Le grand essoufflement

Avec la révolution industrielle le monde est entrainé dans une accélération folle de la croissance, des rythmes de vie, des inégalités. Avant même les limites physiques et écologiques imposées par la planète, la civilisation n’est plus à même de supporter l’accélération du monde. On assiste à un essoufflement général, de l’épuisement de la croissance à la crise de la démocratie.

 « Les fleurs étaient belles et les fruits sont amers », nous dit Régis Debray. Les fleurs c’était, du temps des trente glorieuses, les promesses de « lendemains qui chantent ».  C’était au temps de l’espoir, du plein emploi, du progrès émancipateur.  

Aujourd’hui, une impression générale que quelque chose s’enraye. Un enchainement de crises, indépendantes ou liées, mais qui semblent converger, avec en prime la pandémie de covid 19. Des catastrophes écologiques majeures s’annoncent, la démocratie  est en crise, les idéologies progressistes et les religions sont ringardisées, le néolibéralisme et la mondialisation sont remis en question, la croissance est en panne, le chômage de masse s’éternise, les fractures sociales se creusent et l’avenir s’estompe dans un halo d’incertitudes.

Peut-on voir dans l’état du présent les prémices de l’Effondrement prédit par les collapsologues, ou simplement les signes d’un déclin qui s’amorce ?

Le terme d’ « essoufflement » semble approprié. Compte tenu de son aspect multifactoriel et systémique nous parlerons du Grand Essoufflement. Il décrit l’incapacité à suivre le rythme antérieur de progression. Précisons que les lignes qui vont suivre concernent plus particulièrement ce qu’on appelle le monde occidental, c’est-à-dire environ 1/6 ème de l’humanité.  En effet on ne saurait pour le moment parler d’essoufflement pour la Chine ou les pays émergents.

On peut dater le début du Grand Essoufflement au moment où les nouvelles générations ont réalisé que leur avenir serait en régression par rapport au vécu des générations précédentes, c’est-à-dire au tournant des années 70 – 80, à la fin des 30 glorieuses.

Essoufflement de la croissance. Après les records des trente glorieuses la croissance s’est progressivement ralentie de décennie en décennie.  Aux États-Unis, 90 % de la population n’a connu aucune augmentation de son pouvoir d’achat au cours des 30 dernières années. En Europe, la croissance moyenne du revenu par habitant est passé de 3 % à 1,5 % puis à 0,5 % durant la même période. Le ralentissement de la croissance c’est la formidable marche en avant de l’humanité, depuis 3 millions d’années, qui ralentit. La croissance c’était donner une flèche au temps vers un futur du « toujours plus ». Ralentir la croissance c’est peut-être mettre un coup d’arrêt à la lente et inexorable remontée de l’entropie commencée il y a près de 4 milliards d’années avec l’apparition de la vie. Une stagnation de la croissance apparaît comme un arrêt de l’horloge du temps, une annihilation du futur. « La croissance économique est la religion du monde moderne. Elle est l’élixir qui apaise les conflits, la promesse du progrès indéfini. Elle offre une solution au drame ordinaire de la vie humaine qui est de vouloir ce qu’on n’a pas. Hélas, en Occident du moins, la croissance est devenue intermittente, fugitive… » (Daniel Cohen, « le monde est clos et le désir infini », Albin Michel). Il est tellement vrai que la croissance a pratiquement acquis le statut d’une religion que parler de décroissance a quelque chose de blasphématoire. Le mot est une grossièreté, à tel point que les économistes préfèrent parler de croissance négative !

