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Billet de blog 28 avr. 2012

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La Grèce dans « la peur de Weimar » : le phénomène Chryssi Avghi

Parmi les nombreuses questions actuellement débattues dans l’espace public grec, une a particulièrement retenu mon attention. On parle de plus en plus d’un scénario à la « Weimar » qui pourrait survenir dans les mois à venir en Grèce.

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Parmi les nombreuses questions actuellement débattues dans l’espace public grec, une a particulièrement retenu mon attention. On parle de plus en plus d’un scénario à la « Weimar » qui pourrait survenir dans les mois à venir en Grèce. La république allemande de l’entre deux-guerres avait suscité l’émergence du nazisme faute d’avoir su instaurer un régime politique stable. A la source de ce débat, la montée en puissance du parti néo-nazi Chryssi Avghi (« l’aube dorée »).

Très bas dans les sondages jusque février, où le parti n’apparaissait même pas dans les enquêtes, Chryssi Avghi a dépassé début mars les 3% nécessaires pour entrer à l’assemblée. Il est aujourd’hui crédité d’environ 5% d’intentions de vote.

Méconnu du grand public, ce parti qui n’était à l’origine qu’une organisation très fermée, a été créé à la fin des années 70 par une grande figure de l’extrême droite grecque, Nikolaos Michaloliakos. Il s’était fait remarquer dès le début des années 1970 pour sa participation à des actions nationalistes violentes, ce qui lui coûtera deux condamnations de prison ferme. Ce sera l’occasion pour lui de rencontrer les  « coup-d’étatistes » de 1967. C’est à la sortie de son 2e séjour qu’il publiera le premier numéro du journal Chryssi Avghi, et créera l’organisation qui fait actuellement trembler la Grèce.

La véritable entrée de Chryssi Avghi dans le monde politique a lieu durant les élections municipales de novembre 2010 au cours desquelles N. Michaloliakos est élu conseiller municipal d’Athènes avec 5.3% des voix autour du slogan « Pour refaire d’Athènes une ville grecque » (Να ξαναγίνει η Αθήνα ελληνική). Ce sera l’occasion pour la Grèce de découvrir ce parti très secret. Il ne faudra pas attendre longtemps : peu après son élection Michaloliakos se fait remarquer au conseil municipal en effectuant un salut nazi.

Pour se refaire une crédibilité, Chryssi Avghi a tenté d’enterrer les textes écrits par son chef dans les premières années de l’organisation. Le quotidien Ethnos a mis la main sur une archive daté de mai 1987 intitulé « Hitler pour mille ans ». Il est écrit : « Le 30 avril 1945, une resplendissante page de l'histoire contemporaine se ferme. Le grand homme du XXe siècle, l'animateur et l'apôtre de la révolution de la croix gammée est mort. 1945, tous ceux qui ont cru en l’idéal de la révolution national-socialiste se sentent glacés, se sentent hésitants face à l’avenir, un avenir sans sa présence et ses conseils ». Terminant sur un « HEIL HITLER » ce texte est signé par Michaloliakos, actuel président de l’organisation. Le logo de l'organisation, « le méandre », motif grec très utilisé, ressemble d’ailleurs étrangement à la croix gammée. Il symbolise la bravoure et la lutte perpétuelle.

Hitler, Hess, Metaxas, Papadopoulos, les références ne laissent aucun doute possible. Autre référence, plus incongrue celle-ci : Lucifer, qui est d’ailleurs à l’origine du nom du parti « L’aube dorée » (« fosforos » en grec ancien signifie « celui qui apporte la lumière »).

Sur les questions religieuses, l’idéologie du parti semble particulièrement confuse. Michaloliakos a personnellement beaucoup écrit sur Lucifer, le paganisme et même la magie médiévale. Il semble en outre passionné de Grèce antique, faisant souvent référence aux 12 dieux de l’Olympe. L’organisation du parti suit d’ailleurs le modèle des phallanges spartiates. Et alors même qu’il est précisé dans leur programme qu’ils comptent « promouvoir le caractère national de l’Eglise », Michaloliakos accuse personnellement dans ses ancients écrits l’église chrétienne d’avoir provoqué « 20 siècles d’obscurantisme ».

