L’islamophobie, 
plutôt qu’une affaire d’Etat, une affaire de l’Etat

par Mehdi Thomas Allal, maître de conférences à Sciences Po Paris
 et responsable du pôle « vivre ensemble » du think tank Le Jour d’Après (JDA), et Asif ARIF, avocat au barreau de Paris et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et la laïcité

Juillet 2019 : les pouvoirs publics persistent à ne pas reconnaître la montée de l’islamophobie en France, et plus généralement dans les pays occidentaux. Certes, la naissance de ce concept est floue et parfois attribuée aux Frères musulmans. Mais comment ne pas constater – et comptabiliser – la recrudescence des agressions dont sont victimes les musulman-e-s de France, encore hier devant la mosquée de Brest ? 

Est-ce à dire, comme certains voudraient le croire – et le faire accroire – qu’il existe un racisme d’Etat, qui ne fait que s’accroître ? Est-ce à dire que les institutions nationales créent de la discrimination indirectement ou sans le savoir ? Je ne le pense pas. Il y a certes des recours en justice contre des bailleurs sociaux ou certains employeurs de la fonction publique. Mais nos gouvernants ne peuvent être désignés comme coupables. 

Il existe un secrétariat d’Etat, dirigé par Marlène Schiappa, et dédié à l’égalité femmes / hommes et la lutte contre les discriminations. Souvent décrié et étrillé, son travail vise à faire reculer les injustices fondées sur le sexe, l’origine géographique et/ou sociale, l’orientation sexuelle, le handicap, le physique ou n’importe lequel des vingt-quatre critères aujourd’hui reconnus par les codes de loi et la jurisprudence. 

Sans être un thuriféraire de la présidence d’Emmanuel Macron, il faut lui reconnaître la qualité d’avoir neutralisé les revendications minoritaires à propos de l’espace public. Qui ne se souvient pas des polémiques nées sous le gouvernement de Manuel Valls relatives au burkini sur les plages, au menu dans les cantines scolaires, à l’abattage rituel ou encore à l’interdiction du port de la burqa ? La dernière élection présidentielle a eu le mérite de mettre un terme à cette « surchauffe », sans pour autant, il est vrai, régler tous les problèmes de fond… 

Comme l’a concédé un récent rapport parlementaire sur la thèse du communautarisme dans les transports publics, ce thème est minoritaire et recouvre seulement des poches résiduelles, où il est cependant nécessaire d’y remédier. Il ne doit pas faire oublier les milliers de concitoyen-ne-s musulman-e-s qui travaillent aujourd’hui en faveur de leurs compatriotes, dans les services publics et ailleurs, et qui sont considérés parfois comme des citoyens de seconde zone. 

Pourtant, cette islamophobie rampante continue d’être niée par une partie du monde académique et des élites. Peut-être est-il temps de modifier l’article 1er de notre Constitution du 4 octobre 1958 qui prohibe les distinctions sous le signe de la religion ou de l’origine, pour enfin recenser les agressions racistes dans notre pays. Ce qui nous fait affirmer que l’islamophobie est plus une compétence de l’Etat plutôt qu’une affaire d’Etat, comme par exemple le cas Benalla.

Les associations telles que SOS-Racisme ou le CRAN n’hésitent pas à les dénombrer et à les dénoncer lorsqu’il s’agit de négrophobie. Les entités publiques existent actuellement pour observer et traquer ce type d’agressions. Par exemple, pourquoi la délégation interministérielle à la lutte contre les racisme, l’antisémitisme et l’homophobie  (DLICRAH) ne serait pas renommée afin qu’elle prenne véritablement en compte le racisme anti-arabe, anti-noir, anti-latinos ou anti-asiatique.

Ce n’est pas parce qu’il existe des tensions intercommunautaires entre juifs, musulmans, gays ou vis-à-vis des femmes, qu’il faut les entériner par le discours public. Certes, l’antisémitisme, la misogynie ou l’homophobie constituent un fléau vivace au sein de certaines minorités. Mais est-ce une raison pour priver ces dernières de toute reconnaissance officielle ? Est-ce une raison pour passer sous silence les milliers de cas de discrimination dont font encore les frais les musulman-e-s de notre pays ? Donnons-nous l’occasion d’aspirer et d’espérer en vue d’une plus grande cohésion nationale et d’une plus grande justice sociale, en reconnaissant enfin le concept d’islamophobie par les outils dont nous disposons pour lutter efficacement contre le racisme et les discriminations !

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