Où allons-nous ? 1

« Il faut dire que les temps ont changé ! » nous dit D. Cohen. Plus que les temps, ce sont les gens qui ont changé, véritable mutation individualiste de la société, sur laquelle le « Réveil Citoyen » prôné par R. Glucksmann a peu de chance de prendre. Seule l’Ecologie, qui implique directement la survie des jeunes générations, est en adéquation avec les mentalités des individus d’aujourd’hui.

 

A la fin de la guerre j’avais 7 ans, l’âge de raison. Mes souvenirs sont emplis de récits de bravoure de la Résistance et de l’héroïsme des patriotes qui criaient « Vive la France » avant de tomber sous les balles du peloton d’exécution. J’ai été nourri et j’ai grandi dans cette ambiance où il allait de soi que l’on pouvait donner sa vie pour une cause noble telle que la Liberté ou le Communisme.

Si mon regard sur cette période est encore chargé d’une certaine tendresse nostalgique je n’en mesure pas moins son aspect dérisoire aux yeux des générations actuelles. Qui aujourd’hui serait prêt à « mourir pour la France » ? Il y a quelques jours en zappant sur la télé je suis tombé sur une émission de Cyril Hanouna. L’animateur commentait avec ses invités le cas de Dany Boon. Cet acteur, qui est l’une des personnalités préférées des Français, avait été signalé par Médiapart comme ayant abondamment eu recours à des paradis fiscaux pour « optimiser » sa fiscalité, alors que le même Dany Boon s’était auparavant présenté comme un modèle de civisme en termes de fiscalité. Les invités devaient déclarer s’ils étaient choqués ou pas choqués devant un tel comportement. Il s’est avéré que plus des ¾ des participants se sont déclarés pas choqués. Rappelons que nous venons de faire des obsèques presque nationales à deux chanteurs, tous deux exilés fiscaux notoires ! J’ai pensé à nos héros de la Résistance qui s’étaient sacrifiés pour une France généreuse et qui devaient bien se retourner dans leur tombe. Oui, avec Daniel Cohen (et après Bob Dylan) « il faut dire que les temps ont changé ! » (Albin Michel).

Ils ont changé également dans les structures sociales et familiales. Il y a seulement un petit siècle les familles regroupaient plusieurs générations, des petits enfants aux aïeux. Puis elles se sont réduites aux parents et leurs enfants. Les familles ont éclaté ; les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses ; les familles constituées d’une seule personne représentent une part de plus en plus importante de la population (30% à Paris). Parallèlement les structures sociabilisantes comme les partis et les syndicats, sont de plus en plus désertées. Nous sommes entrés dans ce que Raphaël Glucksmann nomme « la société de solitude » (Les Enfants du Vide, Allary Edition). De cette absence de liens entre les individus résulte une absence de sens généralisée. « Tout autour de nous, et en nous s’étale l’immensité d’un désert de sens ».

Quels sont les mécanismes qui ont opéré dans un tel bouleversement des comportements et des mentalités, comment est-on passé d’une société de solidarité et de générosité à un monde de l’individualisme revendiqué ? Car il s’agit bien d’une mutation des structures mentales. Vaste question qui demanderait une réponse pluridisciplinaire, impliquant l’Histoire, la Psychologie, la Sociologie, l’Economie…

 

Le Je et le Nous

Transition entre deux pôles, dont l’un peut être clairement identifié par le vocable « individualisme » en retenant des définitions données par le dictionnaire : tendance à s’affirmer indépendamment des autres, doctrine qui fait de l’individu la valeur suprême. En ce qui concerne l’autre pôle je ne trouve pas de terme unique pour le désigner, mais un ensemble de signifiants, tels que : altruisme, solidarité, sens du collectif, sens du commun, empathie, entraide, liens associatifs, collaboration, coopération... Par simplicité je conviens de nommer les 2 pôles ainsi définis par pôle du Je et pôle du Nous. Il est clair que ce que j’enferme sous le vocable Nous est un ensemble de notions qui peuvent être fort différentes, le point commun étant qu’elles impliquent l’interaction avec d’autres individus.

Freud parle d’un instinct grégaire qui serait l’un des 4 instincts primaires. Les 3 autres étant les instincts de conservation, de reproduction et de nutrition. Il est clair que l’instinct grégaire, garant de la survie de l’espèce, est lié au pôle du Nous, tandis que les 3 autres se rapportent au pôle du Je.

L’homme dans la société est un peu comme une cellule dans un corps vivant. Une cellule a une certaine autonomie mais elle ne pourrait pas vivre sans être insérée dans un ensemble vivant. De même l’homme est un individu, c’est-à-dire qu’il possède une individualité, une autonomie, mais il ne pourrait pas vivre en dehors d’une société humaine.

Une première remarque s’impose. D’une manière générale l’homme n’est jamais à 100 % dans l’un des deux pôles. De même qu’en Physique Quantique une particule est dans une superposition d’états (et ne se retrouve dans un état pur qu’après la mesure), ce qui avait amené Schrödinger à considérer un chat qui pouvait être à la fois mort et vivant ! Lorsqu’il écrivait le manifeste communiste Marx était résolument du côté du Nous, et quand il boursicotait à Londres son Je avait pris le dessus ! On mettra peut-être un jour en évidence par IRM une zone du Je et une zone du Nous dans le cerveau humain ! Un individu a toujours à la fois un aspect individualiste et un aspect collectif, c’est le rapport entre ces deux aspects qui peut varier dans de grandes proportions.

