Séparatisme «islamiste» ou entre-soi des élites?

La lutte contre le «séparatisme islamiste» n’est que l’aveu de l’échec de trente ans des politiques d’intégration, de rapport en rapport, de plan Marshall en plan Marshall, de désillusions en désillusions pour les quartiers populaires. Par Mehdi Thomas Allal, maître de conférences à Sciences Po & Asif Arif, avocat au Barreau de Paris et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et la laïcité.

Alors qu’Emmanuel Macron était prévu aujourd’hui à Mulhouse pour dévoiler son plan de lutte contre le « séparatisme islamiste », le gouvernement devrait bientôt rendre sa feuille de route, dans la foulée du discours présidentiel très attendu : financement étranger des lieux de culte, formation des imams, structuration de l’islam de France, contrôle du développement des écoles hors contrat ou de l’instruction à domicile, etc., tous les sujets devraient y passer.

Mais si le mal était ailleurs ? S’il ne fallait pas regarder du côté des élites de la République et leur endogamie chronique, en ces temps où il est nécessaire de dessiner les contours de la fabrique d’une élite métissée. Car les discriminations dans les hautes sphères de la fonction publique et des conseils d’administration du privé perdurent malheureusement, et font accroire qu’il existe un cercle vicieux dans la reproduction des responsables politiques, économiques, syndicaux, associatifs, y compris au détriment des femmes…

Tant que des cohortes de jeunes issus de l’immigration, ayant une couleur de peau différente, un patronyme à consonance étrangère, une adresse dans un quartier défavorisé ou encore une apparence « louche », etc., se heurteront à des obstacles institutionnels insurmontables, le réflexe identitaire croîtra et fera la place à un islam dévoyé tant redouté.

La lutte contre le « séparatisme islamiste » n’est que l’aveu de l’échec de trente ans des politiques d’intégration, de rapport en rapport, de plan Marshall en plan Marshall, de désillusions en désillusions pour les quartiers populaires. Certes, il y a urgence à combattre le terrorisme ou le communautarisme musulman, mais n’est-ce pas sur le terrain économique et social, et non celui de la laïcité qu’il faut avant tout se positionner ? 

L’embellie économique que vit la France, contrairement à certains de ses voisins européens outre-Rhin, doit nous amener à encourager encore plus la redistribution des richesses vers les territoires en difficulté, et les pauvres en particulier. L’État vient de créer une énième agence en faveur de la cohésion. Alors que le renforcement du lien social constitue une nécessité évidente, les pouvoirs publics mènent une politique qui penche cependant encore trop vers les classes aisées.

La justice sociale et la justice fiscale sont les garants de l’émergence d’une classe moyenne enfin représentative de la société multiculturelle dans laquelle nous nous côtoyons, nous nous fréquentons, mais dans laquelle les biens en commun sont également trop épars et bien mal partagés.

Les élections municipales sont l’occasion de conserver ou, au contraire, de porter des édiles au pouvoir qui soient davantage sensibles à la question sociale et environnementale. À Paris par exemple, la bataille est loin d’être gagnée pour Anne Hidalgo, mais l’enjeu est ailleurs : comment faire fructifier les mesures écologiques et courageuses adoptées par la majorité sortante, sans pour autant négliger la question de l’inclusion de tous, et surtout des migrant-e-s, dans  la cité parisienne.

Car n’en doutons plus : l’insertion sociale et professionnelle des jeunes issus de la diversité constitue le talon d’Achille de notre République. Le combat doit être mené maintenant et pour de bon, au-delà des effets de manche et d’annonce. Et il sera alors possible de constater que les jeunes Français de culture musulmane n’ont plus besoin de s’identifier à des causes perdues et néfastes pour le vivre ensemble.

 

Par Mehdi Thomas Allal, maître de conférences à Sciences Po et responsable du pôle « Vivre ensemble » au sein du think tank le Jour d’après (JDA). & Asif ARIF, avocat au Barreau de Paris et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et la laïcité. Il a publié aux éditions l’Harmattan « Être musulman en France ».

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