Essoufflement de l’idée de progrès. Croyance structurante du monde moderne depuis les Lumières, l’idée de progrès présuppose que l’Histoire a un sens, que l’itinéraire du passé vers le futur est une marche vers le meilleur. L’idée de progrès permet de supporter les frustrations du présent dans l’espoir d’un avenir meilleur. Croire au progrès c’est accepter de sacrifier du présent personnel au nom d’un futur collectif (Etienne Klein). Pour qu’un tel sacrifice ait un sens il faut un rattachement symbolique au monde et à son avenir. L’idée de progrès suppose une certaine croyance en l’avenir.
Or, depuis une quinzaine d’années le mot progrès a complètement disparu des discours, remplacé par le mot innovation. Cette disparition du mot progrès est concomitante de l’essoufflement de la croissance. Croissance et progrès étaient deux comparses avançant en symbiose, et qui maintenant déclinent ensemble. «  C’est l’idéal du progrès qui semble se vider lorsque la croissance disparaît »( Daniel Cohen).

Essoufflement du sens. Le sens c’est à la fois la direction, le but vers lequel on avance, et la signification, c’est-à-dire la raison, la motivation, qui nous fait avancer. Dans ces deux acceptions du terme le sens est battu en brèche. Avec l’essoufflement de la croissance, le tarissement de l’idée de progrès, la dissolution du futur, le sens disparait dans l’obscurité d’une voie sans issue.
L’essoufflement du sens c’est la remise en cause des croyances religieuses, mises à mal par les développements de la Science et le matérialisme des sociétés d’aujourd’hui.
L’essoufflement du sens c’est la perte de boussole que constituaient les idéologies promettant le paradis sur terre.
Or, comme le montre Sébastien Bohler ( « Où est le sens ? », Robert Laffont), le sens est un besoin fondamental de l’individu. Il requiert un environnement stable, ordonné, cohérent. La perte de sens entraine des réactions de stress.

Essoufflement de la démocratie. La démocratie est un régime politique très limité dans le temps et dans l’espace. Elle n’est pratiquée que dans un nombre d’états très restreint. De  plus, dans les états dits « démocratiques » elle recule, prise entre le désintérêt des individus pour l’engagement citoyen et les tentations autoritaires. 

La démocratie est très récente. En France elle n’est pratiquée que depuis le début de la troisième république, soit 150 ans. Et comme à l’époque la moitié de la population, les femmes, étaient exclues de la vie politique il est plus juste de faire commencer le début de la démocratie à 1944, l’année du droit de vote accordé aux femmes. Mais peut-on qualifier de « démocratique » une nation qui maintenait d’autres peuples sous sa domination coloniale ? C’est donc plutôt de la fin de la colonisation que l’on peut vraiment dater le début de la démocratie en France, soit à peine une soixantaine d’années.

La démocratie est contemporaine du Grand Emballement. Elle est fille du charbon puis, du pétrole. On me dira que la démocratie est née en Grèce antique, totalement éloignée de la civilisation du pétrole. Oui, mais il s’agissait d’une démocratie entre citoyens. Les esclaves en étaient exclus, alors que la démocratie n’aurait pas fonctionné sans eux. C’est grâce au travail des esclaves que les citoyens pouvaient avoir du temps pour palabrer sur l’agora. Les esclaves étaient le carburant, le pétrole de la démocratie. Est-ce un hasard si la fin de l’esclavage dans nos sociétés occidentales a coïncidé avec le début de l’utilisation des combustibles fossiles ?

La démocratie n’est présente que dans des pays à haut développement industriel, à fort potentiel énergétique. Que devient-elle en cas de récession ? Les crises des années 30 ont montré comment des démocraties pouvaient très rapidement basculer vers la dictature. Mais même avant une véritable récession, compte tenu du lien étroit entre démocratie et développement économique, ne faut-il pas voir dans l’essoufflement de la croissance l’origine profonde de l’essoufflement de la démocratie ?

Essoufflement de la Science. Il est assez paradoxal de prétendre parler d’essoufflement de la Science alors que nous venons d’envoyer des robots sur Mars avec une précision extraordinaire et que des vaccins contre un virus jusque là inconnu ont été mis au point en un temps record. Il s’agit là de prouesses techniques, certes époustouflantes, mais qui relèvent plus des sciences appliquées que de la Science proprement dit. Si l’on entend par essoufflement le fait que le rythme de progression ne se maintient plus, il y a bien essoufflement. Effectivement, le rythme des nouvelles découvertes s’est ralentit depuis la première moitié du 20 ème siècle. Le socle théorique sur lequel repose toujours la Physique fondamentale a été élaboré entre 1905 et 1930. Bien sûr la Physique n’est pas toute la Science et il faudrait tenir compte des autres domaines scientifiques, en particulier la Biologie.