Raphaël Glucksmann montre comment les présupposés sur une soit-disant nature de l’homme – l’homme serait naturellement altruiste (J.J.Rousseau) ou naturellement égoïste (les tenants de l’économie libérale) – sont en fait des postulats sans fondements, qui sont invoqués pour justifier des a priori idéologiques. Peut-être pourrait-on dire que l’homme est naturellement à la fois égoïste et altruiste. Le dosage entre ces deux états est un problème complexe où doivent intervenir des facteurs psychologiques, culturels, politiques, économiques…Le même événement peut être vécu aussi bien du point de vue du Je que du point de vue du Nous par deux individus différents. Ainsi en témoignent les réponses de ces personnes qui travaillaient sur un chantier et à qui un observateur a demandé ce qu’elles faisaient. La première a répondu : « Vous voyez bien je transporte des pierres ». La seconde « Je travaille sur un chantier pour nourrir ma famille ». Et la troisième : « Je bâtis une Cathédrale » !

Au début de l’humanité, il y a quelques 7 millions d’années, les hommes vivaient en petits groupes de quelques dizaines d’individus. Ils devaient être groupés et faire preuve d’entraide et d’esprit d’équipe pour faire face à une nature hostile. C’était une condition de survie de l’espèce. La sélection darwinienne a favorisé la reproduction des groupes où régnait un fort esprit d’équipe. Cette situation est observée dans de nombreuses autres espèces animales. Pour la survie de l’espèce l’individu s’éclipse devant le groupe. 

Les « hordes primitives », comme les nomme Freud, étaient dirigées par un chef, ou mâle dominant, comme dans de nombreuses espèces animales. La position de mâle dominant est très convoitée notamment en raison des avantages, alimentaires et sexuels, qu’elle peut procurer. Cette convoitise montre que les aspirations égoïstes sont bien présentes dans les groupes primitifs, mais elles ne peuvent s’exprimer que chez les individus qui ont atteint le statut de chef de horde

Ainsi se dessine l’émergence de deux catégories d’individus.

  • -Le chef, et éventuellement sa famille, choisi initialement pour son charisme et sa force physique, qui a tout loisir pour fonctionner sur le mode Je.
  • -La masse des autres membres de la tribu contraints de fonctionner sur le mode Nous. La position d’individu coopératif, soumis aux règles communautaires, est intégrée dans le psychisme des individus, mais au prix d’un renoncement aux pulsions instinctives, lesquelles seront déplacées par le mécanisme de sublimation. Ce qui ne veut pas dire que les aspirations individualistes n’existent plus, elles sont refoulées et « l’homme sera toujours enclin à défendre son droit à la liberté individuelle contre la volonté des masses ».

Cette différenciation entre deux types de psychologie suivant la position de l’individu dans la horde primitive est également décrite par Freud en ces termes : « la psychologie individuelle est aussi ancienne que la psychologie collective, car, d’après ce que nous savons, il a dû y avoir dès le commencement deux psychologies, celle des individus composant la masse et celle du père, du chef, du meneur. »

« La prospérité sociale s’explique avant tout par la coopération sociale, c’est-à-dire notre capacité à agir ensemble en vue de résoudre nos problèmes et de réaliser nos désirs. L’homme est un animal social » nous dit Eloi Laurent (L’Impasse Collaborative, les liens qui libèrent). Cet auteur fait une distinction entre la collaboration, qui se cantonne à un travail effectué avec un objectif limité, et la coopération, qui suppose un partage des connaissances en vue d’une œuvre commune et « prend la forme d’une intelligence collective à but illimité ».

Il apparait une ambivalence dans les notions de Je et de Nous, qui doivent être en quelque sorte dédoublées. Ainsi, on parlera d’un Nous solidaire avec les valeurs d’altruisme, d’entraide …et d’un Nous totalitaire se référant à l’adhésion des individus à ce type société. De même on peut introduire un Je émancipateur, se référant par exemple aux droits de l’homme et un Je égoïste. On peut schématiser cette classification en disant que chacun des deux pôles peut exister sous une forme de droite et une forme de gauche. L’Histoire nous montre que dans la grande majorité des cas le Je et le Nous se sont déplacé de la gauche vers la droite. Le Nous, initialement sentiment d’empathie et d’action collective issu de l’instinct de conservation de l’espèce, a souvent muté en adhésion ou soumission à des doctrines totalitaires. Quant au Je, de valeur émancipatrice il s’est transformé en défense exclusive d’intérêts particuliers.

 

Les Mythes Unificateurs

La Révolution cognitive il y a 70 000 ans décrite par Y.N. Harari (Sapiens, Albin Michel) a rendu l’homme capable d’élaborer et de partager des mythes, c’est-à-dire des récits qui n’existent que dans l’imagination collective. Ainsi ont pu naître et se propager les grands mythes unificateurs que sont les religions, les nationalismes et les idéologies. L’humanité s’est structurée en reproduisant à très grande échelle les deux mêmes catégories du Je et du Nous.

  • -Une petite classe de dominants et d’élites, qui ont pris la relève des chefs de hordes primitives : rois, princes, seigneurs, gouvernants, représentants, chefs d’entreprise ; mais aussi des érudits, artistes, savants, lettrés, …Ceux que Macron appelle les « premiers de cordée ».
  • -L’immense majorité des autres : esclaves, serfs, artisans, ouvriers, paysans, les membres du tiers état, bref tous les citoyens ordinaires … Ceux que Macron a désignés par « ceux qui ne sont rien ».

