Lettre de Syrie

On ne pense plus à la vie quand on a la mort qui vous talonne constamment aux trousses, le jour, la nuit, jusque dans les chiottes, et vous laisse ses hiéroglyphes assassins inscrits dans les chairs encore palpitantes des cadavres. Tous ces vivants qui la seconde d’avant, vous parlaient d’un regard terrorisé ou trop fatigué pour dire encore quelque chose....

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"Mon ami, mon frère,

Voici une lettre que je t'écris dans le désespoir, ce 8 octobre 2015.
J'aimerais que tu la fasses connaître le plus possible autour de toi, pour mon peuple.

Quand on me demande où j’habite, la réponse tarde toujours à venir. Je n’éprouve pas un sentiment d’appartenance ni à un pays ni à une ville ou même à un village en particulier, mais un lien de confraternité avec tous les lieux que j’ai traversés et surtout les êtres que j’y ai rencontrés. Chacun d’eux me procure l’évidence instantanée, en même temps que le regret, que j’aurais aimé y vivre. Il me vient alors l’envie de larguer les amarres et de m’y ancrer pour un moment. Mais aujourd’hui que ma terre est déchirée par la guerre et que son humus est fait de sang, de larmes, de cris, de douleurs insoutenables et de ruines, je sais que cette rue où j’ai grandi, est mon pays et si vous étiez à ma place, vous diriez la même chose. Mais il ne faut pas me la faire. Avant la guerre, vous saviez à peine où étaient Homs et Lattaquié. D’Alep, vous connaissiez le savon et de la Syrie, la tête de son président, Bachar El Assad et le visage de son épouse, Asma, que vous appeliez la Diana syrienne.

Ma rue ? C’est la même que la vôtre, faite de mauvais goût, d’odeurs malodorantes ou agréables, d’antennes sur les toits et de fils électriques qui pendouillent, d’étals de fruits et de légumes, de vieux assis qui attendent que le temps mette fin à leurs jours, de soleil et d’ombre, de femmes et de mômes piailleurs en grappe au-tour d’elles, de gens gentils et d’autres qui le sont moins, de silence et de cris. Je ne suis même plus certain que cette image de ma rue, cette odeur de Syrie, ne soit pas embellie par l’indécence de sa nudité. Ma rue n’est plus qu’une épitaphe grotesque de béances, un décor titanesque où mes souvenirs sont en errance, cherchant un jouet cassé, un meuble brisé, le papier peint d’un mur éventré, n’importe quoi, quelque chose où accrocher ma mélancolie mensongère. Je le sais. Quand il y avait la paix, je trouvai mon quartier quelconque et ma rue, ordinaire. On s’y saluait, on s’y ignorait. La guerre a tout chamboulé. On est solidaire par obligation, on se serre les coudes pour survivre.

Mais à quoi bon se souvenir quand la mort tient casino ouvert en permanence depuis cinq ans et mise à la roulette sur nos vies ? De belles bombes bien propres. Garanties sans bactéries. Vous savez, celles que depuis vos fauteuils vous cintrez dans le mot dommage collatéral. Le sifflement de la mort. Celui des missiles. Il n’y a pas de sirènes pour les annoncer ni de courses éperdues aux abris comme dans les films. Juste ce sifflement et le hasard. Une minute d’attente interminable. Une question muette qui élude son évidence terrorisée de regard en regard. Où va-t-il frapper ? Une déflagration. Après, il y a les immeubles qui s’écroulent dans un froisse-ment de pierres, la poussière qui gerce les yeux de nuages grisâtres et brûle les poitrines de ses scories, les mains qui se palpent hésitantes, les corps qui se redressent hébétés, la vie qui s’étonne d’être encore en vie ou qui le regrette. Les hurlements, les pleurs. Le feu, le sang, les larmes. Une danse macabre plus terrible que celle des snipers. Shoot to kill. Shoot to kill. Je suis médecin. Mes patients sont des cadavres déchiquetés, des mutilés hémorragiques, des souffles d’agonie tétanisée, des yeux hantés, la teinte bleue grise de la peau. Des femmes, des enfants, des hommes en charpie. Je n’ausculte plus que des morts.

Je n’en peux plus. Il y a en marre. Il faut que ça sorte. Toute cette haine accumulée en strates de sang dans ma mémoire, dans mes yeux, sous mes paupières, dans mes tripes, partout, sauf dans mon sexe. On ne pense plus à la vie quand on a la mort qui vous talonne constamment aux trousses, le jour, la nuit, jusque dans les chiottes, et vous laisse ses hiéroglyphes assassins inscrits dans les chairs encore palpitantes des cadavres. Tous ces vivants qui la seconde d’avant, vous parlaient d’un regard terrorisé ou trop fatigué pour dire encore quelque chose ou ceux dont j’ai bercé le dernier souffle dans mes bras impuissants, leur murmurant ces mots idiots : « ça va aller, ça va aller… » Et les mômes ? Les nourrissons aux couches étoilées de leur chair, ou devenus si maigres, si atrophiés, qu’elles restent désespérément sèches, ces gamins qu’un rayon de soleil ramène à la joie et qui se font balafrer par les snipers. Et toutes ces femmes, jeunes souvent, vieilles parfois, au vagin défoncé par des bites en guerre qui hier encore, les saluaient dans la rue et les appelaient ma sœur, ma mère, ma fille. Aujourd’hui, plus de regards séducteurs, plus d’attouchements furtifs. Plus de préliminaires. On va direct aux trous troquer de l’adrénaline, la came du pauvre, contre une giclée de sperme. Je les ai vues à l’œuvre toutes ces ogives de chair érectile en croisière. En elles, sur elles, derrière elles et peut-être demain, ce sera mon tour. Je les ai entendues à cours d’arguments virils, plus un son au bout de la queue, appeler leurs potes à la curée. Doigts missiles fourrageant dans leurs bouches et entre leurs jambes, mains harpons empaumant leurs seins martyrisés, flagellants sadiques qui jouent les artistes sur leur peau zébrée de rouge. Ils les dénudaient de leur obscénité. « T’as voulu ta liber-té ? Tiens Salope, prends ça.» L’humus de tous les pays, ce sont les femmes et celles qui restent, sont celles qui souffrent le plus.

Ici, c’est le merdier. Une moitié s’est enfuie, l’autre survit. On tue et on se fait tuer, on a faim, on a soif, on a peur, on n'a plus rien. Il y en a même qui se barrent pour faire du pognon en Occident. Pour vous, ce sont seulement des photos de presse, des vidéos qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux, des chiffres qui alimentent les débats médiatiques sur les chaînes de télévisions du monde entier et agitent de probabilités, vos statistiques. J’en pisse toujours de douleur et d’horreur, mais je ne pisse plus de larmes. Je n’en ai plus. C’est la grande sécheresse du cœur sur ma terre, celle de dehors et celle de dedans. Elles se sont taries tandis qu’elles comme moi, nous nous inondions simultanément de haine. Et aujourd’hui, nous sommes tous ennemis. L’autre est mon ennemi.

Non, vous n’êtes pas à ma place. Vos souvenirs sont bien au chaud, entre le sofa, la table basse avec ses reliques de pizza et l’écran plat de la télévision où vous prenez la température de vos idées. La démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole et dans la bouche de ses prophètes.

 

Extrait de La Démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole, écrit et publié par Mélanie Talcott.

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