Cependant, il est indéniable qu’il y a, non pas un essoufflement, mais une véritable régression à la fois de l’image et de la parole scientifiques. Dans les années 60 le métier de chercheur était auréolé d’un certain prestige. Aujourd’hui le rêve de la majorité de la jeune génération est d’intégrer une école de commerce. Dans les laboratoires les chercheurs passent de plus en plus de temps à chercher... des crédits pour pouvoir mener à bien leur recherche! Quant à la parole scientifique, noyée dans un océan médiatique, dans le brouhaha où toutes les informations se valent, elle est devenue presque inaudible. La pensée rationnelle est battue en brèche. Avec les réseaux sociaux on est entré dans l’ère de la post-vérité.

Dans la post-vérité la vérité est une question d’opinion. L’émotion devient le critère d’adhésion, au détriment de la Raison qui est tombée de son piédestal. Dans un monde dominé par l’individualisme la Vérité a explosé et retombe en autant de morceaux qu’il y a d’individus. Ma vérité a supplanté la vérité. La post-vérité permet les manipulations de l’opinion (fake news, trucages, thèses complotistes,…) avec la complicité terriblement efficace des outils du numérique (internet, blogosphère, réseaux sociaux, forums…).

La fracture cognitive traduit une rupture, un décrochage d’une partie de la population d’avec la pensée rationnelle, une partie de la population qui n’a pas pu suivre l’évolution trop rapide de notre civilisation de la connaissance. Comme un wagon incapable de suivre un train trop rapide et qui décroche. Il était simple de comprendre l’origine du monde lorsqu’il avait été créé en 6 jours par un Créateur. Aujourd’hui tout se complique. La Relativité Générale et la Mécanique Quantique peinent à s’unifier pour nous donner le début d’une piste. La Science s’essouffle dans la complexité infinie du réel. Nul ne peut dire de quoi demain sera fait. Nous sommes dans l’ère de l’incertitude. Alors que nous aimons les choses simples et la sécurité que procurent les certitudes.

Dans ces conditions rien d’étonnant à ce qu’une partie de l’humanité soit larguée et se réfugie dans un monde qui ne soit plus soumis à la dictature de la Raison. Tout se passe comme si, dans son chemin vers toujours plus de connaissance et de rationalité, l’humanité avait atteint une limite. De même qu’une croissance infinie se heurte à des impossibilités physiques, la fracture cognitive peut être la marque d’une saturation dans le développement cognitif de l’humanité. La marche des premiers de cordée vers l’homme au cerveau augmenté du transhumanisme a perdu une partie de la cordée.

Essoufflement de l’Art ?  L’Art traduit et anticipe les humeurs de la société. Que signifie l’Art Contemporain ? Au risque de passer pour un réac, je pose la question : l’Art Contemporain, avec ce qu’il a de vacuité et de provocation, n’est-il pas le signe d'un Essoufflement de l’Art ? Si, avec Duchamp et Malévitch, le Non Art est Art, en inversant la proposition l'Art est Non Art, alors l'Art n'est plus. 

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Le Grand Essoufflement est le corollaire du Grand Emballement.

Le Grand Emballement c’est cette déferlante aux multiples composantes qui a débutée il y a deux siècles avec la révolution industrielle. On pourrait aussi parler de Grande Accélération. Elle s’est manifestée par une croissance exponentielle  de la production, de la population, des connaissance, des progrès des sciences et des techniques, du niveau de vie des individus….
Avec pour moteur, la philosophie des lumières, le développement sans précédent des sciences et des techniques, le dogme du progrès, le capitalisme.
Avec pour carburant, l’énergie - essentiellement les énergies fossiles et en particulier le pétrole.  
Avec en prime, la démocratie.