Les mythes unificateurs qui remplacent et subliment l’instinct grégaire sont indispensables à la cohésion des sociétés. Ils se déclinent à la fois sur le mode Nous et sur le mode Je. La plupart des régimes au monde avant la Révolution Française étaient des monarchies de droit divin. Elles perduraient grâce aux religions. Sur le mode du Nous les religions ont maintenu la cohésion des fidèles par la menace des foudres divines, ce qui a conduit aussi bien à la construction des pyramides et des cathédrales qu’à des guerres de conquête et aux croisades. Du point de vue du Je les hommes avaient intégré l’idée d’une vie céleste après la mort terrestre et qu’il était de leur intérêt personnel de viser ce bonheur dans une autre vie. Dans les démocraties libérales le mythe unificateur collectif se réfère aux valeurs de la République, il va de pair avec le mythe du bonheur individuel grâce à la société de consommation et à la croissance. Dans les régimes communistes il existe un mythe fédérateur idéologique, qui s’est imposé d’abord par l’adhésion puis par la contrainte, combiné avec la promesse de la réalisation d’un bonheur sur terre, au moins pour les générations futures. Dans les régimes fascistes et d‘extrême droite le mythe fédérateur repose sur le nationalisme et la dénonciation de boucs émissaires : l’étranger, le juif, le musulman, celui qui est différent…

 

De la Révolution française aux gilets jaunes

Sous l’Ancien Régime, il y a seulement deux à trois siècles, les hommes n’étaient pas reconnus en tant qu’individu mais par leur position dans la société. Untel n’était pas Monsieur X ou Y, mais le boulanger, ou le charpentier, du village. De plus la pression étatique et culturelle était telle qu’il devait garder la même position sociale que ses ancêtres de générations en générations. Dans les sociétés holistes les individus s’effacent devant la communauté. Il ne s’agit plus de la survie de l’espèce, mais de la conservation des structures sociales et du maintien de la petite classe pouvant fonctionner sur le mode Je. Le mode du Nous qui était initialement une condition de survie de l’humanité a été détourné en instrument de domination pour la préservation des états totalitaires. Ce détournement a pu s’opérer grâce aux grands mythes unificateurs : religieux dans les monarchies de droit divin, idéologiques dans les régimes communistes, nationalistes dans les états fascistes…

 

On peut dater de la Renaissance, puis des Lumières, les premiers signes de revendication pour la liberté individuelle. Revendication au cœur de la Révolution française et qui trouvera son expression dans la déclaration des droits de l’homme et dans la devise de la République : Liberté, Egalité, Fraternité. Le premier terme de cette devise, la Liberté, est clairement du côté du Je. Il en est de même du deuxième terme car le besoin d’Egalité provient de la jalousie que pourrait engendrer les inégalités entre individus (Freud). Seule la Fraternité se réfère au pôle du Nous. La Révolution française était majoritairement une révolution du Je, avec cependant un pas du côté du Nous par l’introduction du mythe unificateur de la République et de la Citoyenneté.

Au cours des deux derniers siècles le pôle individualiste a connu une expansion spectaculaire. Après le succès du Je émancipateur, que l’on peut dater de la Révolution française, le modèle de l’homo-oeconomicus de l’économie libérale a pris le relais. L’homo-oeconomicus est un homme libre et rationnel qui est supposé optimiser ses actions et comportements de manière à rendre maximum la satisfaction de ses besoins, en particulier économiques. Il n’agit qu’en fonction de son intérêt personnel et égoïste. Les succès de l’économie de marché, qu’il faut bien reconnaître, sont-ils dus à la pertinence du modèle de l’homo-oeconomicus – et donc à une nature intrinsèquement égoïste de l’homme – ? Ou à la dynamique propre de l’économie de marché, qui aurait pour effet de façonner peu à peu les mentalités, renforçant les prédispositions individualistes des hommes ?

Parallèlement, il importe pour le capitalisme de toujours trouver de nouveaux marchés. L’individu devient le terrain de nouveaux débouchés économiques. Il est choyé en tant que consommateur. Pour maximiser ses aptitudes consommatrices il importe de magnifier ses propensions les plus individualistes, d’où le rôle, notamment, des publicités personnalisantes et produits personnalisés…Des besoins adaptés à chaque individu sont créés, des cures de développement personnel sont proposées…Une course sans fin à la satisfaction de besoins individuels est enclenchée.

Après avoir à peu près obtenu la liberté individuelle, du moins dans les démocraties libérales, l’homme tente de satisfaire le besoin de vivre, de vivre décemment, de vivre mieux…, besoins pris en charge, canalisés, manipulés par la société de consommation, et jamais pleinement satisfaits. La consommation, la promesse d’un avenir toujours plus prospère grâce à la croissance et au progrès entretiennent le mythe du bonheur, nouveau mythe unificateur de la société.

Mais c’est alors qu’apparait un nouveau besoin : après le besoin de liberté, après la course au bonheur, se présente le besoin d’Exister. La liberté individuelle ne suffit plus. La société de consommation a engendré des frustrations, elle a mis à jour de grandes inégalités sociales et débouche sur une absence de sens. Il ne suffit plus d’être une personne libre, il faut être une personne à part entière. Il faut avoir la possibilité d’Exister, c’est-à-dire exister pour les autres, être reconnu. La liberté et la consommation ne suffisent plus, il faut la lumière. La lumière pas seulement pour voir, mais pour être vu. Le besoin d’égalité prend une forme nouvelle. La masse de « ceux qui ne sont rien » aspire à rejoindre la catégorie des élites et autres « premiers de cordée », ceux qui depuis toujours fonctionnent pleinement dans le mode Je. Il est clair que la télévision et les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel dans l’apparition de ce besoin. Après la période des Survivants, celle des Croyants, celle des Citoyens, celle des Consommateurs, nous sommes entrés dans l’ère des Existants, ou plutôt des aspirants à Exister. Exister c’est passer à la télé, c’est avoir un million d’amis sur facebook, de likes sur Youtube ou de followers sur Tweeter. Mais ces existences virtuelles ne sont que des ersatz éphémères d’une véritable reconnaissance.

