maxime.tallant
étudiant en journalisme
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 nov. 2022

maxime.tallant
étudiant en journalisme
Abonné·e de Mediapart

L’électricité, un bien commun dans les mains du marché

Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?

maxime.tallant
étudiant en journalisme
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  • Une crise inévitable ?

Nous sommes le 1er octobre 2021, soit environ quatre mois avant que la folie de Vladimir Poutine ne s’abatte sur l’Ukraine. Pour les consommateurs, le tarif réglementé du gaz s’envole depuis des mois. Ce 1er octobre il vient même d’atteindre 12,6% d’augmentation. Pourtant, la Russie n’a pas encore coupé ses livraisons et entamé sa guerre énergétique, ce qui justifierait l’augmentation.

Pourtant la crise est là et comprime déjà le pouvoir d’achat des ménages. Le spectre des gilets jaunes plane de nouveau sur la France. Si les gouvernements espagnols ou italiens prennent des mesures, en France l’exécutif tempère. Le 30 septembre, Jean Castex, invité du 20h de TF1 se veut rassurant : « nous avons à gérer une bosse ». Pour le premier ministre, la reprise de la demande post-covid, unique responsable, devrait s’atténuer dans les mois à venir. Tout devrait rentrer dans l’ordre.

Il est rétrospectivement facile de distribuer les points aujourd’hui. Mais la crise inédite que nous traversons était-elle si imprévisible ?  Si l’on en croit certains économistes spécialistes de l’énergie, la crise était en réalité annoncée. En 2010, l’économiste Raphaël Boroumand soutient une thèse intitulée : « Fonction d'intermédiation et dynamique concurrentielle : le cas de la fourniture sur les marchés électriques ».  Dans son résumé, disponible en source libre, on peut notamment lire : « les spécificités de la concurrence de détail électrique les incitent à adopter des comportements-prix parallèles pour maximiser leur profit ». En somme, l’électricité n’est pas un bien adapté à la concurrence. Puisqu’on ne peut la stocker, le réseau doit se maintenir en permanence à 50 Hertz. Dès lors, la demande doit parfaitement se superposer à l’offre. Devant cette évidence, les contraintes physiques l’emportent. Une évidence pourtant balayée par Bruxelles qui préfère s’en remettre, comme toujours, au marché.

  • Libéralisation aveugle

Fin 2021, toutes les conditions se sont alignées pour mettre en lumière l’absurdité du marché européen. Un hiver froid, une reprise de la demande désordonnée et un manque de vent en Europe du Nord. Le cocktail fait voler en éclat le marché. Les prix du gaz TTF s’envolent entraînant inévitablement ceux de l’électricité. Toute l’absurdité se trouve ici, dans ce lien entre les prix du gaz et de l’électricité. Le marché a été construit sur des fondations irrationnelles.

En Europe, le gaz est devenu une énergie incontournable. Cette mutation a notamment changé les relations géopolitiques. L’Europe est désormais dépendante de nombreuses dictatures comme la Russie ou le Qatar pour ses livraisons de GNL. L’avènement du gaz comme énergie de référence est une conséquence directe de la libéralisation. En effet, pendant des décennies, les européens ont passé des contrats à long terme afin d’assurer leur sécurité d’approvisionnement. La libéralisation a progressivement amené les européens à s’en remettre à la main invisible du « marché spot ».

Communément appelé « marché de gros », le marché spot fonctionne de gré à gré. En clair, les prix sont fixés pour une livraison immédiate. Ce jeu entre l’offre et la demande se déroule sur la plateforme néerlandaise « Title Transfer Facility », devenue la référence. L’électricité se trouve désormais à la merci d’un marché extrêmement volatile. L’Europe de l’énergie, actée au sommet de Barcelone en 2002, devait faire baisser les prix. Vingt ans après, les tarifs de l’électricité ont augmenté de 70 % en France.

Nous l’avons dit, l’électricité est bien inadaptée à la concurrence. Parce que l’électricité n’est pas stockable, parce que le réseau doit être alimenté en continu,  un grain de sable peut faire dérailler le marché. Tous les spécialistes du trading le disent : le marché de l’électricité est assurément le plus imprévisible. Mais toutes ces évidences ont été balayées par Bruxelles guidée par une libéralisation aveugle.

  • Le mécanisme du « merit-order », prime à l’inefficience

L’ensemble des pays européens est donc exposé à l’un des marchés les plus volatiles pour un bien commun indispensable. Mais en politique, l’absurdité n’est pas un obstacle. Dès lors, pour comprendre en profondeur les enjeux de la libéralisation, il faut se pencher sur son mécanisme de fixation des prix.

Avant qu’il ne soit éclaté, le marché fixait les prix sur le coût moyen de production. Un moyen de déterminer la performance des opérateurs et d’assurer une stabilité en période de tension. Désormais, comme dans la plupart des marchés, les prix sont fixés selon le coût marginal. Ce mécanisme appelé « merit-order » fait appel aux différentes sources de productions d’électricité selon la demande et leur coût marginal. Ainsi, lorsque la demande est faible, les unités de productions sollicitées sont celles dont le coût marginal est le plus faible comme les énergies renouvelables. En revanche, lorsque la demande est forte, elle sollicite les coûts marginaux les plus forts et les plus polluants comme les centrales à gaz. En d’autres termes, c’est le prix de la centrale la plus polluante et obsolète mais nécessaire à l’équilibre du marché qui fixe les prix. La construction du marché de l’électricité donne donc prime à l’inefficience et nous rend inévitablement dépendant du prix du gaz. Une énergie pour laquelle les européens dépendent notamment de la Russie…

  • EDF, la construction d’une concurrence factice

Si vous pensiez que les néolibéraux manquaient d’imagination, le démantèlement d’EDF devrait vous faire changer d’avis. Nous l’avons vu, la dérégulation du marché de l’électricité est dictée par la commission européenne depuis le sommet de Barcelone en 2002. Si cette dérégulation a été actée par Bruxelles, c’est aussi parce qu’elle est la seule configuration qui permet d’intégrer une concurrence virtuelle en cassant les producteurs historiques.

