dit, nous avons le pouvoir d’agir sur les très jeunes générations.

De manière analogue la gnaque est aussi ce qui permet à l’alpiniste d’atteindre le sommet, au jogger de gagner 3 secondes sur son parcours, à l’écrivain de terminer son roman et au fumeur repenti de résister à la cigarette. La gnaque c’est ce qui permet les victoires sur soi-même, les plus difficiles et les plus belles : arriver à dominer son désir de dominer, vaincre ses tendances égoïstes,  triompher de son envie de consommer toujours plus…

Ainsi, reconfigurer le striatum pour rendre désirables les comportements altruistes, inverser la gnaque pour vaincre nos propres tendances pernicieuses, ces pistes existent, au moins en théorie. Lueur d'espoir pour ceux qui veulent croire en un réveil salutaire de l'humanité, alors que nous savons que nous sommes sur une trajectoire désespérée.

Et soyons optimistes, on peut espérer que, dans quelques millions d’années, au hasard des mutations génétiques, la sélection naturelle fera apparaître  une espèce dont le cortex frontal aura prépondérance sur le striatum.

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