Le besoin d’Exister est la conséquence logique et exacerbée d’un individualisme généralisé. Peut-on y voir une résurgence de l’Existentialisme sartrien ? Il est à mettre en parallèle avec le mythe de la Réussite, porté outre atlantique par le Rêve Américain. Chacun, quelle que soit sa naissance, est un milliardaire potentiel ! On peut établir une équivalence entre les mythes de Réussir et d’Exister.

Ces considérations éclairent l’apparition d’une forme inédite de revendications, que l’on retrouve sous divers aspects du Brexit à l’élection de Trump et au mouvement des gilets jaunes. Issues de frustrations individualistes elles traduisent un besoin d’exister égalitaire, qui s’exprime en opposition aux élites. Les électeurs de Trump sont des laissés pour compte du Rêve américain. Leur frustration a été canalisée vers le rejet de l’autre et le « moi-d’abord » face au monde entier.

Le mouvement des gilets jaunes est particulièrement démonstratif. Amorcé sur des revendications de pouvoir d’achat, c’est-à-dire d’insatisfaction vis-à-vis du mythe du bonheur matériel porté par la société de consommation, il a embrayé très explicitement sur un besoin de reconnaissance, c’est-à-dire un besoin d’Exister tel qu’introduit ci-dessus. Besoin individualiste et égalitariste de « ceux qui ne sont rien », qui s’exprime en opposition à « ceux qui sont quelqu’un ». Ainsi le rejet de la démocratie représentative qui met en lumière des représentants alors que le simple quidam reste dans l’ombre. Ainsi la grande difficulté du mouvement à se structurer en désignant des représentants. Ainsi la revendication du Référendum d’Initiative Citoyenne qui donnerait à chacun un pouvoir égal de décision politique. Il semble que l’on soit arrivé avec les gilets jaunes à l’expression la plus aboutie d’un modèle de société dont tous les membres fonctionneraient sur le mode Je sans être liés par un mythe unificateur. N’est-ce pas là le modèle de l’Anarchie ? On notera cependant que le manque de mythe unificateur n’est pas incompatible avec l’émergence d’une fraternité des ronds-points.

Le mouvement de Mai 68 était une révolte émancipatrice du Je contre les valeurs traditionnelles de la société française. Contrairement au mouvement des gilets jaunes, il était porteur d’un Nous solidaire. Etait-il porté lui-même par un mythe unificateur définissant un projet ? Il est difficile de le dire et peut-être est-ce là la raison pour laquelle il ne fut qu’une explosion éphémère.

Peut-on se risquer à des pronostics sur l’évolution du mouvement des gilets jaunes ? Sans mythe unificateur le mouvement ne peut pas être pérenne. On peut craindre que le mouvement s’aligne sur les ciments de l’extrême droite : recherche de boucs émissaires, rejet de l’étranger, antisémitisme, rejet de l’Europe…Peut-il se fédérer sur des idées de gauche ? Le problème est qu’un véritable projet fédérateur de gauche est encore à définir. Reste la perspective d’une dislocation progressive dans des accès de désespoir et de violence.

Quelques mots sur le macronisme. L’état providence issu du programme du Conseil National de la Résistance, qui a connu son plein essor pendant les 30 glorieuses, marque des signes d’essoufflement. Le macronisme prétend le remplacer par ce qu’il nomme « l’état providence du XXI ème siécle », formule très vague, mais dont on peut entrevoir les lignes principales. L’état providence actuel, conçu dans un but égalitaire de redistribution sociale, coûte très cher, « un pognon de dingue ». Il a fini par produire des citoyens assistés qui ne se bougent pas suffisamment le cul pour s’en sortir ! Le macronisme prétend remplacer les citoyens assistés par des citoyens responsables qui prendront leur destin en main et coûteront beaucoup moins cher à l’état. Il s’agit donc à terme d’abandonner un lien de solidarité et d’accroître le champ de l’individualisme. Le Je a déjà gagné la partie. Le macronisme vise une victoire totale et sans appel !

A priori il peut être louable d’œuvrer pour des individus plus responsables. Cependant dans un contexte d’économie libérale ce projet va de pair avec moins de régulation comme en témoignent les lois travail. Il s’inscrit dans la lignée de la politique Reagano-Thatcherienne. L’homo economicus, à la base du credo libéral, agit en fonction de son intérêt personnel à court terme. Ce comportement vaut pour le consommateur, mais aussi – pourquoi en serait-il autrement ? – pour les « premiers de cordée ». Ainsi lorsque l’on supprime l’ISF il est vain d’attendre que les fonds libérés soient mis dans des investissements utiles à la société et non en priorité dans les placements les plus juteux, même si ces derniers sont purement spéculatifs.

Le mythe unificateur du macronisme se rattache au mythe de la réussite personnelle cher aux anglo-saxons. Rappelons que Macron, alors qu’il n’était pas encore candidat, avait déploré qu’en France on ne rencontre pas – ou pas suffisamment – de jeunes dont l’ambition soit de devenir milliardaire. Curieux regret qui fait de l’argent la mesure de la réussite, et non pas un moyen, mais un but en soi.