En 1946, Marcel Paul crée EDF/GDF. L’entreprise est alors en situation de monopole. Elle produit, transporte et distribue l’électricité française. Dans les années 90, la libéralisation devient le mot d’ordre, tout doit être marché. Mais comment faire lorsqu’une entreprise est la seule capable d’assurer l’approvisionnement d’un pays entier ? Une épineuse question devant laquelle les libéraux vont redoubler d’imagination. Quand le marché n’existe pas, on le fabrique de toute pièce.

Ainsi, depuis la dérégulation, une nuée de fournisseurs alternatifs est apparue pour vendre de l’électricité aux consommateurs. Ils ne produisent rien, n’ont pas d’installation, n’interviennent pas dans la distribution mais ils facturent…Ils transfèrent la rente nucléaire publique au privé.

Ces fournisseurs alternatifs sont donc les profiteurs d’une concurrence factice, montée de toute pièce. Cependant, pour que la mayonnaise libérale puisse prendre, encore faut-il que les fournisseurs soient en mesure de concurrencer EDF et ses tarifs réglementés.

Dans ce contexte, en 2010, la loi NOME a prévu la mise en place d’un dispositif qui est entré en vigueur en 2015 : le mécanisme de l’« accès régulé à l’énergie nucléaire historique » (ARENH). Ce mécanisme force EDF à mettre 25 % de sa production d’électricité à disposition de ses concurrents privés, à prix coûtant, fixé à 42€ le MWh. Imaginez Renault vendre ses propres voitures à Peugeot à des prix dérisoires pour que Peugeot les revende plus chères…

En contrepartie de cette faveur, les alternatifs devaient investir dans les quinze ans dans la production. En 2022, à la surprise générale, ils n’ont pas investi un seul centime dans la production, ce qui fait douze ans de rente nucléaire.

  • Pile tu perds, face je gagne

Pour comprendre, jusqu’où va ce « racket organisé » comme le surnomme Fabien Gay, il faut s’intéresser au rôle de la Commission de régulation de l’énergie (CRE). En 2000, cette autorité « indépendante » est créée pour veiller sur le marché dans l’intérêt du consommateur, une belle promesse. Si les tarifs réglementés de l’électricité augmentent, c’est bien parce que cette discrète autorité œuvre activement en faveur des fournisseurs alternatifs. Il semble en effet, que le succès de sa mission se mesure en nombre de consommateurs ayant abandonné les tarifs régulés de l’électricité proposés par EDF. 

Nous l’avons expliqué, pour assurer une concurrence face à EDF, les alternatifs doivent être en mesure de faire face aux tarifs régulés. Ces derniers fonctionnent donc à l’inverse de toute théorie économique. Au lieu d’être des prix planchers, ils constituent des prix plafonds. Dès lors, pour organiser la concurrence, il s’agit d’augmenter artificiellement les prix régulés de sorte que les prix proposés par les alternatifs soient en mesure d’être adoptés par les consommateurs.

Dans ce cynisme libéral, la CRE joue un rôle de premier plan. Le 5 mars 2019, elle constate qu'encore 80 % des clients choisissent les offres régulés plutôt que les « offres de marché ». Elle décide donc d’augmenter artificiellement le tarif régulé pour rendre les offres « marché » des fournisseurs à nouveau compétitives. Une décision qui a fait sauter au plafond lAutorité de la Concurrence, qui a émis un avis très défavorable à la hausse demandée par le CRE.

Pour la Commission européenne et la CRE, ces cadeaux ne semblent pas suffire. La rente nucléaire ne profiterait pas assez au privé…Tandis que le gouvernement vient de mettre en place un bouclier tarifaire, les alternatifs demandent plus d’Arenh. Au lieu des 42 TWh soutirés à EDF, la CRE leur accordent 100 TWh via la loi pouvoir d’achat. Le gouvernement a donc choisi de poursuivre un contrat pour lequel les consommateurs payent le prix fort depuis douze ans. Pire encore, le supplément d’Arenh qu’EDF doit fournir aux alternatifs est acheté sur les marchés de gros à 250 € le TWh pour le revendre à 46 € ! Dans un avis cinglant, l’Autorité de la concurrence avait vertement critiqué le projet de réforme tarifaire de la CRE « à faire supporter la charge financière liée au dépassement du plafond aux consommateurs plutôt qu’aux fournisseurs ». Une rare opposition entre deux autorités sur un même sujet.

Le cynisme des fournisseurs alternatifs s’est magnifiquement illustré lors de la période Covid-19. Alors que la pandémie se répand sur l’Europe, les annonces de confinements successifs font chuter le marché de l’électricité de 46 € à  21 € le TWh. Dès lors, les tarifs offerts par l’ARENH ne sont plus attractifs. Sans scrupule, à l’instar de Total, ils demandent à EDF de résilier leur contrat. Dès la fin du confinement, lorsque les prix du marché remontent, les alternatifs reviennent toquer à la porte de l’ARENH.

Cet épisode est une parfaite allégorie d'une libéralisation qui aboutit à des situations de rente et un démantèlement en règle des services publics. En réalité, la concurrence réelle et non faussée du marché de l'électricité est une fable dont les citoyens subissent les conséquences. Alors que nous traversons une crise énergétique et climatique sans précédent, la loi du marché reste souvent l’axiome des décisions françaises et européennes. Pourtant, son inefficience n’est plus à prouver.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte