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Attaché principal des administrations parisiennes / Chargé de mission "Promesse républicaine" (DDCT) / Chargé de TD en droit constitutionnel à Paris Nanterre / Fondateur & Responsable du pôle "vivre ensemble" du think tank "Le Jour d'Après" (JDA) / Président de l'association La Casa Nostra / Membre du club du XXIème siècle / Secrétaire-adjoint de l'association des rapporteurs.trices de la CNDA (Arc-en-ciel) / Fondateur du média "De facto" / Député de l'Etat de la diaspora africaine (SOAD)

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Billet de blog 16 août 2025

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Paléoanthropologie et histoire longue : une leçon pour notre présent troublé

Alors que les crispations identitaires saturent le débat public, la paléoanthropologie rappelle une vérité dérangeante : l’humanité est née du mélange, de la migration et de la rencontre. À rebours des mythes de pureté et d’authenticité, notre histoire génétique et culturelle témoigne d’une hybridité constitutive. Penser à partir du temps long, c’est désarmer les simplismes politiques...

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Attaché principal des administrations parisiennes / Chargé de mission "Promesse républicaine" (DDCT) / Chargé de TD en droit constitutionnel à Paris Nanterre / Fondateur & Responsable du pôle "vivre ensemble" du think tank "Le Jour d'Après" (JDA) / Président de l'association La Casa Nostra / Membre du club du XXIème siècle / Secrétaire-adjoint de l'association des rapporteurs.trices de la CNDA (Arc-en-ciel) / Fondateur du média "De facto" / Député de l'Etat de la diaspora africaine (SOAD)

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Alors que nos débats contemporains saturent d’invocations identitaires, de crispations sur les appartenances, de fantasmes d’homogénéité nationale ou culturelle, la paléoanthropologie raconte une tout autre histoire : celle des métissages premiers, des migrations lentes, des rencontres et des hybridations constitutives.

La leçon des origines humaines est claire : l’idée même d’une humanité “pure” n’a jamais existé. Depuis ses premiers pas hors d’Afrique, l'Homo Sapiens a toujours rencontré, croisé, intégré d’autres humanités et d’autres mondes. Notre ADN porte la mémoire concrète de ces brassages.

Le récit génétique contre le mythe des identités closes

Les Européens actuels portent encore entre 1 % et 3 % d’ADN néandertalien : un héritage discret mais universel sur le continent, qui rappelle qu’aucune population n’est “indigène” au sens exclusif, que toute appartenance est traversée d’échanges anciens.

En Asie, ce sont les Dénisoviens qui ont laissé une empreinte génétique profonde, jusqu’à 5 % du génome des populations d’Asie de l’Est et d’Océanie.

La diversité humaine contemporaine est l’héritage direct de ces croisements : nous sommes tous, littéralement, des hybrides.

Ces constats scientifiques, loin d’être anecdotiques, démentent radicalement les discours actuels qui opposent “nous” et “eux”, “autochtones” et “allochtones”. La diversité génétique, que la paléoanthropologie met au jour, est non seulement la norme, mais aussi l’origine.

Le généticien Svante Pääbo, prix Nobel en 2022, l’a rappelé : “Les humains modernes n’ont jamais cessé de rencontrer et de se mélanger avec les populations qu’ils rencontraient.” Cette dynamique de contact, d’adaptation et de transformation mutuelle est l’histoire même de notre espèce.

De plus, comme le souligne l’historien Yuval Noah Harari dans Sapiens : “L’histoire de l’humanité est l’histoire de ses migrations et de ses croisements. Les peuples n’ont jamais cessé de bouger et de s’influencer mutuellement.”

Cette perspective relativise radicalement toute tentative contemporaine de fixer les appartenances ou d’imaginer des identités closes et “pures”. Le simple fait de marcher, de rencontrer, de transmettre, c’est déjà abolir les frontières mythifiées.

L’histoire longue contre le temps court du politique

Mais ce que nous apprend la paléoanthropologie n’est pas seulement une donnée génétique : c’est une leçon de temporalité.
Nos sociétés politiques contemporaines fonctionnent sur des temps courts : cycles électoraux, immédiateté médiatique, urgence de l’actualité... En face, l’histoire de l’humanité se mesure en dizaines de milliers d’années : les routes de migrations humaines, les rythmes de peuplement, les échanges culturels et biologiques se déploient sur des millénaires.

Paul Ricoeur soulignait cette différence fondamentale entre mémoire et histoire : “La mémoire est toujours sélective ; l’histoire longue, elle, résiste à cette sélection.”
En remettant nos appartenances dans une telle profondeur temporelle, la paléoanthropologie désarme les simplismes identitaires, nationalistes : aucune “pureté”, aucune “authenticité” n’a survécu à la longue histoire des migrations et des métissages.

Penser à partir de la paléoanthropologie, c’est accepter que notre identité est un récit long, complexe, tissé de rencontres imprévisibles, pas une essence fixe qu’il suffirait de défendre.
C’est une invitation à replacer le débat public dans une perspective de lenteur, de nuance, de complexité : exactement ce qui fait aujourd’hui défaut.

De la mémoire biologique à la mémoire culturelle

La paléoanthropologie ne raconte pas seulement ce que nous portons biologiquement : elle éclaire aussi nos transmissions culturelles.
La diversité culturelle actuelle est l’héritière de ces rencontres lointaines : techniques, outils, arts rupestres, rituels funéraires, symbolisme : tout cela fut dès l’origine partagé, échangé, enrichi par contact.

Cette histoire longue relativise radicalement la crispation contemporaine sur l’“appropriation culturelle” : l’humanité n’a cessé de s’approprier mutuellement ses inventions, ses récits, ses formes artistiques.
Là encore, la génétique et l’archéologie convergent : le “propre” d’un peuple est d’avoir toujours emprunté, digéré, transformé les apports venus d’ailleurs.

Comme l’écrivait si brillamment Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire : “Les cultures ne se développent qu’à travers l’emprunt et la transformation.”

La mémoire biologique des métissages soutient donc une mémoire culturelle de circulation, d’échange, de recomposition constante : c’est cette dynamique qu’il faut rappeler face aux crispations identitaires contemporaines.

Dès les temps préhistoriques, les échanges portaient non seulement sur les gènes mais aussi sur les formes artistiques les plus subtiles : les motifs communs des peintures rupestres de la grotte Chauvet en France et de celles d’Altamira en Espagne témoignent d’une mémoire partagée au-delà des distances, une mémoire qui ignore les appartenances nationales ou ethniques modernes.
Ces similitudes prouvent que les tout premiers artistes étaient déjà des voyageurs, et que l’art fut dès l’origine le lieu même de la rencontre des imaginaires.

Le récit de la paléoanthropologie nous rend un service immense : il replace l’humain dans une histoire partagée, longue, faite de déplacements, de métissages, de rencontres.
Contre les fantasmagories contemporaines du repli, il rappelle que nous sommes tous des voyageurs, des héritiers d’un patrimoine hybride et universel.

Et si nous nous souvenions que ce qui fonde notre humanité n’est ni la pureté ni la fixité, mais la mobilité, la transformation et la rencontre ?

La leçon paléoanthropologique est peut-être la plus subversive aujourd’hui : désarmer les récits simplistes, revaloriser le temps long, accepter l’hybridité constitutive comme une richesse partagée.
C’est à ce prix que nous pourrons répondre aux crises identitaires actuelles : en réapprenant à nous penser comme des êtres de passage et d’héritages croisés.

Marie Taffoureau , étudiante en droit à l'université Paris Nanterre

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