Inégalités, développement économique et décroissance

On observe un couplage entre le développement économique et les inégalités, d’une part, et entre le développement économique et la consommation d’énergie, d’autre part. On pourrait ainsi s’attendre à une diminution durable des inégalités si un jour, pour sa propre survie, l’Humanité devait consentir à la décroissance.

Gradient et inégalités .

Tout mouvement, toute aspiration, tout élan, toute réalisation, toute vie … nécessite un gradient de quelque chose, quelque part. Il faut une différence de température pour qu’un cycle de Carnot fonctionne et fournisse du travail. Il faut une différence de potentiel pour qu’un courant circule. Il faut une différence de hauteur pour qu’une cascade fasse tourner une turbine. Dans une société humaine il y a différents types de gradients : de revenu, de position sociale, de compétence, de pouvoir…Ces gradients sont perçus comme des inégalités. Mais une société sans gradients, c’est-à-dire composée d’individus équivalents, interchangeables, pourrait-elle fonctionner ? Une telle société serait une société stationnaire, sans évolution, qui serait restée au stade des sociétés animales. Une société sans développement possible. En effet, à moins d’apparaitre partout simultanément, un changement apparait d’abord en un point, ce qui rompt l’uniformité et introduit un gradient. L’évolution darwinienne des espèces est d’abord initiée par des mutations aléatoires qui introduisent des différences localisées. L’existence de gradients, et donc d’inégalités, est une condition indispensable aux changements, aux modifications, au développement. La possibilité de gradient permet une concentration hiérarchisée de population, indispensable à la réalisation de grands travaux comme les pyramides ou la muraille de Chine.

Pour générer de l’activité il faut un gradient qui va induire un flux d’énergie, c’est-à-dire un travail. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs les hommes travaillaient juste assez pour survivre : chasser, cueillir, cuisiner, confectionner des outils et des habits…On était dans un système stationnaire, sans croissance. La croissance a pu apparaitre lorsque des hommes ont commencé à coordonner leur travail. Une sorte de mise en phase des actions qui, d’individuelles deviennent collectives, de désordonnées deviennent ordonnées. Cette collectivisation a pris toute son efficience à partir de la révolution néolithique et des concentrations de populations qu’elles a entraînées. C’est le fait de converger, d’additionner les efforts individuels qui crée de la croissance. Ainsi, collectivement, il est possible de faire un canal d’irrigation qui permettra d’accroitre les récoltes et de créer de la richesse.

Entropie et Néguentropie

Un certain nombre de conditions sont requises pour la coordination d’un grand nombre d’individus. Il faut d’abord un langage pour communiquer. Il faut une diversification des rôles dans la société. Cela suppose l’établissement de structures ordonnées (corps de métier, hiérarchisation, traditions) et correspond à un gain d’information. En d’autres termes une diminution de l’entropie –  augmentation de la néguentropie - à l’échelle de la société. Coordonner le travail d’un grand nombre de personnes en les faisant œuvrer dans la même direction, c’est introduire de l’ordre – de la néguentropie – dans les relations humaines. Cet ordre n’est pas apparu spontanément. Il faut imaginer que, quelque part, un individu plus imaginatif et plus entreprenant a été à l’origine d’une idée et d’un embryon d’organisation. Ce germe d’un ordre social s’est développé et s’est imposé par un processus de sélection naturelle.

