Ecrire, c’est cesser d’être écrivain

Je détestais la campagne et depuis des kilomètres, je ne voyais qu’un océan de vignes. Quelle idée avais-je eu d'aller m’enferrer un weekend dans ce village perdu, moi le chroniqueur littéraire parisien, habitué aux plateaux de télé et aux interviews rondement ficelées, les fesses mollement enfoncées dans un fauteuil club ?

Je détestais la campagne et depuis des kilomètres, je ne voyais qu’un océan de vignes. Quelle idée avais-je eu d'aller m’enferrer un weekend dans ce village perdu, moi le chroniqueur littéraire parisien, habitué aux plateaux de télé et aux interviews rondement ficelées, les fesses mollement enfoncées dans un fauteuil club ?

– La grande bâtisse blanche, m’avait-elle précisé, sur la place, juste en face de la fontaine surmontée d’une statue de la Vierge. Un village sans café, seulement une épicerie, à côté de la poste. Trois cent habitants, personne dans les rues, juste quelques chats. L’idyllique retour aux sources ! Un jeune homme, que je supposais indien aiguillé par le fait qu’elle parlait également de l’Inde dans son livre, m’ouvrit la porte.

Un grand chien noir, suivi d’un gnome canin, de ceux que je détestais, fonça sur moi en aboyant. Un chaton s’agrippa à mes mollets.

– Cacao, Paschmina, Paratha, à votre place… Elle portait un béret noir, avait les mains pleines de terre et me reconnaissant, m’accueillit d’un lapidaire et souriant : – Ah, c’est vous ! Installez-vous dans la bibliothèque, j’arrive.

Il pleut sur la mer, c'est bien inutile / Ca mouille la pluie, c'est du temps perdu / Les mouettes s'ennuient, blotties sous les tuiles / Il tombe des cordes et l'eau s'est pendue / Aux plus hautes branches De la Manche… La voix d’Alain le Prest s’éraillait luminescente, sous un éclairage intimiste. – J’étais avec mes plantes. Il n’y aurait que moi, j’aurais un immense potager. J’ai la main verte, comme on dit. Je l’ai découvert quand j’habitais à Paris et que je redonnais vie aux plantes que je récupérais dans les poubelles. Mais c’était il y a longtemps…

– Tous ces livres, ces objets, les bougies, ce désordre habité, c’est chaleureux. Un lieu où l’on se sent tout de suite adopté. Je me suis permis de parcourir vos bibliothèques, en vous attendant. Dites-moi, vous lisez de tout… J’ai vu des romans, beaucoup d’auteurs classiques et étrangers, des essais philosophiques, des bouquins de politique, d’anthropologie, de sociologie ou d’économie, des polars, des livres de médecine aussi, de toutes les médecines. En français et en espagnol. Vous parlez espagnol ?

– J’ai vécu treize ans en Espagne. Nous sommes, mon compagnon et moi, des nomades qui parfois, jetons l’ancre, ici ou là. La curiosité, l’insatiable curiosité. Elle me tient en haleine depuis que je suis en âge de lire. J’ai commencé très tôt, par manque d’amis. Je dois à leur absence l’amour de la chose écrite. Mais il y en eu beaucoup plus… Au fil du temps, on élague, on ne garde que ce qui semble important. Certains de ses bouquins ont une histoire. Ils nous ont suivis dans nos voyages, en Europe, en Amérique latine et jusqu’en Inde… Je me rappelle encore la tête des douaniers au Mexique quand ils ont ouvert nos grandes cantines bleues, bourrées de bouquins ! Mais comment puis-je vous appeler ? Je ne puis continuer à vous donner du Monsieur puisque nous allons trinquer ensemble !

– François, François Lubens. L’autre, c’est mon nom de plume. Elle nous servit un verre de vin et alluma une cigarette.