Ces diverses considérations illustrent la mutation des mentalités. Depuis la promotion de la liberté individuelle dans les démocraties libérales les individus ont été façonnés par divers modèles qui déclinent différents aspects de l’individualisme : l’homo economicus, le culte du bonheur matériel par la société de consommation, le rêve américain avec son culte de la réussite personnelle, et ce que j’ai défini comme le « besoin d’Exister ». Ainsi le curseur s’est très amplement déplacé vers le côté de l’individualisme. Le sens du collectif et les idées coopératives se réduisent en peaux de chagrin, quand elles ne rallient pas les tentations autoritaires, voire totalitaires. Glissement généralisé vers la droite que l’on peut mesurer par l’effondrement des voix de gauche dans la plupart des pays. En France les intentions de vote à gauche ont été divisées par 2 en quelques années. Un nombre croissant de pays, Hongrie, Pologne, Israël, Etats-Unis, Italie, Brésil…, ont mis l’extrême droite au pouvoir. Régimes que l’on peut décrire comme une alliance du Je égoïste et du Nous totalitaire. Les idées de solidarité sont exclues – voir le refus catégorique d’accueillir des migrants -, mais les individus restent liés par des mythes unificateurs : valeurs traditionnelles et religieuses, rejets des étrangers, boucs émissaires, racisme, homophobie…

La victoire, au moins actuelle, du Je égoïste sur le Nous solidaire est-elle contingente, ou correspond-elle à une tendance profonde du psychisme humain ? Question embarrassante et qu’il serait présomptueux de vouloir trancher. On peut également se demander pourquoi le Je émancipateur tend à se transformer en Je égoïste et le Nous solidaire en Nous totalitaire. Une réponse très parcellaire pourrait être que le Je émancipateur et le Nous solidaire sont les acteurs d’une transformation libératrice et que lorsque cette transformation est acquise, souvent par voie révolutionnaire, les acteurs de la transformation deviennent les acteurs de la conservation des acquis.

 

Les rapports de l’homme à la nature

Une manière d’appréhender l’histoire de l’humanité est de la considérer sous l’angle des rapports de l’homme à la nature. On peut ainsi distinguer 4 phases que je nommerai : survie, équilibre, expansion, saturation/destruction.

Dans la phase de survie, aux débuts de l’humanité, les hommes devaient lutter pour subsister face à une nature hostile. Il fallait affronter les bêtes sauvages, les intempéries, les cataclysmes, les changements climatiques…Sans le développement de l’instinct grégaire l’humanité n’aurait pas survécu. Il est difficile de dater le moment où les hommes ont pu accumuler suffisamment d’expériences, de savoirs, en un mot de culture, pour ne plus subir la nature et commencer à la maîtriser.

La sédentarisation avec l’apparition de l’élevage et de l’agriculture, 10 000 ans avant notre ère, témoigne du début d’une domestication de la nature par l’homme. Les paysages changent petit à petit. Les techniques agricoles s’améliorent. L’homme prélève sur la nature mais en respectant les cycles naturels. C’est une période d’équilibre dans les relations entre l’homme et la nature. Elle va durer jusqu’à la Révolution industrielle. L’instinct grégaire n’est plus indispensable pour perdurer face à la nature. Cependant il sera utilisé par les grands mythes unificateurs, essentiellement religieux, pour maintenir la cohésion des sociétés humaines. La plupart des sociétés sont des sociétés holistes dont la grande majorité des éléments, par soumission/adhésion, se fondent dans la masse.

A partir de la Révolution industrielle on entre dans une phase de croissance. On prélève de plus en plus sur la nature, les niveaux de vie augmentent de générations en générations. C’est une période euphorique de croyance dans le progrès. Victor Hugo pouvait écrire :
« Peuple, demain n’est pas un monstre qui nous guette, 
Ni la flèche qu’hier en s’enfuyant nous jette ».
Parallèlement, les démocraties libérales issues de la Révolution française mettent fin aux régimes monarchistes et permettent l’essor des libertés individuelles. Elles sont soutenues par deux mythes fédérateurs : les valeurs de la République sur le registre du Nous, et le mythe de bonheur individuel sur terre sur le registre de Je. Celui-ci atteindra son apogée durant les 30 glorieuses.

Depuis le début de la Révolution industrielle on estime que grâce à la mécanisation motorisée la capacité motrice de chaque homme a été multipliée par 30. Tenant compte du fait que la population a été multipliée par 10 le pouvoir de ponction de l’humanité sur la nature a été multiplié par 300. Dans ces conditions, les ressources de la planète n’étant pas infinies, il est inévitable que l’on arrive un jour aux limites de ce qu’on peut prélever dans les océans, les sols, les forêts, les minerais, les combustibles fossiles… Chaque année, dès le mois d’août, on a consommé sur la planète ce qu’elle peut régénérer en un an. En France la consommation correspond à 4 fois ce que la planète pourrait fournir de manière durable. Les ressources s’épuisent. La biodiversité est saccagée. On a commencé à toucher aux limites de ce que la planète peut fournir à l’espèce humaine. Le seuil de réversibilité a été franchi. Les effets de saturation avaient commencé à se faire sentir dès les années 70. Le manifeste du Club de Rome, avec le cri de « Halte à la Croissance », en est le témoignage. C’est une évidence, la croissance ne peut pas durer indéfiniment. Et alors c’est tous les modèles et mythes fédérateurs reposant sur la croissance qui s’écroule.

 

Le grand collapse ?

La croissance permettait de pallier les frustrations dues aux grandes inégalités sociales en entretenant le mythe du bonheur, du demain sera mieux qu’aujourd’hui, de l’espoir d’un avenir meilleur pour nos enfants. Après la déliquescence des mythes religieux qui promettaient le bonheur dans l’au-delà, après l’effondrement du mythe communiste du bonheur sur terre, c’est maintenant l’essence même de la démocratie libérale qui est mise à mal. C’est un fait évident que les dirigeants successifs refusent de voir. Tous s’obstinent désespérément à essayer de relancer la croissance pour résoudre les problèmes de la société. En vain, depuis les années 70 la croissance est en berne et ne dépasse les 2% que de manière exceptionnelle.