Le travail transforme l’environnement pour le rendre plus adapté à la vie des humains. Un champ cultivé avec des rangées de légumes est plus ordonné qu’un terrain en friche. Il y a production de néguentropie. De même lorsqu’un enseignant ensemence des connaissances dans le cerveau d’un apprenant, ou lorsqu’un maçon fait naitre une maison à partir d’un champ de pierres.  Par contre la consommation, qui consiste en fin de compte à produire des déchets à partir de la nourriture ingurgitée ou des objets utilisés,  accroit l’entropie. Du temps des chasseurs-cueilleurs on pouvait consommer (du gibier, des fruits…) sans avoir à effectuer un véritable travail préalable. On produisait de l’entropie sans production préalable de néguentropie. Avec l’apparition de l’agriculture il faut d’abord labourer, semer, récolter avant de pouvoir consommer. Il y a nécessité de travailler avant de pouvoir consommer. Ces deux actions sont clairement séparées dans le temps et dans l’espace. Il faut une production préalable de néguentropie avant de pouvoir augmenter l’entropie. Le constat de cette dualité est probablement l’un des fondements de diverses morales invoquant la nécessité de passer par l’effort avant d’accéder à la jouissance.  Dans le cadre d’une petite unité agricole, de type familiale, on peut concevoir une production juste adaptée aux besoins de l’unité. Les augmentations de néguentropie et d’entropie se compensent. Il faudra cependant prévoir quelques stocks en prévision des années de mauvaises récoltes. Les stocks correspondent à un surplus de néguentropie. Ils sont une réserve potentielle d’augmentation de l’entropie dans le futur.

Création de richesse et inégalités

Avec l’accroissement des communautés humaines les possibilités de stocker des excédents de production sont devenues de plus en plus importantes. L’émergence d’excédents par rapport aux besoins immédiats a joué un rôle essentiel dans l’évolution de l’Humanité. Ainsi ont été possibles les échanges de marchandises et toutes les activités commerciales. Il faut y voir aussi le début du capital et du capitalisme.
Les richesses accumulées se sont transformés en éléments de puissance. L’histoire montre que dans l’écrasante majorité des cas les excédents de production ont été accaparés par une petite minorité d’élites dominantes. Comme le note Walter Scheidel (une histoire des inégalités, Acte Sud ) «  le développement économique est à l’origine de l’augmentation des inégalités patrimoniales ». Autrement dit, plus les richesses accumulées sont importantes, plus elles sont concentrées entre un petit nombre d’individus. Ceci apparait comme un constat statistique et historique documenté par l’analyse des données « de l’âge de pierre au XXI ème siècle ». Walter Scheidel parle aussi « d’effet déségalisateur de la croissance et du développement commercial » et défend la thèse selon laquelle « la croissance des inégalités est née de l’interaction entre le développement technologique et économique et la formation des états ».

Le couplage entre développement économique et inégalités semble bien être une loi de l’Histoire.
Qu’elle en peut-être la raison profonde ? Plusieurs réponses peuvent être proposées.

  • Le développement économique se fait par transformations successives : la mutation des chasseurs-cueilleurs en agriculteurs-éleveurs, le développement des villes, les différentes « révolutions » industrielles, la mondialisation, l’apparition du numérique et du monde virtuel…Le passage d’une phase à la suivante est toujours initiée par une élite, qui profite en premier de l’accroissement des richesses, et qui aura toujours une longueur d’avance sur l’ensemble de la société.
  • L’héritage est un processus de concentration des richesses de génération en génération.
  • Les lois de l’économie pousse à une concentration toujours accrue des entreprises et des capitaux.
  • Pour des raisons thermodynamiques. Plus le gradient de richesses (donc les inégalités) est élevé, plus le flux ainsi généré (donc le développement économique ) sera important.
  • L’émergence d’inégalités peut tout simplement résulter d’une loi de probabilité. En partant d’unités toutes égales et ayant un taux de croissance aléatoire mais obéissant à une même loi statistique on tend vers une répartition inégalitaire en loi de puissance (loi de Zipf). Ce comportement a été vérifié dans le cas de la croissance des villes. Il semble raisonnable de l’extrapoler au cas de la croissance des fortunes.

Ces différentes causes peuvent concourir à l’accroissement des concentrations inégalitaires, qui devient un phénomène cumulatif, auto-amplificateur. De plus, son caractère anthropique ne peut être ignoré. Il doit être tenu compte du fonctionnement du mental humain, dans lequel le striatum joue un rôle prépondérant, comme l’a magistralement décrit Sébastien Bohler (Le Bug Humain, Robert Lafont). Au toujours plus des lois naturelles se superpose un toujours plus issu du psychisme humain.
Ainsi, plus les inégalités sont grandes, plus elles ont tendance à le devenir plus encore.