« Le monde s’est mis en mouvement. Et ce mouvement dépasse nos capacités d’entendement. Une fois ce processus en marche, il est impossible de l’arrêter. L’accélération est la marque indélébile des sociétés modernes. Elle frappe de son sceau l’intensification des moyens de production, des rythmes de travail, de la vitesse de communication, et elle résulte en grande partie de l’amélioration constante des moyens techniques de production et de transport dans une société de libre concurrence.         
L’accélération est la constante naturelle d’un système économique fondé sur la libre concurrence. Dans un contexte concurrentiel, il est inévitable que chaque acteur économique cherche à gagner ses rivaux de vitesse pour conquérir des parts de marché ou, parfois de façon bien plus prosaïque, simplement pour rester en vie. Dans un régime de concurrence, chaque amélioration de vitesse acquise par un acteur du marché devient une exigence qu’il faut relever pour rester dans la course. Inévitablement, le rythme d’extraction, de transformation des matières premières, de production des biens de consommation et de consommation de ces derniers ne peut qu’augmenter graduellement.
…………..
Aujourd’hui, nous sommes pris dans une spirale infernale d’accélération sans fin, dans un monde galopant, incertain et concurrentiel qui n’a plus de frontières. »
(Sébastien Bohler, « Où est le sens ? », Robert Laffont)

Le Grand Emballement contenait en germe le Grand Essoufflement, de même que tout organisme vivant est programmé pour mourir. Il y a des causes exogènes, en particulier l’impossibilité physique et écologique d’une croissance infinie dans un monde fini. Nous ne nous étendrons  pas sur cette limitation triviale et rédhibitoire car elle est maintenant de plus en plus admise et commentée. Mais il y a aussi des causes endogènes. Ainsi la vitesse d’écoulement d’un fluide atteint une limite, au-delà de laquelle apparait un régime tourbillonnaire. De même une croissance trop rapide finit par engendrer un régime instable marqué par des crises (krachs, bulles, crises cycliques…). Tant que la croissance ne dépassait pas quelques pour cent par siècle les civilisations pouvaient s’adapter, c’est-à-dire évoluer en respectant à chaque instant un équilibre interne. En gros la condition devait être que le changement au cours d’une génération fût suffisamment lent pour que la transmission inter générationnelle reste fluide.

Le Grand Essoufflement touche chaque composante du Grand Emballement.

Nous en proposons deux approches. L’une du point de vue de l’Economie, l’autre du point de vue de la Thermodynamique.

Approche économique. Un des moteurs essentiels de la croissance économique réside dans le progrès des sciences et techniques, qui par l’innovation permet d’améliorer la productivité. Il faut de moins en moins d’effort et de personnel pour produire la même quantité de marchandises.  On peut donc, à effectif constant, augmenter la production et, si une part de la plus-value est investie dans l’innovation, un cercle vertueux est enclenché vers toujours plus de production. Ainsi la croissance économique, par l’innovation et les gains de productivité, s’auto-entretient, s’auto-amplifie jusqu’à des sommets, que seules les limites de la planète pourraient borner. Or, il semble bien qu’il existent d’autres limites que celles de la planète. Ces dernières sont indépassables, mais les limites liées au Grand Essoufflement trouvent leurs racines dans ce qui est à la source même du Grand Emballement de la croissance : les gains de productivité.

Les gains de productivité ont pour conséquence inéluctable de supprimer des emplois. Mais d’autres emplois sont créés nous disent les économistes. C’est le processus de « création destructrice » décrit par Joseph Schumpeter. Ce que l’on a appelé la révolution agricole a fait passer la population paysanne de 75 % de la population française au 19 ème siècle à 3 % de nos jours. L’énorme surplus de main d’œuvre a été absorbé par l’industrie. Mais avec la machine à vapeur, l’électrification, l’automatisation l’industrie a connu aussi des gains de productivité considérables et les emplois dans l’industrie ne représentent plus aujourd’hui que 12 % des emplois. Les travailleurs industriels ont migré vers le tertiaire. A leur tour, avec la révolution numérique les services connaissent des gains de productivité spectaculaires. Que vont devenir les travailleurs des services ?

