Lettre ouverte à Marlène Schiappa

Péniblement sortis d’un marasme médiatique sur la loi sécurité globale et la loi sur le « séparatisme » (rebaptisée loi visant à renforcer les principes républicains), nous voilà repartis en croisade pour défendre la laïcité...

Péniblement sortis d’un marasme médiatique sur la loi sécurité globale et la loi sur le « séparatisme » (rebaptisée loi visant à renforcer les principes républicains), nous voilà repartis en croisade pour défendre la laïcité, avec comme pourfendeurs de celle-ci, Caroline Fourest, qui, depuis peu, fait déjà le tour des plateaux de télévision pour chanter le nouveau mantra : « les gouvernements successifs n’ont rien fait et notre modèle laïque dépérit ». Cette mission, quasi religieuse, se nomme « les états généraux de la laïcité ».

La laïcité, qui visiblement a souvent bon dos lorsque des échéances électorales se rapprochent, est, en France, en rien en crise. La crise vient d’une élite bien particulière issue des salons parisiens, qui a décidé de faire sécession et de faire sienne une guerre contre le voile ou contre tout musulman qui ne serait pas de leur avis.

Rien de mieux qu’un principe aussi peu compris que la laïcité – rappelons que l’application juridique de ce principe fait l’objet de nombreuses jurisprudences, que même certains ministres s’amusent à esquiver – pour pouvoir mener cette croisade.

Sauf que la laïcité, en France, n’est pas en danger. En revanche, elle est entre les mains de celles et ceux qui l’instrumentalisent, la présentent sous le même angle ; et nous savons déjà de quoi les débats seront faits. Nous pouvons déjà imaginer la douceur bienveillante des idéologues de quelques chaines de télévision qui vont dire du bien de la cohésion nationale et des musulmans. S’il fallait écouter Caroline Fourest, qui estime que nul ne fait bien son travail sur la laïcité depuis des décennies, nous avons hâte d’entendre les avis des conseillers d’État et autres magistrats spécialisés, ainsi que les acteurs de terrain, qui ont pourtant façonné la jurisprudence actuelle et qui connaissent, sans vouloir méconnaitre les qualités de Caroline Fourest, bien mieux la laïcité.

Au lieu de s’entêter dans cette ligne – dont les accointances idéologiques sont proches du Printemps Républicain, auquel Slate avait pourtant consacré des enquêtes fouillées -, Marlène Schiappa devrait s’intéressait à la radicalisation des mouvements d’extrême droite qui semble bien moins mouvoir et émouvoir nos politiques, et qui, pourtant, selon plusieurs agences de renseignement (britannique, allemande et américaine), apparaît comme étant le nouveau fléau en cours de développement dans les pays occidentaux.

Cette fixation quasi psychiatrique sur l’islam fait oublier que la France a d’autres enjeux bien plus importants à l’heure actuelle – comme la crise sanitaire, pour ne pas l’oublier. Il faut rappeler également que, récemment, des attaques ont été commises contre des mosquées et que les milieux d’extrême-droite ont des connexions très étranges avec les filières djihadistes radicales, qui ont été mises en lumière par le procès de Charlie Hebdo.

On ne pourra pas reprocher aux membres de ces états généraux d’ignorer ces sujets. Mais face à l’expansion exponentielle de cette radicalisation, quelles mesures sont prises par le gouvernement qui semble être obsédé par l’islam matin, midi et soir ?

Quand on souhaite réellement servir la République, on ne s’attaque pas à ceux qui ne pensent pas comme vous (cela relève clairement de la liberté d’opinion et de pensée) mais à ceux qui veulent détruire la Nation et susciter une guerre civile. Or, à ce jour, Monsieur Éric Zemmour a autant d’émissions de télévisions à son actif, qu’il a de condamnations judiciaires pour incitation à la haine raciale. 

Ce ne sont pas les musulmans qui mènent la France droit dans le mur ; ce sont des politiques irresponsables. Entendez-nous, Madame Schiappa : annulez vos états généraux sur la laïcité et organisez plutôt des états généraux sur la radicalisation des mouvements d'extrême-droite, car l’avenir, en politique, c’est comme les plantes, il faut les arroser pour les préserver.

Texte collectif :

Par Asif ARIF, avocat au Barreau de Paris, auteur spécialiste des questions d’islam et de laïcité.
Mehdi Thomas ALLAL. enseignant à Sciences Po, auteur spécialiste des questions de racisme et de discriminations.
& Slimane TIRERA, directeur de NewVo Radio et auteur de "La Fin des Potes, autopsie d'un universaliste".

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