Réflexions sur les sociétés humaines, une approche thermodynamique

Les sociétés humaines sont inégalitaires, stratifiées, hiérarchisées, avec des riches et des pauvres, des dominants et des dominés…Pourquoi ces différentiations, alors qu’une société avec des humains tous équivalents serait plus conforme au second principe de la thermodynamique ?

Genèse

Voici le début de notre histoire, résumée en quelques lignes par Brian Green ( Jusqu’à la fin des temps, Flammarion).
« Il y a quelques 13,8 milliards d’années, au sein d’une région en expansion violente, le champ appelé inflation qui baignait l’espace se désintégra pour remplir ce même espace d’une soupe de particules. C’est alors que commença la synthèse des premiers noyaux atomiques. Là où l’incertitude quantique avait rendu  la densité de cette soupe légèrement plus élevée, l’attraction gravitationnelle était légèrement plus intense, ce qui incita les particules à s’agglomérer pour former des grumeaux toujours plus gros : des étoiles, des planètes et toutes sortes de corps célestes. Grâce à la fusion au sein des étoiles, ainsi qu’à de rares mais puissantes collisions stellaires, les noyaux atomiques légers s’amalgamèrent en noyaux plus lourds, et ensemencèrent l’univers de nouveaux éléments. Des espèces chimiques constituées de ces nouveaux éléments, sur au moins une planète en cours de formation, furent ensuite cornaquées par le darwinisme moléculaire, et formèrent des arrangements capables de s’autorépliquer. Les variations aléatoires qui amélioraient la compétitivité de ces molécules se répandirent. Parmi ces variations se trouvaient des processus moléculaires capables d’extraire, de stocker et de répartir l’information et l’énergie – des fonctions essentielles de la vie. Avec le temps ces processus, sous la houlette de l’évolution, devinrent de plus en plus complexes. Enfin apparurent les êtres vivants autonomes » , puis les hominidés, les homo sapiens, et nos sociétés industrielles.

 Structuration des sociétés

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit » nous dit la déclaration universelle des droits de l’homme. Une affirmation totalement contraire à la réalité. Comment peut-on faire semblant de croire à une telle fiction ? Aussi bien en droits réels qu’en dignité naît-on à égalité en Europe ou en Afrique, à Neuilly ou dans le 93, hommes ou femmes, blancs ou non blancs, les « premiers de cordée » ou ceux « qui ne sont rien »… ? A de très rares exceptions près les sociétés humaines ont été et sont inégalitaires. Elles sont stratifiées, hiérarchisées, avec des riches et des pauvres, des dominants et des dominés, des maitres et des esclaves…Pourquoi ces différentiations, alors qu’une société avec des humains tous équivalents serait apparemment plus conforme au second principe de la thermodynamique ? Celui-ci nous dit que l’on devrait évoluer vers une situation où tous les contrastes auraient disparus, laissant la place à une assemblée homogène et médiane. De même que dans une enceinte, plutôt que d’avoir des régions froides et des régions chaudes, il est beaucoup plus probable qu’elles soient toutes à une même température intermédiaire. Le second principe de la thermodynamique nous dit qu’un système isolé évolue vers l’état le plus probable, l’état d’entropie maximum. Dans la pratique aucun système n’est totalement isolé et il peut exister des voies de freinage de l’augmentation de l’entropie, ou même de diminution locale. C’est le cas des structures dissipatives que j’ai introduites dans un précédent billet. L’écart par rapport au maximum d’entropie est de l’ordre gagné par le système. 
Quel est le processus qui empêche les sociétés humaines d’être dans un état d’entropie maximum,  un état où chaque individu serait équivalent ? Cette question a une certaine analogie avec l’évolution des particules du cosmos primitif. Pourquoi, plutôt que de former une soupe homogène, uniformément répartie dans l’espace, ces particules se sont-elles agglomérées pour former des galaxies, des étoiles, des planètes ? On connait la réponse. L’attraction gravitationnelle a été l’agent qui, à partir des fluctuations quantiques de densité initiales, a généré des zones de plus en plus denses jusqu’à l’univers hétérogène que nous connaissons. L’attraction gravitationnelle a été le moteur de réductions locales de l’entropie dans l’univers.

Par analogie avec l’histoire du cosmos existe-t-il des forces qui seraient à l’origine de diminutions locales de l’entropie en s’opposant à une homogénéisation des sociétés humaines ?

