Revoir le modèle républicain

Le modèle républicain est un modèle qui a prouvé ses mérites. Il est nécessaire cependant de l’adapter pour en faire un modèle de nouveau efficace. Le risque de radicalisation d’une partie de notre population passe par un aménagement de nos grands principes du vivre-ensemble. C’est à cette condition que la France pourra retrouver ses couleurs, notamment sur la scène internationale...

par Mehdi Thomas ALLAL, maître de conférences à Sciences Po,
responsable du pôle « vivre ensemble » du think tank le Jour d’Après (JDA) ;
Brieuc CUDENNEC, Conseiller politique ;
& Slimane TIRERA, directeur de NewVO Radio (Seine-Saint-Denis)

La question du vivre-ensemble taraude la société française. Après la vague d’attentats qu’a connue la France en 2015-2016, la tentation du repli sur soi est palpable parmi toutes les couches de la population. Certains considèrent que l’identité nationale est en péril, tandis que d’autres se réfugient dans la religion. Les prochaines échéances électorales n’aident probablement pas à mieux dénouer cette crise, chacun versant dans la surenchère, et parfois la démagogie.

Notre société est multiculturelle, il faut désormais l’admettre. A l’instar des autres pays occidentaux, la question se pose de savoir s’il faut traduire cette réalité dans les normes et dans les institutions. La gauche a trop longtemps considéré que l’alpha et l’oméga des réformes nécessaires se situaient au niveau des tropismes économiques et sociaux. La droite a tendance à copier les solutions de l’extrême-droite en considérant que le facteur culturel ou sociétal est un boulet pour la cohésion. C’est donc un jeu à somme nulle.

Le danger est réel de voir toute une partie de notre jeunesse fuir notre pays, voire l’attaquer sur son propre sol. La radicalisation des jeunes musulmans constitue un souci majeur auquel il faut faire face avec fermeté. Faciliter leur intégration, grâce à un logement ou un emploi ne suffit plus. Il faut se donner les moyens de donner un sens à leur existence, autrement que par le biais de la violence.

La lutte contre les discriminations est l’un des aspects essentiels de cette véritable guerre contre nous-mêmes. La reconnaissance des divers critères prohibés sur laquelle s’est fondé notre pacte républicain depuis la guerre est arrivée quasiment à son terme. Il faut désormais rassembler au-delà des communautés en promouvant le dialogue interculturel et le syncrétisme de nos croyances.

La neutralité de l’espace public ne doit cependant pas être mise en cause, sous réserve de définir ses frontières et ses limites. Il appartient à la société civile de définir ses propres aspirations. La continuité de l’État, la qualité de nos services publics, la probité de nos dirigeants, sont des facteurs aidant. Mais la sécurité et la tranquillité sont désormais l’affaire de tous.

Tout comme l’éducation et l’enseignement sont des valeurs partagées entre les pouvoirs publics et les familles, il faut construire une nouvelle forme de cohésion nationale autour d’enjeux simples et durables.

La République ne se résume pas aux textes constitutionnels, elle consiste également en un état d’esprit, elle promeut des valeurs telles que l’équité, la fraternité et la tolérance.

La stigmatisation de l’une ou de l’autre de nos composantes sociales n’est donc plus de mise. Les réformes que nous devons mener doivent désormais intégrer une dimension culturelle, sans pour autant remettre en cause le bien commun. Cette dimension culturelle est incontournable pour l’identité de chacun. Le slogan canadien des « accommodements raisonnables », tout comme l’ensemble des concepts du vivre ensemble anglo-saxons sont-ils inadaptables à notre société ? Il nous faut donc perpétuellement et rapidement inventer, se réinventer et persévérer dans ce sens. Renan nous disait que « la nation est un plébiscite de tous les jours ». Prenons-le au mot.

Un critère supplémentaire : l’origine sociale ?

Dès la fin des années 1980, suite à un rapport de l’institut Montaigne sur l’égalité des chances[1], les pouvoirs publics tiraient la sonnette d’alarme : les jeunes issus des banlieues constituaient des cohortes entières de potentiels salariés à intégrer et à accompagner sur le plan professionnel. Le constat était simple : la France n’aurait pas besoin de nouvelle vague d’immigration, puisqu’elle disposerait déjà sur place des forces vives nécessaires au développement de son économie.

La révolte des banlieues à l’automne 2005 n’a fait que renforcer ce constat d’une déshérence d’une partie de notre jeunesse, tiraillée entre les exigences de la société d’accueil et l’appartenance à des minorités ethnoculturelles.

Le malaise en banlieue est profond.[2]Des études, telles que celle du Conseil d’analyse de la société (CAS)[3], avaient indiqué des pistes.

Une politique de « discrimination positive » devait permettre d’identifier et de sélectionner ces jeunes de cité pour les amener à exercer des responsabilités dans le monde du travail et la fonction publique. Ce constat n’a pas changé.[4] L’élaboration d’une élite républicaine « métissée » doit constituer la feuille de route de notre nouveau gouvernement.

L’identité sociale ne représente pas en effet un facteur de division, si elle est utilisée à bon escient ! L’identité sociale recouvre une réalité dans nos sociétés contemporaines qu’il serait vain de vouloir négliger, en dépit des cassandres qui considèrent qu’elle nuirait à la reconstruction de la gauche. La gauche est-elle si mal en point pour désigner une entité comme susceptible de la menacer dans son existence ? La gauche a-t-elle besoin de se démarquer si ostensiblement de la réalité multiculturelle de nos sociétés occidentales ? La gauche serait-elle en voie à refuser la complexité d’une notion déjà ancienne en sciences sociales, dont elle se veut pourtant à l’avant-garde ?