Dans ce contexte que deviennent les efforts vers plus de justice sociale dans la répartition des richesses? La nécessité d’augmenter la taille du gâteau pour que chaque part soit plus grande est une rhétorique inlassablement ressassée. Mais force est de constater que, à mesure que le gâteau croit, le rapport entre les plus grandes parts et les plus petites, donc les inégalités, croit également. Certes depuis le XIX ème siècle les conditions de travail et les niveaux de vie, au moins dans le monde occidental, se sont considérablement améliorés. Mais cela ne signifie pas que les inégalités économiques aient baissé. Le différentiel de niveau de vie entre un Elon Musk, milliardaire mégalomane, et un employé moyen, d’une part, et entre un patron et un prolétaire du XIX ème, d’autre part, n’a pas baissé, même si l’employé du XXI ème vit beaucoup mieux que le prolétaire du XIX ème.

Peut-on faire baisser les inégalités ?

En analysant l’histoire des inégalités « de l’âge de pierre au XXI ème siècle » Walter Scheidel n’a pu observer de réduction des inégalités que lors de quatre types d’épisodes cataclysmiques,  qu’il nomme «  les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse »  : Guerre de masse, Révolution violente, Effondrement de l’Etat, Pandémie majeure.
En ce qui concerne les pays européens, les inégalités avaient atteint un sommet historique dans l’empire romain avant son effondrement. Un tel niveau d’inégalités, après 15 siècles marqués notamment par les ravages de la peste, n’avait été retrouvé qu’au début du XX ème siècle, à la veille du cataclysme mondial, qu’on a pu appeler « la guerre de 30 ans » (1914 – 1945). Cet épisode de destruction de richesses et de massacres de populations sans précédents s’est avéré être un formidable agent égalisateur (Thomas Piketti, « Le Capital au XXI ème siècle », Editions du Seuil). L’effondrement des économies est allé de pair avec une  réduction drastique des inégalités. Dans ce cas la réduction des inégalités peut être vue comme une conséquence de la compression des richesses. Dans le cas de la révolution bolchévique le nivellement forcé des patrimoines et des revenus a entrainé une pénurie généralisée. De même qu’en Chine, le nivellement égalitaire de la période révolutionnaire a été suivi de disettes calamiteuses, et lorsque le niveau de vie moyen s’est amélioré les inégalités sociales ont rejoint un cycle de croissance abyssale.
Mais est-il possible de faire baisser les inégalités par des voies douces et progressives ?  Walter Scheidel constate que « des milliers d’années d’Histoire se réduisent à cette simple vérité : depuis l’aube de la civilisation, les progrès constants en matière de capacités économiques et d’édification des Etats ont favorisé la croissance des inégalités mais n’ont rien fait, ou presque, pour les contrôler. …Il est très difficile d’identifier des baisses d’inégalités qui n’aient pas été associées, d’une manière ou d’une autre, à des chocs violents. » Et d’ajouter : « il nous faut convenir qu’à l’évidence la violence, réelle ou latente, a longtemps été l’incontournable catalyseur des politiques égalisatrices. »