En fait, les individus humains, qui sont les éléments de base indivisibles – en quelque sorte les « atomes » au sens étymologique -  des sociétés humaines, sont déjà des univers incroyablement complexes. Façonnés par les milliards d’années de l’évolution du vivant, ils sont l’aboutissement actuel de la sélection naturelle. Avant de prendre leur autonomie et d’avoir à répondre à des lois extérieures, notamment leur propre évolution darwinienne et la thermodynamique, les sociétés humaines sont en premier lieu déterminées par les comportements humains, lesquels ont leur source – généralement de manière inconsciente – dans le psychisme des individus. C’est donc dans la structuration mentale des humains que nous sommes amenés à rechercher les causes de l’origine de la structure inégalitaire et fragmentée des sociétés humaines. Nous pointons deux acteurs essentiels. D’une part l’instinct grégaire, considéré comme le quatrième instinct primaire par Wilfred Trotter. D’autre part le striatum, dont le rôle a été décrit en détail par Sébastien Bohler dans le Bug Humain (Robert Laffont).

Les humains sont des animaux grégaires. Ils ont tendance à se grouper et à s’imiter. Ce comportement, qui rappelle le passage de la vie monocellulaire à la multicellularité, n’est pas la manifestation d’une force attractive mystérieuse, mais le résultat de la sélection naturelle. Les comportements non grégaires ont été éliminés parce qu’il s’est avéré qu’ils débouchaient sur des impasses dans l’évolution du vivant. 

Les humains naissent avec des inégalités à la naissance, physiques et intellectuelles. Inégalités aléatoires d’origine génétique, qui rappellent les fluctuations quantiques responsables des inhomogénéités de densité dans le cosmos primitif. L’attraction gravitationnelle a amplifié ces inhomogénéités de densité jusqu’à donner lieu aux étoiles et aux planètes. Dans le cas des humains les inégalités de naissance ont conduit à l’émergence de leaders dans le groupe, de chefs de tribu. Les premières sociétés humaines se sont développées dans un environnement hostile. La lutte pour la survie a façonné leur comportement. Les humains avaient plus de chance de survivre en se mettant sous la protection de celui d’entre eux qui, par les hasards de la naissance, avait le plus de force physique ou de capacité intellectuelle. Le mâle dominant a émergé dans de nombreuses sociétés animales. Ainsi nait le chef, et le chef, comme les autres êtres vivants, est dominé par son striatum. Le striatum est une partie du cerveau qui gère un circuit de récompense à base de dopamine, l'hormone du plaisir. Il a été programmé et adapté depuis des centaines de millions d’années pour assurer la survie des êtres vivants dans un contexte de pénurie. Aussi fallait-il acquérir le maximum de nourriture et de jouissance le plus vite possible. Or, de la pénurie, nous sommes passé pour une bonne partie de l’humanité à une ère d’abondance.

Toujours plus.  Dès lors, comme le démontre magistralement Sébastien Bohler, en nous poussant à une consommation sans limites dans un monde fini, le striatum, pour lequel le créateur n’a pas prévu de bouton « stop » ou « pause », nous conduit à la catastrophe.
Mais avant d’être l’agent responsable du « bug humain », en poussant les individus à vouloir toujours plus, le striatum a été le formidable moteur du développement des sociétés humaines, c’est-à-dire de la réduction d’entropie. Ainsi ceux qui étaient initialement les meneurs de petits groupes humains ont eu soif de toujours plus de pouvoir, de possessions, de richesse. Ils sont devenus chefs de tribus, de fiefs, de royaumes, d’empires. Le pouvoir des dominants qui s’étendait sur une centaine d’individus avant la révolution néolithique a pu atteindre des millions d’individus. Les formidables assemblements d’individus ont permis des réalisations magistrales, même avant le recours aux énergies fossiles. Ainsi, les Pyramides, la muraille de Chine et Notre Dame, grâce à une considérable concentration humaine, ont été érigées uniquement à partir d’énergie humaine, c’est-à-dire d’énergie solaire, via la nourriture et la photosynthèse.
Dans une étape ultérieure le processus de croissance-concentration s’auto-entretient et s’amplifie. C’est un phénomène autocatalytique, qui peut se décrire en termes de structure dissipative. De même que l’attraction gravitationnelle pousse les particules à s’agglomérer et à former des zones de plus en plus denses, dans une économie capitaliste l’argent attire l’argent (« on ne prête qu’aux riches ») et accélère le processus de concentration. Les fortunes grossissent par accumulation du capital, par héritages. Avec l’exploitation des énergies fossiles une énorme quantité d’énergie est injectée dans les structures dissipatives que sont les sociétés humaines. C’est « le Grand Emballement » que j’ai introduit dans mon précédent billet. Une déferlante aux multiples composantes qui a débutée il y a deux siècles avec la révolution industrielle. Une Grande Accélération qui s’est manifestée par une croissance exponentielle  de la production, de la population, des connaissance, des progrès des sciences et des techniques,...L’accumulation permet la création de structures de plus en plus puissantes, de plus en plus sophistiquées, tandis que s’accroissent les inégalités. Les sociétés sont hiérarchisées, stratifiées et présentent d’extrêmes disparités, qui se retrouvent encore amplifiées à l’échelle mondiale. C’est dire à quel point nous sommes loin de l’équilibre thermodynamique !

