Migration j’écris ton tom

Sur les pages de nos médias : désespoir.

Sur les murs du Ministère de l’intérieur : appel d’air et âge osseux.

 Dans les mots de nos politiques : utiliser la peur pour gagner des voix

En Méditerranée : construis-moi un cimentière.

Dans les mots des associations solidaires : défaites, victimes.

 

En 2016, la chancelière Merkel prend le risque d’accueillir des migrants et des réfugiés avec l’appui du patronat. Pour une Allemagne dynamique, elle a besoin de main d’œuvre plus ou moins qualifiée. Puis est venu un vote anti-solidaire. Devant ce constat allemand, en France, nos femmes et hommes politiques se taisent ou jouent  la surenchère de la peur.  Encore et encore.

Pourtant la vague migratoire va continuer. Syrie, Irak, Yémen... Et ce chaos pourrait être contagieux. Il pourrait demain aussi bien toucher le Liban ou encore la Jordanie. En Erythrée, les Nations unies ont abandonné tout un peuple aux mains d’une dictature hors d’âge. C’est toute une jeunesse qui fuit ce pays dans un silence assourdissant. Dans le reste de l’Afrique, les inégalités sociales continuent à se creuser, de vieux despotes s’accrochent au pouvoir et toute une partie de la population désespère. Il est alors normal que les plus vaillants tentent leur chance ailleurs.

L’été dernier, les scènes d’exode ont marqué nos esprits. Des milliers de personnes ont traversé l’Europe et nous avons vu surgir de nouveaux agitateurs de frontières. Mais les femmes et hommes fourmis que sont les migrants avancent envers et contre tout. En juin 1940, ce sont des français, des belges qui fuyaient la guerre, avons-nous perdu la mémoire ?

Il y a un fait social, un fait humain, celui de la migration. Les femmes et les hommes en bonne santé, quand leur propre vie est sans avenir, quand ils ne sont pas enfermés,  bougent  pour vivre autre part. Ils ont la liberté de décider de cette aventure vers un ailleurs. Les juger, les enfermer, vouloir les refouler n’a pas de sens,  n’est pas possible et inhumain. Ce sont des mouvements de population qui traversent nos temps médiatiques. Calais est venu nous le rappeler et nous invite à dilater notre solidarité sur des temps longs.

Tous les satrapes qui nient la réalité sont dans une pure idéologie déconnectée d’une humanité en dynamique de survie.  Nier la migration est mortifère. En France, une bonne partie de notre élite politique est incapable, quand elle est au pouvoir, d’affronter la réalité. Là encore, la situation a été emblématique à  Calais. Il faut conserver des lieux d’accueil et de protection dans le Calaisis et revoir avec l’Angleterre les accords du Touquet sinon l’étranglement calaisien perdurera. Alors abandonnons ces idéologues hors d’usage, ils nous font perdre trop de temps. La gestion des humains qui migrent est une affaire trop sérieuse pour être confiée uniquement au ministère de l’Intérieur. Il  faut ré enchanter notre solidarité, oser et créer des conditions de vie dignes pour ces humains en partance, en errance ou à la recherche d’un port d’amarrage.

En partance.  Les camps pour les réfugiés restent le plus souvent des lieux enfermants et inhumains. Les humanitaires doivent faire des progrès pour urbaniser et humaniser ces lieux de vie. Il n’y a pas de raison de continuer d’en faire des allées de dortoir en toile de tente. Les architectes, les urbanistes peuvent nous aider : inventer des places, des lieux de rencontres, des lieux de cultes, des archipels de vie et des îles de solitude au milieu… Des humains vivent depuis 5 ans dans des camps en Jordanie, ils ont leur mot à dire pour imaginer leurs espaces de survie, pour dessiner ces intermédiaires entre deux départs.

En errance. Les routes migratoires ont été abandonnées aux passeurs et aux mafias. Nous serions tous des délinquants si nous aidions ces personnes sur leur parcours migratoire. Alors désobéissons et aidons-les.  Les sauver de la noyade en Méditerranée est un premier geste, mettre des refuges sur les lieux de « pérégrinations » un deuxième. Les associations médicales humanitaires doivent trouver des modèles pour accompagner leur santé. Leur offrir des protections individuelles pourrait être aussi un début. Par exemple en leur fournissant un système de géolocalisation géré par le migrant lui-même. Géolocalisation qui permettrait de le retrouver, d’identifier les lieux d’enfermement plus ou moins légaux (pour mémoire enfermer un mineur qualifié de sans-papiers est un acte illégal contraire au droit international de l’enfant). Un système de radio pourrait permettre des échanges, des partages d’informations, de donner des nouvelles et des rendez-vous… un système d’empowerment à travers les ondes.

Faut-il inventer dans le droit international un nouveau statut aux migrants « sans frontiériste et  apatride »  qui leur donnerait des droits et des devoirs intégrant celui à la santé là où le migrant est de passage ? L’Europe pourrait être novatrice en inventant une Aide Médicale Européenne.

A la recherche d’un port d’amarrage. Être sans-papier, c'est-à-dire sans identité, c’est ne plus pouvoir bouger au risque à nouveau de tout perdre. Être sans-papier, c’est être dans la main des passeurs, des marchands de sommeil. Être sans-papier, c’est être dans le travail « au black » pour l’éternité. Il faut du temps pour trouver son point d’ancrage, parfois toute une vie. Et puis les liaisons humaines se font et se défont dans ce melting-pot migratoire. Alors trouvons des modalités d’accueil non enfermantes.

Un visa  Schengen avec entrées multiples permettrait à ceux qui le veulent de retourner au pays, pour garder des liens avec leur terre d’origine. Une construction de passerelles entre ici et là-bas, passerelles culturelles, économiques pour mieux affronter demain l’emploi dans nos territoires mondialisés.

Nos villes et nos campagnes pourraient prévoir des lieux d’accueil temporaires et modulables qui donneraient droit à des prestations sociales pour les plus pauvres. Il faut imaginer des lieux de soins pérennes qui prennent en charge en particulier la santé mentale, des lieux de soins intégrés dans le droit commun.

Il faut protéger tous les mineurs, quelque soit leur statut administratif, avec après 18 ans un accompagnement pour les personnes isolées et fragiles quand elles le demandent. L’Ecole de la République doit avoir des moyens renforcés pour accompagner les nouveaux arrivants, leur apprendre la langue du pays d’accueil et les orienter vers leur avenir professionnel.

La migration est une chance à saisir pour les pays d’accueil, elle est porteuse de nouvelles énergies, de nouvelles rencontres, des nouveaux patrimoines humains à croiser !

 

Dr Thierry Brigaud, ancien Président de Médecins du Monde

Dr Françoise Sivignon, Présidente de Médecins du Monde

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Merci