A l’épuisement des ressources planétaires vient maintenant s’ajouter la réalité du dérèglement climatique. Les petits résidus de croissance que l’on pourrait obtenir accéléreraient non seulement l’éreintement de la planète, mais aussi le réchauffement climatique. Celui-ci sera la cause, inéluctablement, de grandes masses migratoires. Non seulement les générations futures ne vivront pas mieux que nous mais elles auront à faire face à des situations apocalyptiques. Pour paraphraser Victor Hugo on pourrait écrire :

« …demain est un monstre qui nous guette 
Et la flèche qu’hier en s’enfuyant nous jette. »

Ce constat a été le cri d’alarme de 15 000 scientifiques venant 184 pays en novembre 2017. Le moment, dans les années 70, où on a réalisé que la vie serait plus difficile pour nos enfants que pour nous a été le grand tournant. Depuis le chômage de masse s’est installé et perdure une situation qu’il est commun depuis les années 80 d’appeler « la crise ». Il semble que les causes profondes n’en soient perçues par le grand public que de manière inconsciente. Quant aux dirigeants, ils pratiquent une véritable politique de l’autruche.

Ainsi, au cours du XXI ème siècle, l’humanité devra faire face à une nature de plus en plus inhospitalière. Une situation qui pourrait rappeler ce que j’avais appelé « la phase de survie » au début de l’humanité. Avec cependant d’énormes différences. Il s’agissait de maîtriser la nature pour survivre. Maintenant, tâche autrement plus ardue, il s’agit pour l’humanité de se maîtriser elle-même pour survivre. Du temps de la survie primitive l’espèce humaine était peu nombreuse ; elle vivait en petites tribus de quelques dizaines d’individus. Les hommes étaient soudés par un instinct de conservation de l’espèce façonné au cours de millions d’années. Conserver l’espèce s’identifiait à conserver la tribu, dont chaque membre connaissait tous les autres. Aujourd’hui l’humanité est innombrable. L’individualisme a pris le dessus sur le sens du collectif, le Je sur le Nous. Faire face au grand défi qui s’annonce demanderait une action coordonnée généralisée. Cependant, nous l’abordons dans une phase du développement humain où chaque individu pense en priorité à son propre intérêt à court terme. Nous abordons ce défi dans les plus mauvaises conditions. L’exemple du comportement de Trump est particulièrement révélateur. Il est à craindre que, à mesure que les conséquences de l’épuisement des ressources naturelles et du dérèglement climatique seront plus critiques, les humains se comportent de plus en plus comme des bêtes sauvages défendant avec acharnement leur bout de gras et leur territoire. L’individualisme se traduit à l’échelle des nations par un nationalisme exacerbé et le repli sur soi. L’approvisionnement en matière première étant vital en économie libérale il est difficile d‘imaginer que les pénuries qui s’annoncent ne déboucheront pas sur des guerres.

Comme le pire n’est jamais certain laissons entrevoir que ce tableau apocalyptique n’est pas le seul scénario possible. Il n’est pas exclu que, lorsque la catastrophe sera imminente, un réflexe de survie de la dernière heure intervienne. Devant l’incendie il y a deux attitudes possibles : soit le sauve-qui-peut individuel et anarchique, le chacun pour soi généralisé qui conduit au pire, soit une action collective concertée tendant à maîtriser le sinistre. Il est de fait que lorsque des pénuries s’annoncent les particuliers se précipitent vers les marchandises au prix de queues interminables, aggravant ainsi les effets de pénurie. Cependant dans les situations extrêmes, telles que les guerres, on a pu constater des cas où se produisait un resserrement fraternel des individus, conduisant à des actions et déclarations généreuses. C’est ainsi que fut élaboré le programme du Conseil National de la Résistance pendant la guerre. Il est peu probable qu’un tel pivotement in extremis du Je vers le Nous se fasse en dehors d’une situation de crise extrême. Ce constat laisse peu de chances de succès à une transition écologique « douce et heureuse ».

La transition écologique, qui est absolument indispensable à la survie de l’espèce humaine, sera douloureuse. Consentie ou imposée elle ne se fera pas sans un véritable état d’urgence. Il est plus que temps de se recentrer sur l’essentiel. Les activistes aussi bien du trans-humanisme que des voyages interplanétaires font penser à cet orchestre qui continuait à jouer alors que le Titanic s’enfonçait dans les eaux.

Les régimes totalitaires comme la Chine qui fonctionnent déjà sur le mode Nous – un Nous totalitaire certes – aurons moins de difficultés à enclencher la transition écologique que les démocraties libérales. Pour accepter les contraintes qui accompagneront une transition écologique – pour autant que les démocraties libérales se décident un jour à s’engager dans cette direction – la société devra opérer un retour décisif vers le mode Nous, véritable inversion des mentalités.

La transition écologique sera une transition vers une société frugale, où le culte de la croissance aura disparu. La croissance était le leurre qui permettait l’acceptation des grandes inégalités sociales en entretenant le mirage d’un avenir meilleur. L’arrêt définitif de la croissance - voire l’amorce d’une décroissance – aura des conséquences imprévisibles, mais dont on peut déjà se faire une idée avec des phénomènes comme l’élection de Trump et le mouvement des gilets jaunes, alors que nous n’en sommes encore qu’aux prémices de l’arrêt de la croissance.

