Où allons nous ? 4

Nous sommes sur une trajectoire incompatible avec la survie de notre civilisation thermo-industrielle. Changer rapidement de trajectoire pose un énorme défi pour des causes liées à a) la Physique ( l'impact de l'homme sur la planète), b) la Sociologie (les relations et constructions inter-humaines), c) la Psychologie (les structures mentales des individus).

Il convient d’être lucide.

L’humanité est embarquée sur un immense paquebot engagé sur une trajectoire désespérée. Son inertie est telle que nous n’éviterons pas la banquise, bien que (contrairement au Titanic) celle-ci ait été repérée depuis plusieurs décennies. Il ne s’agira pas d’un effondrement soudain, définitif et généralisé (à moins d’un conflit nucléaire), comme le prédisent certains collapsologues, mais plus probablement d’une dégradation par paliers successifs des conditions de vie sur terré. Celle-ci pourra éventuellement  être atténuée, mais ne sera pas évitée car la tectonique des forces en jeu a une inertie trop considérable comparée aux échéances du déclin annoncé, déclin qui, en fait, a déjà commencé.

Les causes qui rendent quasi impossible un changement rapide de trajectoire peuvent être classées en trois catégories.

  • Les causes liées à l’impact de l’homme sur la planète terre, qui relèvent de la Physique, de la Climatologie, de l’Ecologie, de la Géophysique… L’entrée dans l’anthropocéne n’est pas réversible. L’élément le plus criant est le changement climatique, dont le premier responsable est l’accumulation de CO2 due aux activités humaines. Même si toutes les émissions de CO2 cessaient immédiatement la quantité de ce gaz déjà présente dans l’atmosphère perdurerait pendant des centaines d’années portant l’élévation de température à 1,5 o. De même les pollutions, en particulier les plastiques, sont en place pour des dizaines à des centaines d’années. Les traces de notre civilisation thermo-industrielle marqueront la planète bien après la fin de cette civilisation. Nos paysages seront toujours souillés par des autoroutes des centaines d’années après la dernière voiture car il n’y aura plus d’essence pour alimenter les engins nécessaires au démantèlement. Quant à la biodiversité elle a subi des dommages irréparables. Les espèces disparues le sont à jamais.

  • Les causes liées aux relations et constructions inter-humaines, qui relèvent de la Sociologie, de l’Economie, de l’Histoire…Il est clair qu’on ne passe pas d’un monde à un autre par un coup de baguette magique. Les résistances au changement sont considérables. Chaque système, chaque institution a une capacité inhérente à persister dans son être. Les changements radicaux et rapides ne sont observés qu’à la suite d’une crise profonde, d’une guerre ou d’une révolution. Ainsi, en France, l’ancien régime a été aboli par une révolution, mais il a fallut presque un siècle pour que le régime alternatif, la République, se stabilise. Le passage d’une économie capitaliste à une économie socialiste a été réalisé en Russie et en Chine par des révolutions. Après quelques décennies le capitalisme a été rétabli : capitalisme sauvage en Russie et capitalisme à contrôle étatique en Chine. Il semble inconcevable à la plupart des économistes et commentateurs politiques que l’on puisse passer d’une société de croissance à un régime de décroissance.

  • Les causes liées à la structure mentale des individus, qui ont trait à la Psychologie, à la Psychanalyse, aux neurosciences… Comme nous l’avons déjà évoqué la transition vers un monde nouveau, compatible avec la finitude de notre planète, présuppose une transition vers un homme nouveau, dont le striatum aurait été reprogrammé. Un « homo écologicus » qui fonctionnerait sur le mode « être » plutôt que sur le mode « avoir », chez qui l’altruisme et l’entraide aurait supplanté le désir de domination et l’individualisme. Des objectifs qui, d’une certaine manière, étaient inclus dans les préceptes originels des religions monothéistes, mais qui se trouvent maintenant aux antipodes de la réalité de ces religions. De même l’apparition d’un « homme nouveau » devait accompagner l’édification du communisme dans la société soviétique. L’histoire a montré de manière cinglante les difficultés extrêmes à changer l’homme. Est-ce à dire qu’il s’agit d’une mission impossible ? Si la nature de l’homme était déterminée une fois pour toutes, de manière immuable, depuis les débuts de l’humanité, tous les comportements humains seraient identiques. Or il n’en est rien. Il existe une grande variabilité dans les attitudes et mentalités humaines. Produits essentiellement culturels, elles évoluent avec le temps et diffèrent d’une civilisation à l’autre. Ce qui témoigne de la grande adaptabilité de l’espèce humaine. Le problème est que le changement des structures mentales est un processus lent, son espace temporel correspond à la durée d’une – à plusieurs -générations. Par ailleurs existe-t-il des exemples dans l’histoire où un changement de mentalité aurait précédé le changement des conditions extérieures ? Dans un précédent billet j’ai montré comment le néolibéralisme et la société de consommation avaient façonné l’homo economicus et développé l’individualisme. Le triomphe de l’individualisme est bien le produit du néolibéralisme, il n’en est pas l’origine (mais bien sûr il le renforce). La volonté de faire apparaître un « homme nouveau » conforme au modèle communiste, avant d’avoir réalisé la société sans classe, a échoué.

    Ces exemples interrogent sur la possibilité de faire naître un homo écologicus dans un contexte où le néolibéralisme est toujours le paradigme dominant. Et cependant une transition (ou révolution) écologiste ne semble pas possible sans une transformation préalable des mentalités humaines.
    Où est l’erreur ???

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