Le système fonctionne sur le postulat que l’innovation crée au moins autant de nouveaux emplois que ceux détruits par les gains de productivité. Mais il ne s’agit que d’un postulat sans fondement scientifique. Rien ne garantit sa validité permanente. Si les emplois créés par l’innovation sont suffisamment nombreux pour absorber la main d’œuvre mise à la rue par les gains de productivité la croissance peut se poursuivre. Mais si tel n’est pas le cas, ce sont les bases de l’économie libérale qui s’affaissent. Vers quels nouveaux domaines les agents des services vont-ils pouvoir se tourner lorsque leur poste aura été remplacé par un robot ? Que deviendront les chauffeurs de bus et de taxis, les moniteurs d’auto-écoles lorsque les voitures se conduiront toutes seules ? Et même la plupart des médecins lorsque des diagnostiques très sûrs seront donnés par téléconsultations ? Avec l’Intelligence Artificielle une nouvelle révolution s’annonce avec une destruction massive d’emplois.

Il semble bien que le début du Grand Essoufflement a coïncidé avec le moment où les emplois détruits par les gains de productivité n’ont pas été suffisamment compensés par la créations de nouveaux emplois.

L’innovation et les gains de productivité, fruits du Grand Emballement, sont l’une des causes principales du Grand Essoufflement. Bien sûr il faudrait nuancer. La mondialisation et les délocalisations ont aussi leur responsabilité dans les pertes d’emplois. Mais les gains de productivité demeurent la cause la plus importante. Il faudrait dire aussi que les gains de productivité ne se traduisent pas automatiquement en pertes d’emplois. Ils ont permis une réduction considérable du temps de travail, des congés payés, une protection sociale…Mais il semble que nous arrivions à une limite. Dans une économie libérale concurrentielle les gains en « mieux vivre » ont tendance à s’aligner sur le moins-disant. Ainsi le passage des 40 aux 35 heures de travail hebdomadaire a été entravé par toutes sortes de mesures, le rendant presque inopérant, sous prétexte qu’on allait perdre en compétitivité vis-à-vis des autres pays industriels.

Les destructions d’emplois non compensées entrainent un chômage de masse et lancent dans la précarité une partie croissante de la population. Aujourd’hui 8 millions de Français ont besoin d’une aide alimentaire. Une partie de la population au pouvoir d’achat dégradé se trouve exclue de la consommation.  Ce qui entraine un ralentissement de la croissance en raison d’une diminution de la demande. Parallèlement des richesses considérables s’accumulent à l’autre extrémité de la société. L’économie continue néanmoins, mais la partie active de la population est réduite. Il s’agit de retrouver de la compétitivité avec moins de travailleurs, mais en supportant une partie de la charge nécessaire pour nourrir, soigner, éduquer …ceux qui sont désormais hors du champ actif de l’économie. Pour cela de nouvelles innovations sont nécessaires, qui entraîneront de nouvelles suppressions d’emplois, donc encore moins d’actifs dans l’économie. Un cercle vicieux est enclenché, qui conduit nécessairement à un essoufflement de la croissance.

Le Grand Emballement orchestré par l’économie libérale conduit à une hétérogénéité sociale flagrante. La fracture sociale qui en découle est l’une des causes de l’Essoufflement de la démocratie.