Mais le paysage des disparités ne s’arrête pas là.

Fragmentation. Au processus de concentration et de hiérarchisation verticale de la société s’ajoute un phénomène de fragmentation transversale, ou « archipelisation » selon l’expression de Jérôme Fourquet (l’Archipel Français, Points). Avec un lien primitif à l’instinct grégaire, il correspond à la formation d’ilots, notamment communautaires, qui pratiquent leurs propres règles de vie. Des groupes humains préservent leur identité en érigeant une séparation qui les protège des influences extérieures. L’opposition entre Nous et  Eux, ou les Autres (ceux qui ne sont pas comme Nous), détermine une frontière qui départage « l’intérieur » de « l’extérieur ». De multiples frontières cloisonnent nos sociétés en ghettos ethniques, religieux, communautaires, amplifiant les disparités et l’hétérogénéité, faisant donc apparaître un nouveau frein à l’augmentation de l’entropie.  Ces frontières ont peut-être une filiation très lointaine avec les membranes cellulaires, sans lesquelles les cellules, et donc la vie, n’existeraient pas. En délimitant un intérieur et un extérieur, elles sont un frein à l’augmentation d’entropie. Elles permettent le maintien d’un certain ordre, c’est-à-dire d’une certaine régularité, qui peut revêtir des formes très diverses : règles communautaires, pratiques religieuses, traditions régionales, codes claniques…

Le paysage social. Alors que le second principe de la thermodynamique devrait nous conduire vers le paysage apaisé d’une morne plaine sans aspérités, nous nous retrouvons en face de montagnes aux pentes raides, correspondant au gradient exorbitant des richesses, et accidentées de multiples mamelons.  La société est fracturée entre une disparité verticale des classes sociales et une segmentation transversale des différentiations identitaires. Ainsi, nous pouvons décrire la topologie des fragmentations sociales en nous référant à un axe vertical « social » et des axe transversaux « identitaires ». Cette description sommaire rejoint les études approfondies menées sous la direction de Gethin, Martinez-Tolédano et Piketty (Clivages Politiques et Inégalités Sociales). Les fragmentations des sociétés se traduisent en clivages politiques. Les auteurs identifient bien un clivage vertical, socioéconomique, fondé sur les inégalités de revenu et qui stratifie la société en classes. Il est donc  nommé « classiste ». S’y ajoute un autre clivage vertical basé sur les inégalités de diplômes. Les clivages transversaux, sont spécifiés en ethnoreligieux, régionaux, générationnels, et de genre.

Une histoire de neurotransmetteurs. On peut se demander quelle est l’origine profonde de ces clivages, qui persistent, et même souvent se renforcent, s’opposant ainsi au second principe de la thermodynamique. On peut chercher des causes historiques, politiques, économiques, sociologiques, …, qui ont toutes leur pertinence. Mais l’origine ultime n’est-elle pas à rechercher dans l’élément de base constitutif des sociétés, c’est-à-dire l’homme, et plus précisément, dans le comportement humain, dans notre propre structure neuronale ? Il n’est pas question de nier que le passage progressif de l’homme des cavernes au dirigeant de GAFA s’est opéré par toutes sortes d’étapes dont la description ferait appel à de nombreux domaines de la connaissance, mais le point de départ et le fil conducteur du film n’est-il pas à rechercher dans une histoire de neurotransmetteurs choisis par la sélection naturelle ? Cette racine première me semble claire dans le cas du clivage vertical qui correspond aux inégalités socioéconomiques. On peut en effet faire remonter ce clivage à l’émergence du mâle dominant qui, de proche en proche et sous la conduite de son striatum, a étendu son pouvoir sur des domaines de plus en plus vastes, de fiefs en empires, jusqu’aux multinationales de l’ère capitaliste, avec une structuration hiérarchique de la société et des inégalités socioéconomiques de plus en plus marquées. 