Thomas Piketty nous livre un constat moins pessimiste et affirme « qu’ il existe un mouvement de long terme allant vers d’avantage d’égalité sociale, économique et politique au cours de l’histoire » (Une brève histoire de l’Egalité, Seuil). Comment expliquer cette différence d’appréciation entre deux éminents universitaires ? On peut apporter deux éléments de réponse.
D’une part les positions ne sont pas totalement opposées. Piketty observe que « les différentes inégalités continuent de s’établir à des niveaux considérables et injustifiés ». Scheidel ne nie pas que les inégalités puissent décroitre, tout en affirmant que les baissent d’inégalités ont toujours eu lieu à la suite de chocs violents. Ce que Piketty ne nie pas, tout en pensant que de fortes mobilisations et des rapports de force peuvent faire avancer la cause de l’Egalité.
D’autre part et surtout, les deux auteurs ne parlent pas réellement de ma même chose. Pour Scheidel il s’agit exclusivement des inégalités économiques : inégalités de richesse que l’on peut quantifier par le revenu et le patrimoine. Pour Piketty il s’agit d’une entité plus vaste, qui amalgame le progrès humain et une avancée dans la lutte contre différentes inégalités : économiques, politiques, sociales, culturelles, ainsi que les différentes discriminations liées au sexe, à la couleur de peau, à l’origine  ethnique…Certes « le progrès humain existe ». Il suffit de considérer l’espérance de vie qui en deux siècles est passée de 26 à 72 ans. Le statut d’esclave a été abolit ( mais la condition d’esclave pas partout ). La colonisation a été abandonnée ( mais l’ombre du colonialisme hante toujours nos banlieues et le néocolonialisme prospère). Les femmes ont obtenu le droit de vote (mais l’égalité entre les femmes et les hommes a encore un long chemin à parcourir). Les noirs américains ont obtenu les droits civiques (mais les inégalités raciales sont toujours à des niveaux intolérables). On pourrait allonger la liste des progrès survenus depuis deux siècles. Ils sont réels, mais grandement inachevés. Ils paraissent aussi relativement irréversibles (il y a certes des exceptions comme la remise en cause des droits des femmes dans certains pays).

En ce qui concerne les inégalités économiques considérées par Scheidel, elles avaient atteint un maximum historique au début du XX ème siècle. Elles se sont effondrées pendant les cataclysmes de la période 1914-1945. Elles sont restées à un bas niveau pendant les 30 glorieuses, alors que l’économie des nations était relancée à vive allure. Puis elles ont recommencé à croître avec le néolibéralisme de Reagan – Thatcher à partir de 1980. Assez lentement en France et beaucoup plus vite aux États-Unis. L’Histoire a montré divers épisodes de chutes drastiques des inégalités de richesse à la suite d’événements catastrophiques déclenchés par l’un des Quatre Chevaliers de l’Apocalypse. Après un laps de temps variable les inégalités de richesse ont toujours repris leur marche ascensionnelle. Comme après un feu de forêt l’herbe finit toujours par repousser. Et peut-être bien pour les mêmes raisons fondamentales !

Comment expliquer ces différences de comportement entre d’une part les inégalités économiques, qui semblent irréductibles sur le long terme, et d’autre part les autres inégalités, vis-à-vis desquelles, sur le long terme aussi, une certaine marche vers le progrès peut être décelée ?

Comme il a été dit au début de ce billet les inégalités de ressource correspondent à un gradient qui peut générer de l’activité. De manière très schématique, on peut dire que le riche, qui a de l’argent, peut payer un pauvre pour travailler.  Et que le pauvre, qui n’a pas d’argent, a besoin de travailler pour en gagner. Ainsi peut se développer une activité qui ne se produirait pas si les deux étaient pauvres, ou si les deux étaient riches. Les inégalités de ressources sont génératrices de flux d’activité, donc d’accroissement de richesse, donc d’accroissement d’inégalités. Elles sont auto-amplificatrices.

Cette caractéristique ne se retrouve pas chez d’autres types d’inégalités. On ne voit pas par quel mécanisme les inégalités entre les femmes et les hommes généreraient un flux d’activité. De même que les discriminations envers certaines catégories de personnes (orientation sexuelle, religion, couleur de peau…). Une mention particulière cependant concerne le travail des esclaves, qui produisait directement de la richesse. Est-ce une simple coïncidence si l’esclavage a été abolit à peu près au moment où ont été introduits la machine à vapeur et les énergies fossiles, des esclaves mécaniques considérablement plus puissants ? Il est à craindre que l’esclavage réapparaisse après l’épuisement du pétrole.

Ainsi on peut proposer une raison profonde pour laquelle les inégalités de richesse ont la vie (très) dure. Elles permettent d’augmenter l’énergie qui traverse les structures dissipatives (au sens de Prigogine) que sont les sociétés humaines, en accord avec ce qui serait une troisième loi de la thermodynamique, proposée par Dewar et 2003, selon laquelle les structures dissipatives s’organisent de manière à maximiser la production d’entropie.