Approche thermodynamique. La terre est un système thermodynamique ouvert qui reçoit un flux continu d’énergie en provenance du soleil. Toute l’énergie solaire n’est pas dégradée en chaleur. Une partie peut donner lieu à des phénomènes hors d’équilibre thermodynamique engendrant la formation de structures  dissipatives décrites par Prigogine. Ce sont des structures organisées où demeurent localement des zones de basse entropie. Elles peuvent se maintenir dans ces états hors d’équilibre grâce à l’apport permanent d’énergie (ou de matière) venant de l’extérieur. Les cyclones en sont un exemple. Ils sont générés par le gradient de température entre le sol, ou les océans, et les hautes couches de l’atmosphère. L’apparition de la vie est un autre exemple de structure dissipative. Elle est entretenue par le flux d’énergie solaire via la photosynthèse. Les formes de vie, grâce à des processus darwiniens, se sont complexifiées jusqu’à donner lieu aux hominidés, aux homo sapiens, aux civilisations humaines, dont notamment notre société thermo-industrielle... Toutes ces entités peuvent être considérées comme des structures dissipatives, c’est-à-dire des structures hors d'équilibre, qui peuvent exister grâce à un apport d’énergie.

En tant que structures dissipatives la pérennité des civilisations humaines est conditionnée à la permanence de l’apport énergétique qui leur permet d’exister. Jusqu’à un passé très récent cet apport énergétique d’origine solaire était presque exclusivement transmis par la nourriture. Les améliorations dans l’alimentation ont permis une croissance spectaculaire des populations humaines. De 5 millions d’individus du temps des chasseurs cueilleurs l’humanité passe à 260 millions avec la révolution agricole du néolithique. Puis, avec l’amélioration progressive des techniques agricoles la population mondiale est multipliée par 4 en une centaine de siècles et atteint le milliard à la fin du 18 ème siècle. Il ne faudra que deux siècles pour gagner encore un facteur 4 grâce à l’utilisation intensive d’engrais chimiques issus du pétrole, et nous sommes aujourd’hui près de 8 milliards. Cette croissance extraordinaire de la population humaine est une des faces du Grand Emballement.

Le recours au pétrole et autres énergies fossiles ( qui sont aussi d’origine solaire mais ont été accumulées pendant des dizaines de millions d’années), a non seulement permis une explosion de la population humaine, mais a aussi injecté une énorme quantité d’énergie dans la civilisation thermo-industrielle. Une multiplication par 30 en 2 siècles. Ce formidable apport énergétique a servi à prélever des matières premières dans la nature et les transformer en produits, lesquels produits finissent en déchets quelques temps plus tard.  Ajoutons à cet apport d’énergie et de matière un développement fulgurant des sciences et techniques, qui équivaut à l’injection d’une énorme masse d’informations dans la structure dissipative. C’est cette injection gigantesque d’énergie (principalement de pétrole), de matières et d’informations dans notre civilisation qui est à l’origine de la grande accélération du monde.

Que dire alors de la pérennité de notre civilisation thermo-industrielle en tant que structure dissipative ?

Deux remarques s’imposent.

La première remarque est que cette structure ne pourra survivre que le temps durant lequel se maintiendront les apports en énergie et en matière indispensables à son existence. L’énergie provenant à 80 % des combustibles fossiles, leurs réserves fixent une limite à la survie de notre civilisation, soit au maximum de l’ordre d’un siècle. L’énergie nucléaire, si elle devait se substituer aux énergies fossiles, aurait une durée de vie limitée par les réserves d’uranium, soit également environ un siècle. En ce qui concerne les énergies dites « renouvelables », essentiellement éoliennes et photovoltaïques, elles ne pourront remplacer qu’une partie des énergies fossiles car un remplacement complet demanderait une couverture des territoires par des champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques qui serait irréaliste. Quant à l’énergie tirée de la fusion nucléaire il faudrait qu’elle puisse être mise au point et soit opérationnelle avant l’épuisement des autres énergies (car il faudrait bien de l'énergie pour construire les centrales) , ce que rien ne garantit. Mais, à supposer que l’énergie de la fusion nucléaire soit un jour maîtrisée, cela ne pourrait avoir lieu qu’avec des installations absolument gigantesques, des hypercentrales, seulement concevables dans un état hypercentralisé, un état de type chinois. Est-ce vraiment ce que nous désirons ?

