Lettre ouverte au Président de la République sur les parents accompagnateurs

Par Asif ARIF, avocat au Barreau de Paris, auteur spécialisé sur les questions d’Islam et de laïcité ; Mehdi THOMAS ALLAL, maître de conférences à Sciences Po ; et Madjid MESSAOUDENE, adjoint au Maire à la lutte contre les discriminations de la ville de Saint-Denis, militant antiraciste.

Monsieur le Président de la République,

nous prenons l’initiative de cette tribune afin de vous interpeller sur un sujet que nous avons tous à cœur : la laïcité. Depuis des mois, désormais, nous écoutons notre Ministre de l’Éducation nationale parler d’atteintes à la laïcité dans nos écoles républicaines. Il en profite également, comme ce fut le cas ce matin au micro de RMC, pour rappeler sa position personnelle – étant donné qu’il n’existe aucune loi sur le sujet – très stricte sur les parents accompagnateurs, et plus particulièrement sur les femmes voilées, puisqu’il leur conseille de ne pas porter le voile lors des sorties scolaires.

Nous ne concevons pas la laïcité comme un principe qui exclut les femmes voilées de notre République. Nous le concevons comme un principe ayant pour objectif de nourrir le « vivre ensemble », mais également comme une dynamique d’inclusion dans notre société, qui peut y être représentée dans toute sa diversité (culturelle ou religieuse). Le principe de laïcité n’interdit pas, il proclame une grande liberté, la liberté de conscience.

Comment peut-on d’un côté tenir l’argumentaire visant à dire que les femmes voilées devraient mieux s’intégrer, alors que de l’autre nous faisons tout pour qu’elles s’éloignent de la communauté éducative ? Cette exclusion ne sied pas à la République, Monsieur le Président. Le principe de laïcité n’a pas valeur constitutionnelle pour diviser nos concitoyens. Lorsqu’un membre du Conseil des sages de la laïcité suscite la polémique sur le voile de Mennel Ibtissem, sur la militante syndicaliste Maryam Pougetoux et sur beaucoup d’autres sujets d’actualité concernant la laïcité, alors que le Conseil des sages se veut être une institution d’apaisement, il y a là une problématique qu’il faut envisager de front.

Nous ne souhaitons pas d’une France qui a vendu son principe de laïcité à l’agenda du Rassemblement National. Nous souhaitons revenir à ce que notre État de droit a toujours eu de plus concret : la jurisprudence. Tant le Conseil d’État, dans une étude, que les arrêts des tribunaux administratifs vont dans le sens d’une permission et non d’une interdiction.

Inscrivons, clairement, dans la loi que les parents accompagnateurs ont le droit de porter des signes religieux en tant qu’usagers du service public, mais que ce port du signe religieux ne doit pas empêcher le bon fonctionnement du service public, notamment à travers des actes de prosélytisme. Nous ne pouvons plus exclure les femmes portant le voile, simplement sur la base qu’elles représenteraient une idéologie politique. D’abord, parce que nous n’en savons rien. Ensuite, parce que tant qu’elles respectent les lois républicaines, nous ne pouvons rien leur reprocher.

Comment expliquera-t-on, Monsieur le Président, aux enfants de la République, qu’ils n’ont pas pu bénéficier de sorties scolaires en l’absence d’encadrants, alors que des femmes voilées se portaient volontaires, mais qu’elles ont été délaissées par la République ? Comment expliquera-t-on aux enfants de ces mamans voilées, qui souhaitaient accompagner des classes entières lors des sorties scolaires, que la République a mis leur maman de côté aux motifs qu’elles portaient un voile ? Une telle solution serait un scandale pour la République, une régression pour nos droits individuels et une atteinte à nos libertés fondamentales.

Monsieur le Président, faisons le pari d’un avenir ensemble, pas d’une société que la République aura fracturée pour de petits calculs électoraux. Laissez les musulmans de France être fiers de leur pays.

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