Chryssi Avghi est en quelque sorte porteur de l’héritage dictatorial basé sur une mouvance nationaliste qui n’a jamais accepté les pertes de territoires non annexés à l’Etat grec, mais où vivaient et vivent encore des grecs. Cette mouvance considère de manière générale la « race grecque » comme supérieure, elle ne doit donc pas se mélanger, ni se laisser abattre par les autres races inférieures.

Il est difficile de comparer cette organisation politique avec une quelconque autre en France ou dans n’importe quel autre pays européen. Le phénomène Chryssi Avghi correspond à un état d’esprit  greco-grec qui mélange plusieurs éléments parfois contradictoires.

Tout d’abord, c’est un parti nationaliste, qui prône l’antisémitisme et la haine des étrangers. « Nous voulons mettre dehors tous les immigrés clandestins, nous voulons débarrasser cet endroit de leur puanteur » explique un candidat lors d’un meeting au Pirée « ils ne devraient pas être là et ils partiront d’une manière ou d’une autre – de grè ou de force ». Les membres de ce parti se sont fait remarquer à plusieurs reprises ces dernières années en faisant des « chasses aux immigrés » allant parfois jusque dans leurs habitations pour les « tabasser ». Leur programme prévoit sur ce point « l’arrestation immédiate et l’expulsion de tous les immigrés clandestins.(…) Les peines ne se purgeront pas en prison, mais dans des centres de rétention où s’effectueront en parallèle des travaux d’intérêt général » (les positions politiques du parti sont trouvables en grec ici).

L’association faite par Chryssi Avghi repose essentiellement sur la montée de la violence en Grèce et en particulier dans le centre d’Athènes, qu’ils associent à l’immigration. Dans un pays qui ne connaît que très peu l’insécurité, et comprend difficilement ces explosions de violence l’explication qu’ils apportent peut séduire. Pourtant, les agressions et cambriolages ont surtout augmenté depuis le début de la crise, expliquant de fait cette violence plus par l’appauvrissement de la population que par l’immigration massive.

En plus d’expulser les immigrés, Chryssi Avghi promeut le placement de forces spéciales aux frontières, qui seront de nouveau protégées par des mines anti-personnelles. Mais leurs ambitions ne s’arrêtent pas là, ils insistent dans leur programme sur la grécité de la Macédoine, de l’Epire du Nord et de Chypre (« Assistance par tous les moyens à la lutte pour la libération du territoire occupé »).

Derrière ce nationalisme radical, s’exprime par l’idéologie de Chryssi Avghi une certaine nostalgie de la dictature. Nombreux sont les grecs qui ont pu me dire, que malgré tout, la dictature avait remis en ordre le pays. J’ai pu rencontrer deux futurs votants de Chryssi Avghi qui m’ont expliqué leur choix, essentiellement axé sur cette volonté de rétablir des règles, qui seront enfin suivies par l’ensemble des citoyens. Ils dénigrent le désordre qui règne actuellement en Grèce, où les lois sont à peine respectées. D’une certaine manière, le vote Chryssi Avghi est une réaction contre la corruption et la fraude généralisée, qui ne peuvent, pour eux, être solutionnées par les propositions des partis qui ont conduit le pays à sa perte.

Cette promotion de l’ordre par une organisation politique n’est pas sans rappeler le grand Etat Parallèle grec (« Parakratos ») qui s’était constitué au sortir de la seconde guerre mondiale autour des anciens collaborateurs, et qui durant la période d'après guerre s’était placé en garant de l’ordre face à la menace communiste. Il fut très actif au début des années dans les années 1960, années durant lesquelles les membres du « parakratos » tueront un député (ce qui inspirera le film "Z"), et provoqueront la chute de Karamanlis, évènement qui conduira à l’établissement de la dictature, lors de laquelle l’Etat parallèle remplacera l’Etat précédent. Ce « parakratos » avait pour particularité d’être infiltré à grande échelle dans l’armée et la police. Généralement il se plaçait auprès de la population, apparaissant comme un recours contre les défaillances de l’Etat central, s’apportant de fait de nombreux soutiens. La dictature emmènera avec elle l’Etat parallèle dans sa chute, effondrement achevé par l’abolition complète de l’organisation par Andreas Papandréou au début des années 1980.

