Histoire de l’opium, le siècle de la Honte (I)

En 2 volets, l'histoire de l'opium. Il est ironique d’entendre les pays occidentaux qui firent hier de l’opium un prétexte à la guerre, tenir quelques siècles plus tard des propos moralisants aux peuples qui font de l’opium, l’enjeu de leur guerre.....

 

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L’histoire de l‘opium, à la fois poison et remède, est aussi une histoire politique, militaire et économique. Il a servi et sert toujours à financer des guerres et fut également l’outil peu glorieux de la colonisation. Produit et consommé depuis la plus Haute Antiquité, que ce soit à des fins thérapeutiques ou non, sa production à grande échelle en Asie, est due surtout à la colonisation britannique et ensuite à la guerre froide

Plante de la Joie, Népenthès et Thériaque

Le pavot à opium, Papaver somniferum, est connu depuis des milliers d’années. Des graines et des capsules ont été retrouvées dans des habitats néolithiques européens, datant de 5000 ans av. J.-C. D’abord utilisé à des fins religieuses, puis thérapeutiques, il était largement connu dans les pays de la Méditerranée orientale. Comme en témoignent des tablettes en argile de Nippour gravées vers la fin du troisième millénaire, les Sumériens connaissaient cette plante de la joie (idéogramme hul-gil, joie et plante). Leurs héritiers, les Babyloniens, en transmirent la connaissance aux Perses et aux Égyptiens et ces derniers aux Grecs. Selon le Papyrus de Ebers (traité médical rédigé en 1552 av. J.-C. sous le règne de Amenhotep Ier), les Égyptiens faisaient sans aucun doute commerce d’opium, en l’occurrence celui de « l’opium de la Thébaïde » dont la réputation était déjà excellente au XIIIe siècle av. J.-C,. Il était à la fois utilisé pour ses propriétés thérapeutiques et psychotropes. Les différentes parties de la plante entraient dans la confection de collyres, cataplasmes et pastilles à effet antalgique et narcotique. L’opium lui-même, dissous dans du vin ou employé par voie interne (rectum), l’était aussi par inhalation pour induire au sommeil, par exemple les nourrissons en enduisant d’opium, les pointes des seins des nourrices. 

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Dans la Grèce antique, il figurait sur des monnaies et certaines divinités, Hypnos (le sommeil), Nyx (la nuit), Thanatos (la mort) ou Déméter était représentées avec des plants de pavot dans les mains. Dans l’Odyssée, Homère décrit la Pharmakon Népenthès, une boisson qui calme toute colère et fait oublier la douleur  que les guerriers buvaient avant les combats. Hippocrate (460 av. J.-C.) attribue au pavot blanc des vertus curatives dans les maladies de l’utérus. Il lui reconnaît une action constrictive, hypnotique (Mécon hypnoticon) ou le prescrit contre les migraines et l’insomnie. Les deux variétés qu’il répertorie, pavot blanc et pavot noir, étaient déjà cultivées comme… céréales. Le botaniste Dioscoride en fit la description scientifique, au Ie siècle de notre ère, mit en évidence ses propriétés somnifères et inventa le premier sirop antitussif, le diacode. Un peu plus tard, Pline l’Ancien, signala ses propriétés analgésiques et anti-diarrhéiques. Principal constituant de la Thériaque, un électuaire contenant une cinquantaine de drogues (dont 40% d’opium), inventé par Claude Galien, célèbre médecin grec, prescrit d’abord à l’empereur Marc Aurèle, puis à la population, il fut largement consommé dans la Rome impériale, et pas uniquement pour ses propriétés thérapeutiques. En l’an 312 après J.-C,. près de 800 magasins vendent de l’opium, en accès libre, les taxes découlant de la vente retournant ensuite dans les caisses de l’empereur. On y préparait, entre autres, le Cocetum, un breuvage à base de pavot, pour détendre et préparer les jeunes Romaines à l’union conjugale.