Une civilisation reposant sur l’énergie ne peut pas survivre au tarissement de sa source d’énergie. Le 22 ème siècle semble être une échéance indépassable. Soulignons par ailleurs que nous n’avons pas tenu compte des dégâts collatéraux de la croissance : dérèglement climatique, pollution, massacre de la biodiversité…, dont les effets sont déjà perceptibles et qui, probablement, ébranleront les fondements de notre civilisation avant l’épuisement des ressources.

La deuxième remarque pointe l’extraordinaire vitesse du changement des conditions imposées à la structure dissipative que constitue notre civilisation : quantité d’énergie et de matière injectées, population, quantité d’informations…Tant que les changements de ces quantités n’étaient pas trop rapides la structure s’adaptait et a donné lieu aux différentes civilisations que nous avons traversées, des chasseurs cueilleurs aux civilisations industrielles. Mais la vitesse d’adaptabilité a une limite, qu’elle soit d’origine  physique ou humaine (économique, historique, politique …). Cette limite est nécessairement atteinte un jour dès lors que la croissance est exponentielle. Alors la structure dissipative entre en régime chaotique et débouche sur des scénarios de dislocation.

Par ailleurs, dans un système d’économie libérale, les processus de sélection darwinienne régissent pleinement l’évolution de la société, faisant apparaître des zones de développement rapide et des étendues de laissés pour compte, en d’autres termes une croissance des inégalités sociales dont j’ai décrit l’un des mécanismes par le rôle délétère que peuvent avoir les gains de productivité.

Ainsi, nous sommes face à un tissu social hétérogène soumis à la grande accélération du monde. Il est facile de concevoir que si l’on introduit un corps hétérogène dans une centrifugeuse il apparaît un fractionnement entre les parties les plus denses, qui se concentrent en certaines zones, et les parties les moins denses. L’hétérogénéité s’accroît, des lignes de fracture apparaissent et la cohésion de l’ensemble est fragilisée.

Le Grand Essoufflement est le signe annonciateur de craquements systémiques, par l’action combinée des deux facteurs qui fragilisent le tissu social : d’une part une croissance trop rapide, qui le met en tension, et d’autre part les inégalités sociales, qui font apparaître des lignes de fracture. Le mouvement des gilets jaunes et l’assaut du Capitole à Washington en sont des illustrations spectaculaires. La croissance toujours exponentielle de la technologie numérique dans un monde hétérogène a des conséquences délétères en accentuant les fractures sociales. Comme je l’ai développé dans un billet précédent le développement trop rapide de la connaissance débouche sur une fracture cognitive. Une partie de la population décroche, larguée par la trop grande vitesse des changements. Ainsi s’établit un climat favorable au développement de la post-vérité, au populisme, à l’essoufflement de la démocratie. La crainte d’une dislocation de la société renforce les tentations autoritaires. Les démocraties virent de plus en plus à droite, les régimes totalitaires sont confortés et les dictatures prospèrent. La Chine marque des points et veut s’afficher comme exemple pour le monde.

 

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Le Grand Essoufflement semble être la marque de l’impasse où nous mène la grande accélération du monde, un dérèglement systémique qui anticipe et se superpose au désastre écologique.

Alors que faire ? Il faudrait RALENTIR. Mais comment freiner cette course mortifère alors que nous sommes coincés entre notre striatum qui en veut toujours plus (Sébastien Bohler, « le Bug humain ») et l’économie libérale qui, pour survivre, nous en offre toujours plus ?

En guise de conclusion, je me contenterai de noter que le gouvernement d’Edouard Philippe avait pris deux  mesures qui étaient des petits pas dans la bonne direction: d’une part la réduction du nombre d’élèves dans les classes des zones défavorisées, un petit pas vers moins d’inégalité ; d’autre part la réduction à 80 km à heure de la vitesse sur les routes, un  petit pas vers « la décélération du monde ». Mais est-ce avec des petits pas que nous échapperons au tsunami qui nous entraîne de l’Essoufflement à l’Effondrement ?

 

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