HOMMAGE A ADEL MOTHERE

Adel Mothéré l’exceptionnel animateur franco-tunisien de la chaine internationale tunisienne RTCI, Durant 35 ans, nous a quittés prématurément suite à une crise cardiaque, le 5 avril 2016.

                                            HOMMAGE A ADEL MOTHERE

 

 

Adel était un ami très cher. Notre amitié était sincère mais rendue secrète par accord tacite, dans une société rétrograde qui interdisait ce genre de liens entre un homme et une femme que les affinités rapprochaient, alors que je le considérais comme un frère.

Février 1992. Sur le conseil d’une amie, Dolores, je me présente au service commercial de l’ambassade d’Espagne à Tunis. Je revenais de Madrid sans le sou, après avoir tenté d’y préparer une thèse de 3éme cycle en science politique. J’avais repris mon poste de professeure et en attendant d’être payée par l’Education Nationale, il me fallait subvenir aux besoins de mes enfants.

Adel, qui était le responsable du bureau, m’avait ouvert la porte en m’accueillant avec son légendaire sourire et ses jolies expressions de bienvenue en arabe dialectal, qu’il savait si bien manier. J’ai tout de suite reconnu la voix qui m’était si familière à la radio, celle de mon animateur favori. « Mais vous êtes Adel de la radio ?  Dolores aurait pu me le dire !

« C’est peut-être lui. » M’a-t-il répondu en éclatant de rire.

Il a tout de suite compris ma situation. Depuis, nous sommes devenus amis. Comme convenu, Il m’appelait chez mes parents pour me signifier qu’un groupe d’hommes d’affaires arrivait d’Espagne et me demandait mes disponibilités. Il n’y avait ni emails ni portables à l’époque.

Très vite, Adel m’a appris qu’il était issu d’un couple mixte, mais assez exceptionnel dans un pays arabo-musulman. Alors que son père, décédé était français, sa mère pour qui il vouait une grande admiration, était tunisienne. Elle   avait osé braver les interdits et les tabous. Comme la mienne.

J’ai travaillé avec lui en tant qu’interprète free-lance une dizaine d’années. Il faisait tout pour me faciliter la tâche, étant obligée de m’accoutumer à un vocabulaire spécifique dans l’urgence, selon les domaines de spécialisation des hommes d’affaires et entrepreneurs que j’accompagnais. A mon angoisse, il répondait par une boutade et nous éclations de rire… elle se dissipait aussitôt.

En été, je retrouvais chaque année Adel à Carthage où il couvrait le festival international. Quand mon mari n’était pas à mes trousses, je montais le saluais, je le revois dans la petite grotte du théâtre romain, le casque sur la tête, animant la soirée en direct sur RTCI. A l’entracte, il ne se reposait pas mais courait interviewer les artistes. C’était ses moments de bonheur. Il adorait les cotoyer. Un jour je suis arrivée à le faire rougir de plaisir en lui annonçant qu’il était Lui, le plus Grand des Artistes.

Il connaissait toutes les galeries d’art, tous les cinémas et les théâtres de Tunisie. Il adorait Almodovar et Kusturica dont il choisit l’une des musiques de films comme générique à ses émissions. « Underground ».Du pur klezmer, ma musique favorite !

La modestie était l’un de ses traits de caractère et faisait sa grandeur.

J’ai toujours été très matinale. Mais les jours de repos, je me réveillais très tôt uniquement pour écouter la voix sublime de Adel et me délecter de ses choix musicaux. Un jour, voulant me faire plaisir alors que je passais par une période pénible, il m’a demandé si je voulais qu’il passe des tubes particuliers à la radio. Je n’ai su quoi lui répondre. Ses choix étaient aussi les miens, en espagnol, en français, en anglais et en arabe. Je lui ai simplement répondu que nos préférences musicales étaient en symbiose.

Il a rougi de plaisir et sa grande moustache s’est redressée quand un jour je lui ai expliqué que je voyais en lui un résistant contre la médiocratie ambiante imposée par le régime policier de l’époque. Que j’appréciais sa manière de contourner l’embrigadement du parti du pouvoir qui utilisait tous les moyens de communications pour détourner les jeunes et les moins jeunes grâce à une propagande implacable et au mensonge. Ce n’était pas chose aisée lorsque sa propre voix perce sur une chaine publique, verrouillée par les sbires du pouvoir. Et Adel, sollicitant son intelligence et son esprit créatif, s’en sortait avec quelques pirouettes langagières. « Ils s’imaginent que je suis de leur côté ces imbéciles, que je suis un amuseur public » me dit-il une fois en chuchotant. Il me demandait, toujours en riant, de ne pas le compromettre par mon discours militant. « Tu veux à tout prix que j’aille en tôle ou quoi ? »

Il était conscient qu’il avançait sur un terrain miné mais savait avec brio garder l’équilibre.

J’appelais Adel chaque année le 27 septembre pour lui souhaiter un joyeux anniversaire, le même jour où je célébrais celui de de mon fils. « Tu feras une bise à ton fiston de tonton Adel ! Et n’oublie pas ma part du gâteau »

 

Sachant mon départ imminent de Tunisie, j’ai enregistré sur des cassettes audio des émissions matinales animées par Adel, celles qu’il entamait les samedis et les dimanches à 6 heures du matin, où il était au plus fort de sa forme, c’était les années 98,99, 2000 et 2001.J’avais tellement peur de les égarer durant le voyage que je les ai emmenées comme bagage à mains.  Je les garde encore aujourd’hui précieusement comme d’autres gardent des bijoux de famille. Il était à la fois fier et confus quand j’ai osé lui en parler enfin, un jour de juin 2001 pour lui annoncer mon départ et lui demander une attestation du service commercial espagnol. « C’est tout ce que tu as trouvé à emmener comme souvenir de Tunisie ? » me demanda-t-il .

Oui mon cher Adel, ta voix, ton humour, ton rire, tes commentaires et tes choix musicaux font partie de mes plus beaux souvenirs de Tunisie. Tu m’as permis de tenir le coup quand j’étais au fond du tunnel et je ne t’en remercierai jamais assez…

Discret comme à son habitude, Adel a su garder le secret. Nous nous étions promis de nous revoir en France où il venait rendre visite à son frère.

Mais la vie est cynique, elle nous a réellement séparés. Et je n’ai jamais revu Adel que j’écoutais pourtant en direct jusqu’à 2011 grâce à internet. J’ai été outrée d’apprendre comme des milliers de ses admirateurs qu’il avait été évincé de RTCI au bout de loyaux services. Et je savais qu’il n’allait pas s’en sortir indemne, sensible et fier comme il l’était.

 

Adios amigo ! Repose en paix !

Zohra M.

 

 

 

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