Sans-abrisme: à quand une réflexion de fond pour sortir de l’urgence?

Face à la promesse renouvelée mais non tenue du gouvernement de « protéger » les « plus précaires » et les « plus démunis » de la crise épidémique, et dans un contexte de chute des températures, Médecins du Monde Ile-de-France s’alarme de la situation des personnes sans domicile à Paris et ailleurs en France, qui ne cesse de se dégrader depuis des années.

Malgré l’ouverture de quelques centaines de places d’hébergement hivernales, le numéro unique d’hébergement, le 115, continue à être saturé. Parmi les appels décrochés en Ile-de-France, seuls 10% aboutissent sur une solution d’hébergement temporaire. Ce chiffre dramatique est le symbole d’un manque cruel de moyens et d’un dispositif devenu totalement inopérant à lutter contre le sans-abrisme. Récemment, la Fondation Abbé Pierre communiquait sur 300.000 personnes sans domicile sur l’ensemble du territoire, un chiffre qui a doublé depuis 2012. L’objectif d’une mise à l’abri inconditionnelle de toute personne à la rue, pourtant inscrite dans la loi, s’éloigne ainsi chaque année un peu plus, malgré les alertes continues des associations.

Pourtant, dans le contexte épidémique actuel, une mise à l’abri de l’ensemble des personnes sans-abris est encore plus indispensable. En effet, elles sont dans l’impossibilité de se protéger en respectant les gestes barrières et en se confinant. Cette situation peut se révéler dramatique, car une grande partie des personnes sans domicile que nous rencontrons lors de nos maraudes médicales souffre déjà d’une santé très dégradée. Nos équipes sont ainsi confrontées quotidiennement à des personnes présentant des pathologies (insuffisance respiratoire, problème cardiaque, diabète, etc.) qui sont autant de facteurs de comorbidité face à la Covid, et à qui aucune prise en charge sanitaire ou sociale adaptée n’a été proposée. Après avoir passé les deux périodes de confinement dehors, elles s’apprêtent à y vivre également tout l’hiver.

Pour d’autres, la prise en charge a duré seulement quelques jours ou quelques semaines, illustrant encore l’absence de continuité dans l’hébergement et le cycle dramatique des retours à la rue. Cette situation souligne la nécessité de documenter le coût caché du mal logement sur la santé pour illustrer l’inefficience d’un système qui n’enraye en rien la dégradation de la santé des personnes à la rue. Pire, ces fins de prise en charge entrainent bien souvent une perte de confiance des usager.e.s et un non-recours aux soins de plus en plus important. C’est le résultat de cet état de fait que nos médecins constatent chaque jour à la rue en allant à la rencontre de personnes isolées dont l’espérance de vie ne dépasse pas les 50 ans, comme le rappelle tristement chaque année le Collectif des Morts de la Rue.

Depuis trop longtemps maintenant, les associations de lutte contre le sans-abrisme dénoncent un manque de volonté politique concernant la lutte contre l’extrême pauvreté : les budgets alloués sont trop faibles, rendant les dispositifs d’accueil et d’accompagnement des personnes à la rue inadaptés et sous-dimensionnés. De plus, le manque de coordination entre les acteurs crée des ruptures délétères dans les parcours des personnes à la rue. Enfin, les structures d’hébergement d’urgence se multiplient, sans qu’une réflexion globale sur la pérennité et l’efficacité de ces solutions précaires ne semblent être portée. Ainsi, trop peu de personnes sans domicile bénéficient d’un suivi médico-psycho-social individualisé, condition pourtant indispensable à une sortie définitive de la rue.

Dans un contexte d’accroissement des inégalités, la lutte contre la grande exclusion ne peut ainsi plus se passer d’une remise à plat complète du système actuel et d’une augmentation significative des moyens humains et financiers mis à disposition. Une politique interministérielle volontariste impliquant les acteurs des différents secteurs concernés (solidarité, santé, logement) nous semble essentielle pour que des changements profonds et durables puissent être envisagés.

 

Programme "personnes isolées à la rue" de Médecins du Monde Ile de France.

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