À Habib

Gagner le cœur de la clientèle la plus fidèle, plutôt qu’attendre de longs mois de procédures. Frapper au porte-monnaie, au portefeuille, là où ça fait mal. Et ce n’est pas trahir le combat des organisations défenseures des droits humains, c’est tout simplement faire justice à Habib et aux autres, à tous ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre et de se faire entendre... (texte collectif)

Nous étions jeunes, nous étions beaux, nous avions 20 ans. C’était l’été 2000. Un séjour à Limoges, dans la maison de campagne de ma tante Odile. Nous étions partis réviser le concours de l’École nationale d’administration (ENA), avec notre petite « écurie » composée de deux jeunes Français d’origine maghrébine, après le diplôme de Sciences Po Paris en poche.

Nous manquions des codes, des usages, des us et des coutumes, propres aux jeunes « bourgeois » qui veulent obtenir le « Graal » suprême. Notre force était ailleurs : une assiduité et une capacité de travail hors norme, la croyance dans les idéaux de la République. Et le vendredi ou le samedi soir, nous tentions notre chance en centre-ville, une métropole alors bien ancrée à gauche… avec les filles bien sûr !

Alors que nous nous sommes présentés à la boîte la plus huppée de la ville, le vigile nous expliqua que ce n’était pas possible de rentrer. Je présente « blanc », propre sur moi, avant qu’on ne lise mon nom, tandis qu’Habib est typé. « Quelle humiliation ! » me répéta-t-il sans cesse, alors que j’avais beau insister à l’entrée. Deux jeunes sans problèmes, sans intention de nuire, sans testing antiraciste, sans supplier comme me raisonna mon acolyte…

Nous nous sommes retranchés dans une autre boîte, pleine de noirs, d'arabes, etc. La boîte ouverte à toutes et à tous. La boîte du bonheur. Et nous nous sommes bien « marrés ». Mais je n’oublierai jamais l’intransigeance de ce physionomiste, bourré de préjugés, raciste en un mot !

Alors, à la lecture des innombrables affaires de ce genre, par exemple dans le Libé d’aujourd’hui, je voudrais utiliser mes mots pour dire combien ces histoires sont vraies et ne sont pas exagérées, combien elles sont un traumatisme, une blessure, une déchirure, pour les personnes qui en en sont les victimes. Elles sont la preuve tangible que certains « territoires » de notre société sont interdits aux gens de couleurs, aux gens dont l’apparence physique ne correspond pas aux critères ou aux normes en vigueur.

Et une affaire récente révélée par le Parisien a démontré que cela n’arrivait pas que dans le sud, en Corse ou en province, mais bien aussi à Paris. La « négrophobie » et l’« islamophobie » sont tellement répandues, qu’elles n’épargnent aucune ville, aucune agglomération, aucun bourg, aucun village... Alors, dans ces conditions, que faire ?

Sachant que les signalements ne débouchent jamais sur des condamnations dignes de ce nom, il n’y a plus qu’une seule arme : la mauvaise réputation, la mise à l’index, le boycott, le « Name & Shame » cher aux anglo-saxons.

Toujours faire savoir quels sont les établissements de nuit, les bars, les cafés, les restaurants, qui ont honte d’accueillir des personnes d’origine immigrée, peut-être par crainte de faire fuir leur clientèle, mais dans la plus pure tradition bien ancrée depuis la 3ème République, des Italiens aux Juifs, en passant aujourd’hui par les Tsiganes ou les Asiatiques.

Gagner le cœur de la clientèle la plus fidèle, plutôt qu’attendre de longs mois de procédures. Frapper au porte-monnaie, au portefeuille, là où ça fait mal. Et ce n’est pas trahir le combat des organisations défenseures des droits humains, c’est tout simplement faire justice à Habib et aux autres, à tous ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre et de se faire entendre.

par Mehdi Thomas ALLAL,
auteur, enseignant et conférencier ;
Habiba BIGDADE, présidente de la LDH 92 ;
& Marc CHEB SUN, auteur, directeur éditorial de dailleursetdici.news.

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