Où allons nous ? 2

Depuis la mise en ligne de mon précédent billet (Où allons nous ?) deux ouvrages viennent de paraître qui apportent d'importants éléments au débat. Il s'agit de "Le Bug humain" de Sébastien Bohler et "L'entraide, l'autre loi de la jungle" de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle. Ces ouvrages permettent d'aller plus avant dans la réponse à l'interrogation posée.

Où allons-nous ? 2

 

Dans mon précédent billet j’ai posé le constat d’une société, la nôtre, où le sens du commun s’est effondré et je me suis interrogé sur les mécanismes qui nous ont fait passé d’une société de solidarité à un monde de l’individualisme revendiqué.  A l’heure où nous allons devoir faire face à d’énormes défis écologiques, sera-t-il possible de retrouver une indispensable capacité  d’entraide entre les individus ? C’est tout le problème des rapports entre égoïsme et altruisme qui est posé. Or, deux ouvrages viennent de paraître qui apportent un éclairage puissant à ce débat.

Dans « Le bug humain » (Robert Laffont) Sébastien Bohler, en s’appuyant sur des résultats des neurosciences, décrit les mécanismes biologiques qui commandent nos comportements individuels. Le striatum est un centre du cerveau qui existe chez les êtres vivants depuis des centaines de millions d’années et qui commande la distribution de dopamine, l’hormone du plaisir. Les conditions qui favorisent la production de dopamine ont été étudiées dans le détail. L’imagerie RMN du cerveau permet de détecter que certaines zones précises sont activées par des stimuli spécifiques. Les principaux sont la nutrition, le sexe et le pouvoir dans la hiérarchie sociale.  A titre d’exemple, et ayant un rapport avec le plaisir relatif à la position sociale, on a pu montrer dans des jeux donnant lieu à des récompenses financières que le circuit du plaisir ne s’allume que si une personne reçoit plus d’argent que ses concurrents. Ce qui alimente le plaisir c’est avoir plus que son voisin. On a constaté aussi que tout plaisir se sature et que pour le régénérer il faut augmenter le stimulus. D’où les phénomènes d’addiction. D’où notre propension au « toujours plus ». Et « toujours plus » dans un monde fini abouti forcément, à terme, à une impossibilité. Notre cerveau n’est pas programmé pour tenir compte de la finitude de la planète. Il s’agit bien d’un bug annoncé.

 La sélection naturelle a opéré à partir des critères selon lesquels se fait la stimulation du plaisir. Schématiquement on peut dire que des individus (humains ou non humains) bien nourris, à forte activité sexuelle et susceptibles d’avoir un rang social élevé auront plus de chances de trouver des femelles pour s’accoupler et perpétuer leurs gènes, c’est-à-dire des gènes qui auront les mêmes appétences pour la nourriture, le sexe et le pouvoir. Ainsi ce type d’individus aurait tendance à croître de génération en génération. On retrouve le processus décrit pas Dawkins dans Le Gêne égoïste (Odile Jacob). Ces résultats conforteraient l’idée d’une nature égoïste de l’homme.

Mais à la lecture de l’ouvrage de Pablo Sevigne et Gauthier Chapelle (L’Entraide, l’Autre Loi de la Jungle ; les liens qui libèrent) la réalité  apparaît  beaucoup plus intriquée. Dans cet ouvrage la problématique est  replacée dans un cadre général et considérée dans toute sa complexité. Il s’agit d’une synthèse remarquable de plusieurs centaines de publications provenant de différentes disciplines, de l’éthologie à l’anthropologie en passant par l’économie, la psychologie, la biologie, la sociologie ou les neurosciences. Les auteurs montrent que, à côté de la sélection naturelle par la compétition, il existe un autre mécanisme, tout aussi puissant,  qui gouverne l’évolution du vivant. Dans toute la chaîne qui va des bactéries à l’espèce humaine l’entraide a joué un rôle fondamental. « Depuis 3,8 milliards d’années, le vivant a développé mille et une manières de s’associer, de coopérer, d’être ensemble, ou carrément de fusionner ».

Pierre Kropotkine, issu d’une famille russe aristocratique et qui fut à la fois géographe, zoologue et anarchiste, a été le premier à proposer que l’entraide pouvait être un mécanisme de sélection du vivant (1902). Cette théorie ne contredit pas la sélection darwinienne basée sur la compétition et la prédation. Elle la complète. La compétition sélectionne les individus les plus performants. Mais au sein d’un groupe ce sont les individus les plus altruistes qui rendent le groupe plus performant. L’altruisme au sein d’un groupe l’emporte sur l’égoïsme lorsque ce groupe est soumis à compétition sélective avec d’autres groupes. Comme le résume Edward O. Wilson, l’inventeur de la sociobiologie, « L’égoïsme supplante l’altruisme au sein des groupes. Les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes ».