– C’est ici que vous écrivez, j’imagine…

– C’est ici que je travaille, si on peut appeler cela travailler ! Sous la lampe et sur cette table ronde. Ecrire est un plaisir et un luxe. Puisqu’il vous faut sans doute une définition pour votre papier, je fais partie de ceux qui écrivent, en se foutant comme de l’an quarante, de la notoriété, simplement parce que la musique des mots leur colle à l’âme. Nous écrivons pour le plaisir, pour nous perdre et nous trouver, une traduction de nous-mêmes sans ostentation, avec l’exigence de le faire bien. L’acquisition besogneuse d’un style, une patience infinie, un travail de fourmi taupinière… La solitude se fait monacale, mais aussi complice du monde, de ce que j’en sais et de ce que j’en ignore. Mais, la tête dans les étoiles, je reste toujours les pieds sur terre… Quand j’écoute les écrivains, gloser sur la gestation douloureuse de leur œuvre, quelle qu’en soit d’ailleurs la qualité finale, leur impudeur me donne envie de leur filer des baffes, d’autant plus quand le journaliste qui les interviewe, se met à jouer les psychiatres de service. Cela vous est déjà arrivé, non, de sentir ce petit frémissement d’extase envieuse. Ne dites pas le contraire… J’ai connu quelques écrivains à une époque où je voulais comprendre ce qu’écrire signifiait, et cela m’est arrivé. Je veux dire d’être prête à me damner pour pondre un livre, que l’on veut évidemment toujours au moins aussi bon que celui de l’auteur que l’on admire le plus.

– Et vous, vos auteurs préférés ?…

– Il y en a eu plusieurs, selon le moment et les circonstances. Certains sont toujours là, comme Céline, Cendrars, Dostoïevski, London ou Daumal, entre autres. J’ai eu ma période Henry Miller, ma période Malraux, Sartre et Camus ou encore, Van Gulik et Tchouang Tseu. D’autres sont passés à la trappe, les ayant trouvé après relecture et à tort ou à raison, archi nuls… De ceux-là, je ne vous donnerais pas les noms. Il y a ceux que je ne suis jamais arrivée à lire, comme Proust. Un jour peut-être… Enfin il y a ceux - une catégorie fascinante et non négligeable - dont le talent est justement de ne pas en avoir, et qui récoltent néanmoins en abondance applaudissements, lauriers et succès. 

– Et  en ce moment ?

– Je finis la journée avec Paul Auster et je la commence avec Calaferte ou Sapienza. Je voyage autrement.

– Et les pieds sur terre ?

Elle me regarda, amusée.

– François, je ne vis ni à Gaza, ni en Somalie. Je ne connais de la guerre que le bruit télévisuel des bombes et de la mort, qu’une image figurée. La faim n’a jamais lâché sur moi ses loups. J’ignore son lent épuisement physique autant que mental, tout comme celui de la maladie qui vous ronge jusqu’à l’os. Je ne suis pas riche, mais je ne suis pas pauvre non plus, même s’il m’est arrivée de tirer le diable par la queue, comme l’on a coutume de dire. Par contre, au cours de mes voyages, j’ai vu la nudité de la pauvreté, celle qui se demande au crépuscule si l’aurore la trouvera encore vivante. J’ai une super famille, une que jamais aucun livre n’aurait pu me construire. Cela aussi est un luxe. J’ai toujours bossé et pendant longtemps, j’ai exercé un métier dont je ne vous dirais rien, une écriture quotidienne du corps et de ses souffrances. Cela valait bien toutes les bibliothèques. Ce sont des choses en regard desquelles écrire est insignifiant. Confrontée à cela, la célébrité est toujours médiocre. Alors je vous dirais comme Enrique Vilas-Matas l’a fort bien résumé : écrire, c’est cesser d’être écrivain.

– Et vous écrivez tous les jours ?

– Même quand je n’écris pas. J’ai eu des longues périodes sans, mais ça reste toujours quelque part à mariner dans la tête, parfois cela part du cœur. C’est le meilleur mais aussi, le plus rare. Ecrire m’oblige à la discipline. Difficile pour moi qui suis une indisciplinée par essence. Un autre verre de ce bon vin de garde ?

Le sien était encore à moitié plein, le mien tout à fait vide. Il était sacrément bon et je me sentais bien. Cela me changeait de mes rencontres littéraires où l’important était de promotionner sur ordre la came éditoriale et de faire mousser les têtes de gondole.

– Bon François, que voulez-vous que je vous dise au juste? Vous n’êtes pas venu jusqu’ici, presque huit cent bornes, uniquement pour voir la tête que j’avais ou pour tirer ma biographie !

– En fait, je n’en sais trop rien. Ou plutôt si… Vos bouquins sont en général bizarres et déroutants, souvent bigrement incisifs et dans leurs personnages et dans ce qu’ils font, disent ou pensent.

– A une époque où le langage SMS remplace les mots, c’est vrai qu’ils sont un peu décalés. Mais quand vous expliquez quelque chose à quelqu’un, dans la vraie vie comme on dit stupidement, que je sache vous ne parlez ni par onomatopées ni en morse ! Je suis assez d’accord avec Jack London pour qui une histoire devait être un instrument de connaissance et le support d’un message. Il est vrai qu’aujourd’hui, on a pris le pli de lire de la littérature Mac Do, ensemencée de Bifidus, histoire de ne pas penser. Moi, j’aime à penser que les lecteurs peuvent encore penser pour et par eux-mêmes.