 

Inégalités et justice sociale

Les concentrations inégales de ressources semblent bien être un moteur indispensable aux activités économiques et au développement. Elles correspondent à des injustices sociales dans la mesure où ces ressources sont la propriété d’un petit nombre de possédants. Mais on peut concevoir un monde où la propriété des ressources serait collective, par exemple sous forme de coopératives. Pour éviter les concentrations de richesses individuelles les héritages seraient supprimés, ou tout au moins grandement restreints. De même l’actionnariat privé n’aurait plus cours et l’échelle des revenus serait considérablement réduite.

 

Le Cinquième Cavalier de l’Apocalypse

Après les Guerres dévastatrices, les Pandémies, l’Effondrement des Etats et les Révolutions radicales, les ravages de l’Anthropocéne vont nous confronter à un Cinquième Cavalier de l’Apocalypse. Il s’agit des bouleversements combinés du dérèglement climatique, de la pollution, de la perte de biodiversité, et de l’épuisement des ressources. Que vont devenir les rapports humains sous l’emprise des évènements catastrophiques qui nous attendent ? Aucun précédent n’est disponible pour nous indiquer si le curseur des relations humaines sera aspiré vers l’égalité ou l’inégalité.

Il est étonnant, et navrant, que dans son ouvrage de 700 pages Scheidel, et en particulier dans le chapitre « Qu’est-ce que l’avenir nous réserve ? », ne fasse aucune mention de ce que précisément l’avenir nous réserve avec le Cinquième Cavalier de l’Apocalypse. Quant à Piketty, il n’ignore pas le réchauffement climatique  car il se préoccupe de la répartition des émissions de carbone. Mais l’impact des bouleversements écologiques sur les rapports de domination entre les humains est un sujet crucial qui n’est pas abordé.

Pour aborder ce sujet (très sommairement) nous distinguerons deux catégories d’effets : a) ceux qui rendront les conditions de vie de plus en plus difficiles (dérèglement climatique, pollution…) et b) ceux qui auront trait à l’épuisement des ressources, et en particulier des énergies fossiles.

Avec le dérèglement climatique et ses conséquences dramatiques (catastrophes écologiques, régions rendues invivables, émigrations de masse…) on ne peut prévoir a priori qu’un durcissement drastique des relations humaines. On peut s’attendre à la construction généralisée de murs pour empêcher l’arrivée de migrants, tandis que les plus fortunés, dirigeants des GAFA et autres oligarques, ont commencé d’acquérir des terres en Norvège, Nouvelle Zélande, et autres lieux supposés échapper, pour un temps au moins, à l’apocalypse climatique. Peut-on imaginer autre chose qu’une exacerbation des inégalités, avec d’une part des masses humaines désespérées, et d’autre part des îlots super protégés d’adeptes d’exploration spatiale et de trans-humanisme  !

Avec l’épuisement des ressources, inéluctable tout simplement parce que la terre est finie, nous entrerons dans une phase durable, tout aussi inéluctable, de décroissance. Si le couplage, évoqué plus haut, entre développement économique et inégalités était robuste on pourrait s’attendre à ce que la décroissance économique s’accompagne d’une décroissance des inégalités. Mais jusqu’ici l’humanité n’a connu que des phases de décroissance transitoires et, au moins depuis la révolution néolithique, a toujours repris sa marche en avant vers toujours plus de production et de consommation. Mais qu’adviendra-il lorsque l’humanité sera confrontée à ce moment totalement nouveau où elle se heurtera aux limites indépassables de son environnement ?

On peut imaginer deux scénarios selon que la décroissance sera subie et chaotique, ou volontaire et contrôlée.