 Il existe donc « une tension permanente entre ce qui est bénéfique pour l’individu et ce qui est bénéfique pour le groupe. Le vivant apparaît comme un équilibre dynamique entre compétition et coopération qui se joue à plusieurs niveaux de sélection enchevêtrés et interdépendants. »

L’entraide entre les individus est d’autant plus forte qu’ils se trouvent dans un environnement plus hostile. Les individus seront plus enclins à coopérer lorsque leur survie est en jeu. On peut dire aussi que les groupes au sein desquels l’esprit d’entraide est le plus fort auront plus de chance de survivre. Par contre dans les sociétés d’abondance l’entraide devient inutile et l’égoïsme prend le dessus. Une cause, certainement, du succès de l’individualisme dans nos sociétés.

 

Il apparaît ainsi que la position des individus sur l’échelle  égoïsme - altruisme dépend des conditions environnementales. L'adaptation aux conditions environnementales peut en partie se transmettre par épigénétique aux nouvelles générations, mais celles-ci ont la possibilité « de rebattre le jeu grâce à leurs propres interactions entre gènes et environnement ».

 

Pour résumer en quelques lignes les deux ouvrages évoqués :   D’une part notre striatum nous a permis de survivre en tant qu’individu en privilégiant des comportements  essentiels à la vie : manger, se reproduire, dominer... D’autre part les comportements d’entraide ont permis aux groupes humains de survivre dans des environnements hostiles, et de prospérer.

 Or nous arrivons à un moment dans l’histoire de l’humanité où la nature a été domestiquée, où l’on meurt désormais plus de suralimentation que de faim, où l’entraide est devenue inutile à la survie des groupes humains. Une époque de l’abondance et de l’explosion des possibles grâce à la technologie. Il n’y a désormais plus d’entrave pour le striatum qui, dans sa course infernale au « toujours plus », nous entraîne vers un anthropocène où les conditions de vie pour l’homme auront considérablement régressées. 

 

Comment les auteurs des ouvrages cités envisagent-ils l’avenir ? Précisons  qu’ils sont tous des défenseurs éclairés de la cause écologique.

Sébastien Bohler, après avoir passé en revue les dégâts qu’il occasionne  constate que « les tentatives pour échapper à notre striatum ont, à ce jour, toutes échoué ». Seul le cortex frontal, la partie la plus développée dans notre cerveau, pourrait permettre de contrôler le striatum. Le cortex frontal est le siège des représentations mentales ; il conceptualise, il anticipe les actions, les planifie. Le siège de la conscience et de la raison, pourrait-on dire.  Prendre le contrôle du striatum permettrait de passer du principe du plaisir au principe de réalité. Or, du fait de l’extraordinaire essor des possibles, obtenus par les progrès technologiques et  grâce aux capacités inventives de notre cortex, les contraintes qui imposaient le principe de réalité se sont diluées.  Il n’y a plus d’entrave à la domination du striatum sur nos comportements. Le cortex a été mis au service du striatum. « Le cortex propose, le striatum dispose. » Et comme le striatum nous mène au « bug humain », il est clair que nous sommes dans une impasse dramatique. Pouvons-nous en sortir ? Je ne détaillerai pas les stratégies proposées Sébastien Bohler. Disons simplement qu’elles impliquent une rééducation de notre cerveau, une restructuration en profondeur de certains de nos réseaux neuronaux. Une modification de nos structures mentales grâce à l’éducation, qui permettrait à la conscience de prendre le contrôle sur le striatum, mais qui, bien sûr, s’étalerait sur plusieurs générations. Donc incompatible avec l’urgence climatique !

Il est frappant de constater que c’est la même cause qui intervient dans les deux approches. La société d’abondance dans laquelle nous baignons a libéré le striatum de toute entrave dans sa course vers toujours plus de plaisir et elle a anéanti les comportements d’entraide qui permettaient aux groupes humains de survivre dans des environnements hostiles. « Ce monde d’abondance a fini par créer une culture de l’égoïsme (on n’a plus besoin de son prochain). » Telle est probablement  la réponse à la question du départ : pourquoi sommes-nous passés d’une société de solidarité à un monde du chacun  pour soi ?

Servigne et Chapelle ne se font apparemment pas d’illusions sur les possibilités de « redresser la barre » à court terme.  Ils envisagent un scénario cyclique.

« Voilà donc un schéma cyclique qui se dessine, et qui pourrait expliquer l’enchaînement des naissances et des morts de civilisation : par le passé, un monde hostile et pauvre a fait émerger une culture de l’entraide (sinon, nos ancêtres n’auraient pas survécu) ; cette culture de l’entraide a changé le rapport au monde, favorisant l’innovation et la création d’abondance ; ce monde d’abondance a fini par créer une culture de l’égoïsme (on a plus besoin de son prochain) ; et cette culture de l’égoïsme a tout détruit, recréant un monde hostile et pauvre (exploitation injuste et irrationnelle des ressources). Et le cycle peut recommencer avec à nouveau émergence d’une culture de l’entraide… »

Cette évolution cyclique fait penser  au scénario des alternances big bang-big crunch proposé à l’échelle de l’univers par certains astrophysiciens.