La droite en France a su s’emparer du concept plus marketing et opérationnel de « diversité » pour garantir le bien-être de nos organisations. Il est reconnu que cette diversité constitue un gage de performance et de richesse dans la lutte impitoyable que se livrent nos entreprises dans la mondialisation. Et ces entreprises souhaitent à tout prix éviter les dommages collatéraux des politiques de « name & shame » qui sont susceptibles de s’abattre sur elles …

Les partis et groupements politiques conservent une grande part de responsabilité dans la diffusion de ces valeurs. Ils ne concourent pas simplement à l’expression du suffrage universel en vertu de la Constitution (article 4). Ils ont pour objectif de concevoir et de promouvoir des modèles de réussite sociale susceptibles de jouer un effet d’entraînement pour l’ensemble des minorités. C’est à ce prix que les politiques de lutte contre les discriminations constitueront un facteur de réduction des inégalités pour le plus grand nombre.

Revoir le modèle républicain …

La réduction des inégalités constitue un objectif louable à condition de toucher tous les publics. Le combat pour l’égalité ne se distingue pas de la recherche d’une plus grande justice sociale.

Cette même justice invoquée par les penseurs anglo-saxons tels que John Rawls ou Amartya Sen pour justifier un ciblage des politiques publiques sur les publics les plus faibles en vertu du “principe de différence”.[5] Il n’en reste pas moins nécessaire de remettre en cause le modèle républicain français, en prenant en compte les origines sociales dans l’accès aux ressources.

Une élite métissée pourra voir le jour à condition de modifier le préambule de la Constitution et l’article 1er de la Constitution, qui prohibe toute distinction fondée sur la race, l’origine ou la religion.[6] Le critère du sexe a déjà permis d’envisager des quotas dans l’accès aux responsabilités politiques et professionnelles, en vertu de la nouvelle mouture de  l’article 1er de la Constitution issue de la révision du 23 juillet 2008…

Il suffit d’introduire un concept de diversité socio-culturelle pour promouvoir des quotas de jeunes d’origine immigrée, comme cela se fait déjà en fonction de leur lieu de résidence pour les emplois francs. Les minorités sont trop souvent reléguées au rang de souffre-douleur dans leur quête de visibilité et de notabilité. Cette visibilité et cette notabilité sont une condition nécessaire mais non suffisante de leur meilleure acceptation par le corps social. Ce rôle de locomotive est essentiel pour tisser, et non pour briser, des liens de solidarité avec leurs communautés d’origine.

Le risque d’une communautarisation des liens sociaux constitue une réalité. Pourtant, la communauté constitue un socle pour mettre un pied à l’étrier des jeunes des quartiers. Pourquoi ne pas en tenir compte ? Au nom de quels principes républicains doit-on négliger une économie performante assise sur des liens de solidarité, parfois souterraine, et donc dommageable pour la sécurité de nos concitoyens. La laïcité ? Le principe d’égalité ? L’indivisibilité du peuple français ? La souveraineté ? La contradiction est à prendre au sérieux.

Le principe d’égalité doit néanmoins se muer en un principe d’équité pour atteindre et déteindre sur toutes les catégories de la population ; s’agissant au principe de laïcité, il est malmené par la prédominance des religions chrétiennes sur les minorités juives, musulmanes ou bouddhistes ; le principe d’indivisibilité doit être concilié avec la résidence sur le territoire français de peuples, tels que les Corses ou les Bretons, distincts par leur histoire ou leur langue ; enfin, la souveraineté est malmenée par le haut, en déléguant de plus en plus de compétences à l’Union européenne, sans se donner la peine d’évaluer leur caractère distributif …  

Le modèle républicain est un modèle qui a prouvé ses mérites. Il est nécessaire cependant de l’adapter pour en faire un modèle de nouveau efficace. Le risque de radicalisation d’une partie de notre population passe par un aménagement de nos grands principes du vivre-ensemble. C’est à cette condition que la France pourra retrouver ses couleurs, notamment sur la scène internationale…

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[1] Institut Montaigne, Les oubliés de l’égalité des chances, rapport du groupe de travail sous la présidence de Yazid SABEG et Laurence MÉHAIGNERIE, janvier 2004 : http://www.institutmontaigne.org/publications/les-oublies-de-legalite-des-chances

[2] Laure BRETTON, “Banlieues au bord de la crise des maires”, Libération, 30 mars 2018 : http://www.liberation.fr/france/2018/03/30/banlieues-au-bord-de-la-crise-de-maires_1640185

[3] Conseil d’analyse de la société, « Pour une société de la nouvelle chance ». Une approche républicaine de la discrimination positive, La documentation française, Paris, 2005.

[4] Mohamed MECHMACHE : “Les choses n’ont pas évolué dans les banlieues, sur la question humaine et sociale”, Le 5/7 de France Inter, 9 avril 2018 : https://www.franceinter.fr/emissions/le-5-7/le-5-7-09-avril-2018

[5] Voir notamment John RAWLS, La théorie de la Justice (1971), traduction française par Catherine AUDARD pour les éditions du Seuil, 1987.

[6] « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

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