Pourquoi les clivages et antagonismes ont-ils tendance à s’amplifier depuis quelques décennies, alors qu’il y a une trentaine d’années Fukuyama prophétisait « la fin de l’histoire » (ce qui aurait été plus conforme au second principe de la thermodynamique) ? Pourquoi les frontières se renforcent-elles et pourquoi les conflits entre groupes sociaux aussi bien qu’entre nations, ne font-ils que s’accroitre et se durcir ? Cette évolution délétère est certainement multifactorielle. Nous en pointons l’une des causes possibles.

 Grand Essoufflement et exaspération des clivages. Tant que nous étions dans le flux dominant de la Grande Accélération la vitesse des changements et les promesses de la croissance atténuaient l’effet des disparités. De même que dans un fleuve rapide on ne distingue plus les composantes du courant.
Mais une croissance infinie dans un monde fini est impossible. La Grande Accélération a forcément une limite. Comme je l’ai développé dans mon précédent billet, nous sommes entrés depuis quelques décennies dans une phase de ralentissement de la croissance. C’est Le Grand Essoufflement qui se répercute dans de nombreux domaines. De même que, lorsque le courant ralenti, des grumeaux et différentiations peuvent apparaitre, le Grand Essoufflement permet aux particularités et dissonances de refaire surface. Les tensions et les antagonismes se libèrent avec d’autant plus de virulence que l’essoufflement de la croissance laisse présager « qu’il n’y en aura pas pour tout le monde ». L’effacement du futur exaspère les antagonismes et nous cantonne dans un présent identitaire. 

 

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Les sociétés humaines sont des êtres vyvants

Les sociétés humaines sont plus que les humains qui les composent, de même qu’un individu est plus que la somme de ses différentes parties. Elles prennent leur autonomie. En quelque sorte elles se mettent à vivre leur propre vie. Ceci est bien sûr une image. Mais le concept de vie a été généralisé dans le but d’inclure éventuellement des formes de vie non terrestres.
Le concept de lyfe, inspiré de la thermodynamique, a été introduit pour définir des caractéristiques de vie générales, vis-à-vis desquelles les formes de vie rencontrées sur terre serait un cas particulier. Lyfe est un néologisme dérivé de Life (Stuart Barlett and Michael Wong, Life, 10, p 42, avril 2020). De même, en français on parlera de Vye et de Vyvants.

Un système doté de Lyfe répond à 4 caractéristiques bien définies : dissipation, autocatalyse, homéostasie et capacité d’apprentissage. Il s’avère que les sociétés humaines remplissent ces 4 conditions de manière remarquable.

  • dissipation (capacité à exploiter et à convertir des sources d’énergie). Il est clair que les sociétés humaines ne pourraient pas survivre sans consommer de l’énergie : d’abord l’énergie solaire pour se nourrir (via les aliments et la photosynthèse), puis les énergies fossiles et l’énergie nucléaire.
  • autocatalyse (capacité de croitre ou se développer de manière exponentielle). Le taux de croissance des nations est exponentiel dès lors que le taux de fécondité des femmes est supérieur à 2. Les sociétés industrielles ou commerciales, dans une économie libérale, ont un besoin vital de croissance.
  • homéostasie (capacité à limiter les changements internes lorsque les conditions externes changent). L’ensemble des nations de la planète vient de fournir un excellent exemple d’homéostasie en confinant les populations de manière à minimiser l’impact du coronavirus.
  • apprentissage (capacité à enregistrer, traiter et réaliser des actions basées sur des informations). Il est clair que la capacité d’apprentissage est une caractéristique essentielle des sociétés humaines. C’est un critère que ne remplissent pas les sociétés de fourmis ou d’abeilles.

 L’étape d’après pour une société humaine serait de parvenir à la conscience. On parle bien de « d’inconscient collectif » et de « conscience de classe ». Ces notions demanderaient à être approfondies. Comment définir la conscience d’une entité qui n’est pas un être humain ? Il faudrait définir des critères très généraux, incluant la conscience humaine comme cas particulier. Une démarche analogue à celle qui a conduit au concept de lyfe. En attendant qu’un tel concept puisse être défini on peut toujours lui proposer un nom. Je suggère le néologisme « Konscience ».

 

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