Servigne et Chapelle nous laissent quand même une (très) petite lueur d’espoir en affirmant que « l’entraide est en chacun de nous ; il faut simplement arriver à y croire » ! Mais les auteurs y croient-ils eux-mêmes ?  Toujours est-il que dans « Une autre fin du monde est possible » (Seuil) ils nous indiquent, non pas comment éviter l’effondrement, mais comment le vivre !

 

Alors les jeux sont-ils faits ? Ce qu’on appelle «  l’effondrement » de nos civilisations industrielles – affaissement qui ne sera peut-être pas soudain mais pourra éventuellement s’étaler sur plusieurs décennies -  est-il inéluctable ?

Dans mon précédent bulletin je prenais acte du changement radical des mentalités qui s’est opéré au cours des deux derniers siècles. Nous sommes solidement ancrés dans l’ère de l’individualisme. Je sais que l’on m’objectera qu’il existe de multiples témoignages de solidarité,  d’actions altruistes et d’associations d’entraide, telles que les ONG. Il n’empêche que le mode mental dominant est bien celui de la priorité à l’individu, à son bien-être, son épanouissement, sa survie. J’avais pointé que pour les plus jeunes générations - les générations nées depuis l’an 2000 - qui se sentent directement concernées par la menace de « l’effondrement », l’engagement écologique est en accord avec leur structure mentale.

Pour René Dumont le combat pour l’écologie était un combat altruiste, résolument du côté du Nous. Il témoignait d’une solidarité avec les générations futures, c’est-à-dire des générations qui n’existaient pas encore. Pour les générations des années 2000, nées un siècle après René Dumont, la préservation d’une planète vivable est un problème qui les concerne directement. L’écologie est devenue une cause du Je, ce qui la met en adéquation avec les structures mentales des individus d’aujourd’hui.

En d’autres termes, j’avançais  l’idée que, pour les jeunes générations, l’engagement  écologique  ne requérait pas nécessairement  une attitude altruiste, et qu’il pouvait donc se développer malgré l’individualisme ambiant.

Mais les enseignements du livre de Servigne et Chapelle permettent d’aller plus loin. Ils pointent en effet que le comportement des individus est fortement dépendant de l’environnement, et en particulier le fait qu’un environnement hostile peut être source d’entraide et de solidarité. Or le ressenti  des jeunes générations ne peut être que fortement affecté par l’annonce d’une catastrophe qu’ils connaîtront de leur vivant. L’incertitude sur l’avenir crée une situation anxiogène.  Les jeunes générations se trouvent confrontées à un environnement mental hostile. Ainsi sont réunies les conditions pour l’émergence d’un comportement altruiste.

Une coupure générationnelle se dessine, entre d’une part ceux qui savent qu’ils vivront l’effondrement et ceux qui ne pensent pas devoir le vivre eux-mêmes. C’est une coupure dans la représentation que chacun se fait de son rapport à l’effondrement.

Pour les uns l’effondrement ne les concerne pas directement. C’est un événement pour les générations futures. Il est vécu de manière abstraite et ne remet pas en cause leurs propres comportements. « Le plaisir et la facilité que nous pouvons nous offrir maintenant ont cent fois plus de poids dans nos décisions que la considération d’un avenir lointain. » (Le bug humain) Ce comportement a ses racines dans « le fonctionnement même de nos neurones dopaminergiques , il nous est difficile de trouver de l’intérêt à ce qui se situe dans un futur lointain. » Notre cerveau a été programmé pour donner la priorité au présent sur l’avenir. Il a été façonné par des millions d’années d’évolution où le « tout, tout de suite » présentait de nets avantages pour la survie. Notons que c'est aussi cette programmation qui nous permet de vivre sans penser en permanence à la mort, bien que nous la sachions inéluctable.

Pour les jeunes générations l’effondrement est déjà présent car il est générateur d’une angoisse déjà réelle. Il est émotionnellement présent car il brouille l’avenir. Il est physiquement présent par divers signes avant-coureurs : canicules, typhons, recul de la biodiversité, pollutions… Il est devenu évident que le « tout, tout de suite » a des conséquences déjà palpables.

Pour les jeunes générations les conditions environnementales sont réunies pour que l’instinct de conservation prenne le pas sur la recherche du plaisir et l’action solidaire sur l’individualisme. Les jeunesses lycéennes, et même collégiennes, commencent à converger dans des mobilisations sans précédents. Les observateurs sont frappés par leur détermination. Des actions de désobéissance civique sont organisées, qui pourraient se prolonger par des actions de boycott de certains produits, certains services ou certaines institutions.

Il est difficile de prévoir quel impact réel pourra avoir le mouvement des jeunes générations, qui ne sont ni une force électorale, ni un acteur de la vie économique. Il est possible qu’il s’accompagne d’un conflit de générations, les jeunes reprochant aux « moins jeunes » leur responsabilité dans le dérèglement climatique et l’état de la planète dont ils héritent.

Grenoble, avril 2019

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.