En Europe méridionale, l’utilisation de l’opium déclina nettement après la chute de l’empire romain pour ne réapparaître vraiment que bien plus tard avec le retour des Croisades, soulignant ainsi le rôle notoire des Arabes qui avaient très vite compris son potentiel commercial. Ils en organisèrent la production et les échanges en le transportant par caravane ou par boutre. Ils en répandirent l’utilisation d’autant plus facilement que leur empire s’étendait rapidement et que le commerce faisait partie intégrante de leurs traditions. En Europe, le commerce de l’opium prit toute son ampleur après les Croisades et l’invasion maure de l’Espagne et de la Sicile. Les Arabes auraient également contribué à le faire connaître dans tout l’ancien monde, notamment en Inde (VIIe siècle) après les conquêtes musulmanes. Pour d’autres auteurs, ce furent les armées d’Alexandre le Grand, trois siècles avant notre ère, qui l’introduisirent en Inde (soma) où sa culture ne se serait développée que vers le IXe siècle.

Les médecins arabes contribuèrent également à faire connaître l’opium, notamment en Inde après les conquêtes musulmanes. Avicenne dit de sa fameuse Thériaque al-Farouq, basée sur le principe de la polypharmacie (65 substances), que c’est la plus noble formule de médicaments composés, et la meilleure, en raison de ses nombreuses vertus. Il lui attribue de nombreuses propriétés, la principale étant celle « d’antidote des morsures d’animaux venimeux, tels les vipères, les scorpions, les chiens enragés et autres poisons ingérés » . Elle serait efficace contre les « maladies du foie, de la rate, de l’estomac, des reins et leurs calculs, les inflammations de l’intestin, les affections psychiatriques ; elle ralentit les palpitations cardiaques, arrête les hémorragies… »

Sous le règne des Grands Moghols, empereurs musulmans des Indes du XVIe au XVIIIe siècle, la culture du pavot et le commerce de l’opium devinrent le monopole de l’État. L’opiophagie, déjà très répandue chez les Turcs, les Perses et les Indiens, se développa alors, puis l’habitude de le fumer, importée de Java et de Formose. Son usage se généralisa ensuite en Chine. Ce n’est donc pas de la Chine que vient son usage, contrairement à ce que l’on croit, mais de l’Inde, via les Arabes, via la route de la soie. A la fin du XIIIe siècle, Marco Polo observa des champs de pavot dans le Badakhshan , région du nord de l’Afghanistan où se trouvent encore aujourd’hui de nombreuses plantations. La Reine Elizabeth Ier d’Angleterre, quant à elle, dépêchait vers 1606 des navires entiers afin d’acheminer vers son royaume, le meilleur opium indien .

Il est à signaler que c’est en Suisse, parmi les vestiges datant de âge de la pierre dans les cités lacustres ou palafittes du lac de Neuchâtel que l’on retrouvé les indices les plus anciens ce jour en Europe et dans le monde, de graines et de capsules de Papaver somniferum, datées de plus de 4000 ans.

Le Pavot Chinois

Si la Chine ne fut pas le berceau de l’opium, elle fut néanmoins l’âpre théâtre de ses premiers enjeux politique, militaire et économique. Jusqu’à la dynastie Tang (6I8 ap. J.C.), la Chine ignorait le pavot Blanc. Ses premiers usages se limitèrent à un emploi thérapeutique comme en font mention, par exemple, le Traité de Botanique de Cheu Tsang Chi (première moitié du VIIe siècle), ou cet autre Traité de Botanique de Su Sung, en 1057, qui observe que la décoction des graines de pavot se révèle très efficace dans le traitement de nombreuses maladies…

Au XVe siècle, le médecin Lin Hung utilisa le véritable opium, c’est à dire l’extrait du suc de la capsule, contre toutes sortes de douleurs. En 1578, un autre médecin Li Shi Chang écrit une étude approfondie dans sa Matière médicale sur le pavot et l’opium. Il distingue ainsi trois périodes. La première, allant du VIIe au XIe siècle où l’on utilise les graines ; la seconde, du XIIe au XVe siècle où on utilise la décoction de la plante entière et de la capsule et la troisième où apparaît le véritable opium, importé par les Arabes, sous le nom de Afu Yung ou encore Ya Pien que l’on utilise dans la pharmacopée chinoise pour traiter dysenteries et diarrhées rebelles, rhumatismes et asthme et douleurs en général.