La transition écologique – encore une fois si l’on s’engage dans cette direction – sera soutenue par un nouveau mythe unificateur. Celui-ci sera évidemment la préservation d’une planète vivable pour l’espèce humaine. Il s’agit de sauvegarder l’espèce animale qui a décoré la grotte Chauvet, construit les cathédrales et mis en évidence les ondes gravitationnelles. La devise de la République pourrait devenir « Frugalité, Solidarité, Fraternité ».

L’analyse développée dans ces quelques pages rejoint en de nombreux points celle de Raphaël Glucksmann dans « Les Enfants du Vide ». Cet auteur appelle à un sursaut citoyen « dans l’esprit des révolutionnaires de 1989, où tout homme était appelé à devenir citoyen », et il précise « Mais ces deux dimensions ne sauraient être confondues. La République exige de chacun de nous un dédoublement de la personnalité, une sorte de schizophrénie : être à la fois homme et citoyen ». On retrouve, exprimée d’une autre manière, la dualité entre le pôle du Je et le pôle du Nous. Autrement dit « devenir citoyen » c’est s’investir dans le pôle du Nous (tout en reconnaissant qu’il restera toujours un ancrage dans le pôle du Je). Cette proximité avec mon approche devient tout à fait explicite lorsque, présentant ce qu’il nomme « un nouveau contrat social » Glucksmann écrit « Nous désirons dire à nouveau « nous » plutôt que « je » sans basculer dans le césarisme et le nationalisme ». Sont alors énoncés les principes refondateurs d’une véritable démocratie, esquisses d’un « horizon politique », vers lequel tendre en particulier au service de la transition écologique.

Raphaël Glucksmann reconnait bien un caractère « tragique » à l’écologie, et l’horizon politique qu’il envisage devra faire face en premier lieu aux problèmes écologiques. Cependant les principes du nouveau contrat social qu’il propose sont élaborés sans référence à l’écologie. Ils sont en quelque sorte des principes généraux hors sol, des jalons théoriques pour passer à une société du Nous.

A ces propositions, on peut faire les objections suivantes. Le triomphe actuel de la société du Je est le résultat d’une mutation profonde, aboutissement de plusieurs siècles de mouvements tectoniques ayant des racines historiques, économiques, psychologiques. « Il faut dire que les temps ont changé » constate Daniel Cohen. Mais, plus préoccupant encore, il faudrait écrire « Il faut dire que les gens ont changé ». Plus encore que « les temps » ce sont les mentalités humaines qui ont été transformées. Un nouveau contrat social pour passer « de l’impasse individualiste au réveil citoyen » nous propose Glucksmann. Je ne voudrais pas être un oiseau de malheur, mais force est de constater que le mythe fédérateur de la citoyenneté n’a plus de prise (susceptible de recueillir seulement quelques pour cent du corps électoral). On ne voit pas comment de simples propositions de type programme électoral, même d’une très grande pertinence, pourraient inverser le cours des choses. Nous sommes sur un immense navire lancé à vitesse extrême et ça n’est pas une brise, fût-elle bien orientée, qui changera sa trajectoire. Seule l’imminence de l’iceberg pourrait réveiller les pilotes, à moins que ce ne soit l’iceberg lui-même. Dans ces conditions il faut inverser l’ordre des facteurs. Le combat pour l’écologie ne sera pas enfanté par un nouveau contrat social, mais c’est le combat pour l’écologie qui sera source d’un nouveau contrat social. Le basculement vers le Nous ne résultera pas du succès d’un projet politique citoyen, mais s’imposera (peut-être ?) comme une nécessité absolue pour sauver l’espèce.

 

Le grand tournant

La prise de conscience, dans les années 70, que le progrès avait des limites, que l’avenir des générations futures serait en régression, a profondément marqué les mentalités des sociétés occidentales. Ce fut un bouleversement des paradigmes. Désormais il allait falloir se réinventer face à l’incertitude du futur. Il se trouve que ce grand tournant a coïncidé avec un net virage à droite marqué par la révolution conservatrice et néolibérale de Reagan – Thatcher. Daniel Cohen analyse ce virage comme une réaction conservatrice aux courants libertaires post-soixante-huitards et il explique le ralliement des classes populaires par « le refus de se perdre dans la masse de l’universel prolétarien vanté par Marx » (Il faut dire que les temps ont changé, Albin Michel) et il ajoute « Comme les paysans de l’ancien régime qui rêvaient de devenir propriétaires de leurs terres, les classes populaires aspirent à sortir du salariat pour se mettre à leur compte » ; ce qui, autrement dit, signe la prépondérance du Je sur le Nous dans la mentalité des classes populaires. La lutte des classes s’est dissoute dans le Je des prolétaires. Ces explications ont, certes, leur part de vérité, mais elles font abstraction du fait que la révolution conservatrice néolibérale coïncide avec le moment de la prise de conscience des limites de la planète. On peut se demander s’il n’y a pas eu aussi une réaction aux prémisses des limites de la croissance, donc des limites des profits capitalistes. Dans la mesure où de telles limites devenaient probables il importait de faire le maximum de profit dans l’immédiat, et donc de se débarrasser des entraves sociales démocrates de l’état providence. La même réaction semble avoir opéré après la crise de 2008. Alors que cette crise, de toute évidence, était due à une régulation insuffisante des marchés on pouvait penser que des conclusions en seraient tirées, conduisant en particulier à un renforcement des régulations économiques et financières. Or, on assista au contraire à une accélération des politiques néolibérales. Pourtant chacun sait très bien que de nouvelles crises éclateront. Tout se passe comme si il importait d’accaparer le maximum de gain avant la prochaine crise. De même que face à la pénurie certains se précipitent pour arriver avant les autres et s’emparer des derniers biens.