Une décroissance subie signifie que les humains n’ont pas réussi à maîtriser leur consommation, qu’ils ont brûlé les énergies fossiles jusqu’à épuisement, et que par conséquent le dérèglement climatique a pris des proportions catastrophiques. L’humanité est soumise d’une part à une dégradation tragique de l’environnement, et d’autre part à une récession économique généralisée. On est confronté à la situation de chaos annoncée par les collapsologues. On imagine mal d’autres scénarios qu’une lutte acharnée pour la survie, le chacun pour soi et le tous contre tous, un monde de fauves, qui finira par se ségrégué en quelques îlots de prospérité dans un océan de misère, comme évoqué plus haut.

Vivre en décroissance

Dans le scénario optimiste l’Humanité parvient à maîtriser ses émissions de gaz à effet de serre. C’est dire qu’elle a renoncé à ses principales sources d’énergie.  Les activités économiques étant directement liées à la consommation d’énergie (voir les nombreuses conférences de Jean Marc Jancovici à ce sujet) le monde entre dans une phase de décroissance économique. Les économistes mainstream se retrouvent sans boussole. Abandonner le paradigme de la croissance suppose dans un premier temps un État fort. Il y a d’abord un énorme risque politique. Il faut être capable de résister à tous les lobbys : les industries prospérant sur la croissance de la consommation, les classes privilégiées ne voulant rien perdre de leur niveau de vie, les classes populaires craignant pour leur pouvoir d’achat et les risques de chômage. Sans un puissant soutien des jeunes générations un tel changement de cap serait rapidement balayé par une convergence des oppositions.

Puis pourraient apparaitre des désarrois existentiels. La croissance économique est un moteur qui maintient la société en mouvement. Le toujours plus de bien être, de richesse, de puissance est un tropisme qui aimante la société, avec l’argent comme fluide énergisant. Dans un scénario de décroissance la société risque de sombrer dans un état de léthargie. A la lumière des idées développées au début de ce billet, si tout mouvement nécessite un gradient de quelque chose, l’absence de gradient peut être le prélude à une atonie générale de la société. L’enjeu sera de trouver des gradients de substitution à la croissance économique. Des gradients qui engendrent des flux d’activité sans trop d'impact délétère sur l'environnement. On peut penser au gradient des connaissances et des compétences, qui est à la base de l’enseignement. L’enseignement introduit de l’information, donc de la néguentropie, dans la société. Imaginons une société où apprendre serait un moteur majeur. Il est remarquable qu’en français le mot apprendre ait un double sens. Il désigne aussi bien l’action d’enseigner que le fait d’acquérir des connaissances.  Un toujours plus dans l’acquisition de connaissances serait un stimulant mobilisateur sans effet néfaste sur la planète.

On ne débarrassera pas l’homme de son striatum, qui nous pousse dans une course effrénée au toujours plus. Au moins peut-on espérer pouvoir l’orienter vers des cibles non toxiques. Le « plus vite, plus haut, plus fort » de la devise olympique n’est pas a priori un danger pour la planète. Les grecs n’avaient nullement besoin des énergies fossiles en organisant les jeux olympiques. Le désir de vaincre des sommets alpins, à condition de les laisser intacts, est une manière de satisfaire son striatum, sans spolier la nature. L’Art et la Recherche scientifique permettent à l’homme de se surpasser dans le respect de l’environnement. Le désir de se surpasser est un gradient intérieur sans impact de prédation.

Que deviendraient les inégalités dans une société de décroissance consentie par une majorité de la population ? Il est prévisible que les plus fortunés tenteraient de s’arc-bouter sur leurs privilèges. Cependant devant la diminution des excédents de production, les accumulations de richesse s’amenuiseront et, par suite les inégalités. La décroissance ne nous fera pas retourner à l’âge de la pierre taillée, mais nous conduira vers ce point d’équilibre où les émissions de gaz à effet de serre et les ponctions sur la nature seront compatibles avec les capacités régénératrices de la planète. Un domaine d’équilibre étroit, car si les inégalités avaient tendance à croître à nouveau cela entraînerait un accroissement du développement économique et de la consommation, et donc un regain de prédation délétère et de dérèglement de la nature.

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