En déplacement à Nantes, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé que des concours spécifiques seraient réservés à des étudiant-e-s issu-e-s de milieu modeste pour accéder aux écoles préparant à officier dans la haute fonction publique. Il est tout à fait possible de se réjouir de cette décision, qui ouvre la voie à plus de diversité et à plus d’inclusion dans les grands corps de l’État, ainsi qu’aux postes de cadres dans la fonction publique territoriale et hospitalière.
Néanmoins, il est également possible de s’interroger sur les critères de pauvreté retenus par le Gouvernement pour mettre en œuvre cette mesure. Parmi certaines classes préparatoires intégrées (CPI), comme par exemple la CP’ENA, la sélection peut effectivement s’effectuer sur critère boursier : les élèves doivent avoir détenu une bourse de l’enseignement supérieur pour être admis à cette classe préparatoire. Le fait d’avoir été boursier au cours de sa scolarité est-il susceptible d’encourager la prise en compte des difficultés rencontrées par les jeunes pour entrer dans la vie active ? La sélection par l’argent, ou par le réseau, à l’école, peut-il être acceptable dans une nation comme la nôtre ?
Les statuts sociaux sont un des critères juridiquement acceptable du modèle républicain de « discrimination positive », tout comme l’origine géographique ou le handicap. Ce sont des critères collectifs, qui peuvent amener une cohorte de jeunes issus de milieux défavorisés et/ou issus des quartiers à exercer ensemble certaines responsabilités. Ces critères ou ces quotas sont-ils cependant un gage de diversité « ethnoculturelle » ou « ethno-religieuse » ? Permettront-ils de « colorer » les managers de la fonction publique de demain ?
Rappelons que, sur le plan constitutionnel légal ou réglementaire, le critère de l’origine ethnique est prohibé. Comment, dans ces conditions, s’assurer que la diversité sociale soit également synonyme de diversité « raciale », à l’instar des effets des programmes d’affirmative action aux États-Unis ?
Dans l’un de mes ouvrages intitulé « Discrimination positive versus discrimination positive » (Éditions universitaires européennes), j’avais proposé d’utiliser un des critères des politiques antidiscriminatoires pour le restaurer, le « retourner » au profit de l’intérêt général : l’apparence physique, plutôt que le patronyme ou la dignité de l’être humain, afin de retrouver davantage de justice dans nos politiques sociales et territoriales.
Ce critère n’est pas prohibé par la Constitution et fait, par exemple, l’objet d’une jurisprudence fournie au Canada. Il permet d’appréhender des situations très variées, comme par exemple les phénotypes, la couleur de peau, le teint, le corps, les malformations, le visage, la laideur, l’odeur, l’obésité, la taille, l’accoutrement, la grossesse, l’âge ou le sexe...
Les personnes en situation de pauvreté, en raison de leur lieu de naissance et/ou de leur origine familiale, souffrent davantage de handicap physique, notamment à cause de problèmes de santé ou d’alimentation. Ces problèmes physiques ou psychiques peuvent influer sur leur apparence, en dressant des obstacles à l’obtention de soins, d’un emploi, d’un logement ou d’un service.
« La République assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction selon les apparences » : cette formulation pourrait convenir et servir au pouvoir constituant en vue d’une République aveugle aux différences - colorblindness. Mais il faut militer, à mon sens, précisément pour une prise en compte des stigmates, des préjugés et des stéréotypes, afin de reconnaître et de représenter la présence des minorités sur notre sol, ainsi que le caractère multiculturel, de fait, de notre société.
Ce débat agite l’opinion des démocraties occidentales depuis des décennies, entre « républicains » et « communautariens ». Certains auteurs français, issus notamment des rangs du printemps républicain, souhaitent exclure la prise en compte par les normes d’un fait de société. Mais le passé nous enseigne que des crimes de guerre et les contre l’humanité ont été commis au nom de la pureté de la « race ». Les génocides, la colonisation, l’esclavage ou encore la ségrégation ont sévi et ont été subis afin d’inférioriser et d’exterminer des peuples entiers. La France a sa part de responsabilité dans ces fléaux modernes et doit en tirer les conséquences. Un retournement contemporain du cours de l’Histoire de notre Etat est nécessaire pour rendre justice à la mémoire des opprimés.
Être en situation de pauvreté n’est pas l’apanage des « mâles » blancs, cinquantenaires, issus des classes bourgeoises et « hétéronormés ». Il est nécessaire de faire appel à nos appartenances multiples pour combattre les assignations à résidence ou sociales, en améliorant notamment l’usage de nos statistiques.
L’identité est traversée de contradictions qui accélèrent les processus de métissage. Le caractère hybride de nos engagements, de nos agissements et de nos comportements, de notre vécu, de nos émotions de nos racines, est parfaitement saisissable par le droit, en dehors de tout tri sélectif, de toute sélection hygiéniste et/ou biologique, de la préférence nationale ou de contrôle policier.
L’adéquation entre les compétences et la priorisation selon les apparences n’est pas automatique. Bien évidemment, il faut de la motivation, du travail et, donc, du mérite, pour amener les jeunes des quartiers populaires à se préparer à la vie publique, à s’intégrer dans leur milieu professionnel et à réparer les injustices et les inégalités encore très présentes dans notre société. Refléter par le haut les bassins d’emploi, les communautés de vie, les zones en déshérence, qu’elles soient rurales ou urbaines, est un impératif, un signe de richesse et de prospérité d’un pays comme la France ; c’est un chemin tortueux vers davantage de croissance et de bonheur.
Liste des signataires :
Mehdi Thomas ALLAL,
auteur et enseignant ;
Asif ARIF,
avocat au Barreau de Paris et auteur d’ouvrages sur l’islam et la laïcité ;
Kossi ATSU,
conseiller politique ;
Nadjib SELLALI,
journaliste réalisateur ;
Slimane TIRERA,
directeur de NewVo Radio.