– Le portrait que vous faites de l’Inde est loin de la vision idyllique que l’on en a.

– Je ne sais comment vous vivez, Monsieur Lubens. Seriez-vous un strict Parisianus Citadinus Journalinus, conscrit à ses réseaux de copinage, entre cocktails et cocaïne ? Oui, l’Inde dans sa crudité quotidienne est aussi cela, loin du nirvana et de la non-violence. Mais vous pouvez vous contenter de l’idée du soi-disant chercheur de vérité qui va de son hôtel trois étoiles à l’ashram du gourou Machin pour méditer sur un monde meilleur, sous prétexte que celui qu’il parasite, est vraiment dégueulasse. Ou vous pouvez vous extasier sur la culture spirituelle de cet ancien moine trappiste que vous croiserez dans les palaces coloniaux, reconvertis en hôtels de luxe, bandana sur la tête, courant à plus de soixante-dix ans, le guilledou avec des adolescents. Ou accepter qu’un ancien hippie reconverti vous propose des fillettes pour blanchir vos nuits. Ou taire ces faux orphelins que l’on fait briller comme des sous neufs, avant de les trimballer d’un orphelinat à un autre, pour épater le bienfaiteur ecclésiastique de ses belles œuvres. Dans ce pays, on trouve de tout. C’est un résumé du monde et de l’Homme, dans ce qu’il a de meilleur et de pire. Mais vous vous souvenez sans doute de la vision de l’aigle et du serpent. Un autre verre de vin ?

Elle remplit mon verre. Je commençais à être un peu éméché. Je la regardais. Elle avait quelque chose d’Anna Magnani, peut-être son béret ou alors parce qu’il émanait d’elle cette force que certains êtres ont pour avoir su assembler les pièces de leur puzzle intime. J’essayais un autre registre.

– Vos livres se vendent bien ?

– Vous êtes mieux placé que moi, pour le savoir, non ? Auteur inconnu, éditeur inconnu… Double peine pour la promotion et si en plus, vous ajoutez mon trou du cul du monde ! Je l’ai envoyé à tout ce qui est censé faire chavirer le monde des lettres en France, télé, radio, presse écrite. J’ai fait un tri tout de même… Silence sur toute la ligne. Je ne saurai sans doute jamais s’ils ont reçu ou non, chacun accompagné d’une lettre personnelle, leur exemplaire !

– Vous faites des salons ? Et les libraires ?

– Pour la plupart, les libraires sont déjà submergés par les ouvrages publiés par les grands groupes éditoriaux. Et le turn-over est effréné. Vendre un auteur indépendant ou les ouvrages d’un petit éditeur qui a moins de cinq titres à son catalogue, représentent des frais de gestion supplémentaires qu’ils ne peuvent pas assumer. Quant aux salons, non seulement dans ma région ils sont peu nombreux, mais en général, ils sont plus source de dépenses - à tous les niveaux - que de profits. Les gens sont bien conditionnés, ils n’achètent pas un auteur dont ils n’ont jamais entendu parler. En outre, je suis une très piètre vendeuse. Je ne sais tout simplement pas faire…

– Et sur le Net ?

– Facebook est à l’image de notre société de consommation, tout le monde s’indigne, vitupère, jaspine, y va de son commentaire sincère, hypocrite ou vipérin, mais peu s’implique. Virtuellement on ne risque pas grand-chose que l’on ait des convictions ou de simples opinions. Non, aujourd’hui, il faut qu’une personnalité médiatique vous encense ou vous descende, pour que l’on parle de vous… à moins que je ne braque une banque ! Les gens n’aiment jamais être dérangés dans leurs certitudes. Oyez, oyez braves gens, dormez tranquilles… Mais au fond, tout cela n’est pas bien grave. A remettre le travail sur l’ouvrage, on le fait mieux, j’écris mieux qu’à trente ans et certainement moins bien que je ne le ferais à soixante-dix. J’ai plein de choses encore à apprendre. Certains font des maquettes de bateau, d’autres se passionnent pour les orchidées. Quant à moi j’aime les gens fissurés, j’écris sur eux, pour eux. Un artisan besogneux du verbe… Mais je ne fais pas que cela, loin de là… Ma vie ne commence pas et ne finit pas avec l’écriture, elle s’y arrête parfois.

Cordialement, Mélanie Talcott

En espèrant que vous aurez pris autant de plaisir à lire cette interview imaginaire que je me suis amusée à l'écrire !

 

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