Sur de nombreux aspects, on peut voir la dynamique impulsée par Chryssi Avghi comme étant une tentative de réinstaurer cet Etat parallèle. Il rassemble par son action tous les nostalgiques de la dictature, certainement plus nombreux que ce que l'on pourrait croire. Surtout, au vu des circonstances on doit noter tout le potentiel d’une telle organisation, qui ne limite pas son action à une simple participation aux élections

Tout d’abord, l’action du parti consiste à faire ce que l’Etat ne fait pas/plus. « Depuis plus d’un an, des membres du parti donnent des sacs de riz, de pâtes, de l’huile de l’olive et des habits à des familles dans le besoin. Cela dans des cartons où il est marqué « Je vote pour Chryssi Avghi pour nettoyer le pays » et « Pour qu’Athènes redevienne grecque »  explique le site en ligne Athensnews. L’aide va encore plus loin que cela, Chryssi Avghi proposant à tous ceux qui ont peur de sortir dans la rue de les escorter pour retirer de l’argent, ou faire leurs courses. Ce clientélisme leur permet de se faire apprécier par une partie de la population qui n’y arrive plus.

Ce parti entretient par ailleurs d’étroites relations avec la police et l’armée. Le frère de Michaloliakos est à ce propos un haut responsable de l’armée hellénique. Un rapport ministériel datant de 2004 publié par le quotidien Ta Nea affirmait que : « Chryssi Avghi conserve toujours aujourd’hui de très bonnes relations et des contacts avec des officiers et des sous-officiers titulaires en activité et retraités." Ce même rapport statuait que « La police les a approvisionnés en radios et matraques dans le passé, à l’occasion des très grandes manifestations, lors des anniversaires du soulèvement de Polytechnique, mais aussi lors des manifestations de « l’espace gauchiste et anarchiste » pour se faire passer pour des citoyens « indignés » et provoquer des affrontements ».

Cette question des liens avec la police est très importante. A de nombreuses reprises, les militants de Chryssi Avghi semblaient protégés par la police, qui affrontait avec eux les manifestants (c’était le cas en février 2008 par exemple). Une partie de la police anti-émeute (MAT en grec) apparaît en outre plutôt sympathisante de l’idéologie du parti néo-nazi. C’est en tout cas ce qu’a affirmé le vice-président de l’association des officiers de police d’Attique (région d’Athènes) au quotidien Ta Nea : « Dans certaines unités le nombre de sympathisants peut parfois atteindre 20% » a-t-il expliqué.

Cette coopération presque explicite nourrit de nombreuses indignations de la part de citoyens ou étrangers victimes de violences policières. Sur cette vidéo, on peut constater toute la violence de policiers qui en font bien plus qu’il n’en faut pour arrêter un immigré.

C’est précisément sur ces actions derrière l'espace politique que repose tout le danger de ce parti. Chryssi Avghi s’installe peu à peu dans toutes les sphères du pays, présentant leur mouvement sous un angle favorable, leur permettant de fait de mieux faire passer leurs idées fascisantes. Cela est d’autant plus facile dans ces temps de crise où la Grèce est constamment montrée du doigt par les dirigeants européens, suscitant une véritable humiliation. Dans ces conditions il est d’autant plus facile d’adhérer à des mouvances telles que Chryssi Avghi qui prônent l’idée d’une « Grande Grèce ».

Durant la république de Weimar, l’instabilité politique avait suscité la montée du nazisme.  C’était l’incapacité des grands partis de proposer des solutions concrètes, et le manque d’Etat qui avaient provoqué l’émergence d’un mouvement qui, en comblant les incapacités de l’Etat en place avait su convaincre bien plus facilement.

Au sortir des élections du 6 mai, l’arrivée d’un tel parti au parlement, opposé par principe au régime parlementaire, représente un défi de grande ampleur pour la Grèce.

La situation est certes différente, mais la peur de « Weimar », elle, est bien présente.

Mehdi ZAAF

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