Or, nous faisons face maintenant à un autre tournant majeur. Celui des années 70/80 avait été la prise de conscience que les limites de la croissance seraient forcément atteintes un jour et que pour les générations futures la vie serait plus difficile. On a vu que la réaction majoritaire à ce constat avait été un repli égoïste et la fuite dans le néolibéralisme. Mais maintenant, pour les générations du 21 ème siècle, il ne s’agit plus de penser à ce qu’il adviendra à leurs descendants, c’est elles-mêmes qui vivront les bouleversements annoncés. Elles sont directement concernées et cela a nécessairement un impact sur leur perception. Si elles persistent à consommer aveuglément les ressources naturelles et à émettre du CO2 comme leurs ainés elles en subiront elles-mêmes les conséquences.

Comment les jeunes générations réagiront-elles devant cette perspective qui touche leur avenir immédiat ? On peut a priori envisager trois attitudes.

- un déni de réalité. Certains continueront à vivre dans l’instant, subissant les évènements au jour le jour comme une fatalité extérieure sur laquelle on n’a aucune prise.

- une réaction égoïste. Il existera toujours une partie égoïste en l’homme qui poussera certains individus à chercher des solutions individuelles pour ne pas subir les conséquences du grand collapse. Même lorsque la température moyenne de la terre aura augmenté de plusieurs degrés il restera des zones (en montagne ou dans les régions septentrionales) où il fera encore bon vivre. Ces zones seront rares et convoitées et ne seront accessibles qu’à une classe privilégiée. Le réchauffement climatique ne sera pas une catastrophe pour tout le monde. Déjà il est envisagé de faire pousser des vignes en Angleterre. Les ressources naturelles ne pourront plus satisfaire l’ensemble de l’humanité. Leur raréfaction entrainera des hausses de prix spéculatives, donnant lieu à de juteux bénéfices pour certaines catégories d’individus. Une petite caste très privilégiée continuera à jouir pleinement de la planète et des ressources naturelles restantes, alors que la grande masse des humains sera confrontée aux pénuries, aux journées caniculaires, aux vagues migratoires… Une ère s’annonce où les inégalités pointées par Piketty seront décuplées. La caste privilégiée vivra dans une psychose d’encerclement. Nous entrerons dans l’ère des murs. Le mur entre Israël et la Palestine, le mur entre la Hongrie et la Croatie, le mur voulu par Trump à la frontière mexicaine, en sont une préfiguration.

- la révolution écologiste. La démission de Nicolas Hulot est la démonstration que l’espoir d’une transition écologique douce est un leurre. L’économie libérale est incompatible avec un arrêt, voire une diminution de la croissance, pourtant condition sine qua non d’évitement du grand collapse. Le macronisme n’entend pas sortir de l’économie libérale. D’ailleurs, personne jusqu’ici n’a trouvé de solution pour sortir de l’économie libérale. Nous sommes confrontés à la quadrature du cercle. Sortir de l’économie libérale est indispensable, mais il semble impossible d’en sortir ! Le TINA thatcherien est un gardien implacable du capitalisme. Paul Jorion a beau dire « Se débarrasser du Capitalisme est une question de Survie » (Fayard), cette formule reste du domaine de l’incantation car il n’existe aucune recette éprouvée pour se débarrasser du capitalisme. Alors ? N’y a-t-il aucune perspective positive à l’horizon ?

On peut penser qu’une réaction de survie, véritable réflexe de conservation de l’espèce, se produira. Cette affirmation n’est peut-être pas seulement un vœu pieux. En témoignent les récentes manifestations de lycéens dans divers pays, notamment en Belgique, en Suède, en Allemagne. Les tout jeunes ont compris qu’ils seraient, qu’ils sont les principales victimes des bouleversements qui nous attendent. Alors ils refusent, ils se révoltent. Leur égérie, Greta Thunberg, lycéenne suédoise de 16 ans, déclare devant la COP 24 « que nous sommes en face d’une menace existentielle, la crise la plus grave que l’humanité ait jamais subie ». Elle décrète la grève des cours tous les vendredis pour exiger le respect des accords de Paris. Cette action d’une gamine peut sembler naïve et puérile. Mais on peut aussi y sentir les prémisses d’une entrée en dissidence des jeunes générations. Pour René Dumont le combat pour l’écologie était un combat altruiste, résolument du côté du Nous. Il témoignait d’une solidarité avec les générations futures, c’est-à-dire des générations qui n’existaient pas encore. Pour les générations des années 2000, nées un siècle après René Dumont, la préservation d’une planète vivable est un problème qui les concerne directement. L’écologie est devenue une cause du Je, ce qui la met en adéquation avec les structures mentales des individus d’aujourd’hui. Elle est bien sûr aussi un combat du Nous, car la société frugale qu’elle devra promouvoir impliquera une réduction drastique des inégalités.

Nul ne peut dire quel sera le scenario du futur. Notons que personne n’avait prévu le mouvement des gilets jaunes. Un rejet généralisé de la société de consommation par les jeunes générations est une hypothèse vraisemblable. Ceci pourrait se manifester par des boycotts massifs de certains produits, certaines firmes, certaines institutions. S’en suivraient les paralysies de divers secteurs et des crises économiques majeures remettant en cause les fondements du capitalisme. Vers quel type d’organisation humaine ces crises pourraient-elles déboucher ? Il est clair que l’axe central en serait une régulation des activités humaines les rendant compatibles avec les grands équilibres planétaires. Ce qui suppose un retour de la prépondérance du Nous sur le Je. La question reste ouverte de savoir s’il s’agirait d’un Nous solidaire ou d’un Nous totalitaire, question à débattre dans un futur Conseil National - ou plutôt International - de la Résistance Ecologique.

  

Grenoble, Février 2019

Maxime Nechtschein

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