Observatoire de la haine en ligne: un outil pour combattre efficacement la cyber-haine?

L’observatoire de la haine en ligne est désormais sur les rails. Gadget ou véritable avancée sociale ? Le temps nous le dira. Mais gageons que les moyens mis à disposition de cet observatoire de la cyber-haine ne seront pas à la hauteur des enjeux recelés par la lutte antiraciste. Par Mehdi Thomas Allal & Louis-Georges Tin

Par Mehdi Thomas ALLAL, maître de conférences à Sciences Po
& Louis-Georges TIN, président d’honneur du Conseil représentatif des associations noires (CRAN).


Ayant échappé de peu à la censure du Conseil constitutionnel de la loi Avia du 24 juin 2020, l’observatoire de la haine en ligne est désormais sur les rails : il s’est réuni pour la seconde fois vendredi dernier, et semble tenir certaines de ses promesses ; rattaché au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), cet outil est avant tout un organe de réflexion : il vise à analyser les phénomènes haineux, et à favoriser l’échange de bonnes pratiques, notamment avec l’étranger, en menant des études à la fois qualitatives et quantitatives sur les contenus abrités par la Toile.

Toutes les parties prenantes du la lutte antiraciste et contre l’antisémitisme ont répondu présentes : les grandes plateformes du numérique, comme Facebook, Google ou Twitter travailleront côte à côte avec des associations françaises reconnues d’utilité publique, comme la LICRA, SOS Homophobie et SOS racisme... L’organisation compte également parmi ses membres des institutions issues du gouvernement, comme le secrétariat d’État du Numérique, le ministère de l’Éducation nationale ou encore le Haut Conseil pour l’égalité femmes/hommes. Enfin, certains chercheurs participent aux débats, à l’instar de Dominique Taffin, directrice générale de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, ou Hasna Hussein, spécialiste de la lutte contre la propagande jihadiste.

Néanmoins, les moyens d’agir de cet observatoire pour faire taire les propos haineux risquent vite d’être débordés par la profusion de contenus illicites sur Internet. Rappelons que le Conseil constitutionnel a censuré la proposition majeure de la loi Avia qui prévoyait d’obliger les plateformes à retenir dans un délai de 24h ce type de contenus… Si l’on prend le seul exemple de la lutte contre l’antisémitisme, ce ne sont pas moins de 51.816 contenus illicites qui ont été identifiés en 2019 par l’observatoire mis en œuvre par le CRIF ! De quoi douter de l’efficacité des pouvoirs publics en la matière.

Certes, la réflexion ne peut que s’enrichir via la nouvelle définition juridique des propos haineux et via l’émulation des partenariats ainsi créés pour réguler la diffusion de l’information, notamment sur les réseaux sociaux. Mais le chantier est trop vaste : les poursuites judiciaires risquent de demeurer la portion congrue de tous les signalements, même si ceux-ci doivent être rendus publics.

L'observatoire sera très attendu, par ailleurs, sur la question de l'islamophobie. Ayant été longtemps tolérée, voire encouragée par certains dirigeants politiques totalement irresponsables, elle est aujourd'hui diffusée à un niveau jamais égalé dans l'histoire de ce pays. Au-delà de la nécessité d'établir une limite claire entre ce qui relève de la liberté d'expression et ce qui relève de l'expression raciste et délictueuse, l'observatoire risque là aussi d'être débordé, sans disposer des soutiens suffisants au niveau des tribunaux. A cet égard, quand il s'agit de lutter contre l'islamophobie en ligne, c'est un peu s'engager à nettoyer les écuries d'Augias…

II en va de même pour la haine anti-noirs. Dans ce domaine, bien souvent, les outils législatifs sont complètement absents. Par exemple, en matière d'esclavage, l'apologie de crime contre l'humanité ou le négationnisme ne sont pas condamnés par la loi, pas même par la loi Taubira. Donc on peut tout à fait dire les pires horreurs à propos de la traite négrière, sans être exposé à la moindre poursuite pénale. Et les outils « policiers » manquent aussi ; ainsi, les plaintes pour racisme sont recensées par la police : agression antisémite ou antimusulmans, mais il n'y a aucune case concernant le racisme anti-noir, ce qui constitue une discrimination dans la lutte contre les discriminations. Dès lors, l'observatoire va-t-il aussi se caler sur des outils aussi défaillants ? Gadget ou véritable avancée sociale ? Le temps nous le dira. Mais gageons que les moyens mis à disposition de cet observatoire de la cyber-haine ne seront pas à la hauteur des enjeux recelés par la lutte antiraciste.

 

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