A propos de la création d’une unité de contre-discours républicain

Cette unité, à la suite du « bataillon de community managers » promis par Manuel Valls sous le précédent quinquennat,  est-elle une fausse bonne idée pour « réguler » la Toile ? C’est la question qu’on peut poser, aux lendemains de l’effroi causé par le meurtre du professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, et de l'attentat dans une église à Nice …

La création d’une unité de contre-discours républicain est-elle à la hauteur des enjeux posés par la tentation fondamentaliste ?

par 

Mehdi Thomas ALLAL, maître de conférences à Sciences Po
& Fondateur du think tank Le Jour d’Après (JDA) ;

Habiba BIGDADE, présidente de la Ligue des droits de l’homme (LDH) 92
& secrétaire générale de la convention pour une sixième République ;

Nadjib SELLALI, journaliste réalisateur.

 

Marlène Schiappa l’a annoncé à l’Obs le 23 octobre dernier : en vue de contrer le discours « islamiste » en ligne, une unité de contre-discours républicain sur les réseaux sociaux sera créée, sous l’égide du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), désormais dirigé par le préfet Christian Gravel.

Cette unité, à la suite du « bataillon de community managers » promis par Manuel Valls sous le précédent quinquennat, ainsi que de la campagne Stop djihadisme lancée en janvier 2015,  est-elle une fausse bonne idée pour « réguler » la Toile ? C’est la question qu’on peut poser, aux lendemains de l’effroi causé par le meurtre du professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty…

En effet, de nombreux observateurs ont indiqué que l’arsenal législatif pour combattre la haine en ligne et prévenir les propos des fondamentalistes existait déjà, notamment dans le Code pénal, avec le délit d’incitation à la haine … ; ce qui leur permettait de conclure par la question suivante : cette unité est-elle encore un nouveau comité Théodule ?

La construction d’une riposte à la propagande islamiste répondrait-elle à l’urgence et à la politique d’affichage du gouvernement, ou viserait-elle à désamorcer véritablement les processus de radicalisation à l’œuvre chez certains jeunes musulmans ?

Nous tenions à le rappeler, nous pensons que la meilleure façon de lutter contre Daech et le terrorisme islamiste consiste dans l’arrêt clair et net du financement de ce dernier à travers les acquisitions, sur le marché illégal, de barils de pétrole vendus à vil prix, leur permettant ainsi de constamment se réapprovisionner en fonds et, in fine, de se structurer de manière solide et de plus en plus durable dans les pays occidentaux.

Nous ne remettons absolument pas en cause la nécessité réelle de combattre réellement le terrorisme sur le plan social et sociétal. Il est toutefois plus que nécessaire que nous nous retournions sur les véritables sujets qui préoccupent les citoyens français, à savoir la pandémie de codiv-19 et l’écroulement de l’économie qui risque de s’en suivre, plutôt que de détourner l’attention avec des polémiques sur la laïcité et le « vivre ensemble »…

Pour combattre le fondamentalisme, il faut s’en remettre à nos services publics, notamment l’Éducation nationale, comme précisément Samuel Paty avait tenté de le faire en montrant les caricatures de Mahomet. Le tout sécuritaire n’est pas la solution, il faut faire confiance à la lucidité et la clairvoyance de la très grande majorité de Françaises et de Français, qui refusent tout amalgame entre islam et terrorisme.

Le basculement dans la folie meurtrière des jeunes djihadistes doit être analysé sous le prisme de la relégation économique et professionnelle de certaines couches de la population, enfermées dans de véritables ghettos communautaires, déjà pointés du doigt par Emmanuel Todd dès 1995 dans Le destin des immigrés, et récemment rappelés à leur existence par l’actuel recteur de la mosquée de Paris, autrement appelés « les territoires perdus de la République »…

Certes, faut-il passer de la parole aux actes ! Mais pas n’importe comment, et surtout pas à n’importe quel prix. Il faut croire en les paroles de notre Garde des Sceaux, qui expliquait il y a peu sur les ondes de France Inter que la lutte contre le terrorisme islamiste s’effectuerait dans le cadre de notre État de droit.

Ce n’est pas quelques déments fanatisés au « biberon » de l’islamisme qui doivent nous inciter à mettre au ban nos libertés publiques chèrement acquises depuis plus de deux siècles et la Révolution française, en particulier la liberté d’expression. N’offrons pas la victoire posthume à tous ces islamistes, qui n’aspirent qu’à une chose : devenir des martyrs, en provoquant un climat de guerre civile, ici ou ailleurs.

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