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Instruments du fumeur d’opium, en Chine 

Les Pavots Chinois qui alimentaient les nécessités de l’Empire du Milieu se virent bien vite concurrencés par le trafic de « l’opium européen », en provenance de l’Inde, par l’intermédiaire de leurs comptoirs. Les premiers à comprendre les bénéfices qu’ils pouvaient en tirer furent les Portugais, suivis des Hollandais, les deux étant bientôt surpassés, en 1767, par les Anglais et leur puissant bras occulte, la Compagnie des Indes. Il faut dire que les Chinois trouvaient bien meilleur l’opium étranger que le leur et donnaient en échange une partie importante de leurs ressources monétaires, notamment sous forme d’argent. Ni les nombreux édits impériaux pour endiguer sa consommation quasi « culturelle » en Chine, ni les taxes imposées par différents empereurs pour décourager les vendeurs étrangers, ni les condamnations à mort ou les longues peines d’emprisonnement ne dissuadèrent les uns et les autres. La contrebande et la production illicite d’opium s’accrurent, souvent favorisée par la corruption des mandarins et des officiers impériaux…

Une guerre mercantile pour un infâme trafic de contrebande

De son côté, la Chine, dès les premières décennies du XIXe siècle, faisait face à une fuite d’argent, donc une baisse de son pouvoir d’achat. Rien que de 1806 à 1809, près de sept millions de livres sterling d’argent furent envoyés de Canton en Inde. Les Chinois voyaient dans le trafic de l’opium la cause de ce transfert. Alain Peyrefitte cite les membres de l’Académie Hanlin à Pékin qui, en 1837, dénoncent ces « dix millions de taels d’argent qui sortent chaque année pour abrutir un nombre croissant de Chinois.» , et le vice-roi de Hubei d’avertir l’empereur : « Si Votre Majesté laisse traîner les choses, la Chine ne disposera bientôt plus, ni de soldats pour la défendre, ni d’argent pour payer leur solde. »

Inévitablement, les rapports entre le gouvernement chinois et la Compagnie des Indes finirent par se crisper et en 1837, celle-ci perdit tous ses privilèges. Ordre fut donné aux Anglais de vider la rade de Canton de tous leurs navires contenant de l’opium et d’interdire à Calcutta d’en exporter. Mais les Anglais ne firent aucun cas de ces injonctions et le vice-roi de la province, Lin Zexu, fit détruire toute la cargaison d’opium en provenance de l’Inde. Confucianiste pur et dur, Lin Zexu était intègre et incorruptible. Absolument rigide, il n’avait aucune compréhension de la faiblesse militaire et stratégique de son pays. C’était un homme dangereux. Il avait la ferme intention de stopper court à l’importation d’opium. Si on le laissait mener à bien son entreprise, la situation britannique deviendrait difficile, peut être même impossible. Le 7 avril 1840, le bien-fondé de la guerre pour forcer la Chine à continuer l’importation d’opium des Indes Britanniques fut débattu à la Chambre des Communes à Londres. William Gladstone s’y opposait, « Une guerre plus injuste dans son origine, une guerre plus prévue dans sa préparation pour couvrir d’une honte perpétuelle ce pays, je n’en connais pas dans toute l’histoire. Le pavillon britannique, qui flotte fièrement sur Canton, n’est hissé que pour protéger un infâme trafic de contrebande » . Gladstone échoua. L’Honorable Compagnie britannique des Indes Orientales, c’est ainsi qu´elle était connue et nommée, achetait l’opium des producteurs indiens, à qui elle avait précédemment avancé l’argent nécessaire à la culture et le revendait à l’encan à Calcutta, pour réaliser un large profit. Des marchands privés prenaient ensuite la relève. Ils faisaient entrer l’opium en contrebande à Canton ou ailleurs sur la côte chinoise où ils le vendaient contre de l’argent. La Compagnie, qui commerçait légalement et ouvertement à Canton, achetait alors cet argent contre des traites bancaires payables à Londres. L’argent ainsi obtenu servait aux achats officiels de thé et de soie. Les surplus retournaient aux Indes pour acheter des produits industriels importés d’Angleterre. Tout n’était-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ?

Suite : La Guerre de l'opium ou le libéralisme économique va-t-en guerre

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