Héros et boucs-émissaires du Covid-19: les «trompe-l’œil» de la sortie de crise

L’épidémie du Covid-19 a révélé de multiples crises sanitaire, politique, scientifique, économique, sociale mais aussi écologique. Les peurs qu’elles suscitent tendent à limiter notre champ d’action à l’élection de héros et à la condamnation de boucs-émissaires. Ce mécanisme contribue pourtant à dissimuler les causes de ces crises et participe à entretenir les défaillances du système.

Sur les plans sanitaire et politique, la crise du Covid-19 a suscité une héroïsation du personnel soignant qualifié de « héros en blouse blanche » par le Président de la République. En témoigne également l’appellation « Happy Héros » attribuée à la conciergerie qui vise à faciliter le quotidien de ces professionnels dans les hôpitaux publics. C’est aussi aux balcons des français tous les soirs à 20h et sur les réseaux sociaux que les hommages se multiplient. Cette héroïsation, bien qu’elle participe à reconnaître l’engagement de ce personnel en première ligne de l’épidémie, occulte les causes réelles de la crise sanitaire. L’afflux massif de patients dans les hôpitaux intervient dans un contexte sanitaire déjà fragilisé, l’hôpital public étant en situation de crise durable avant même l’apparition de l’épidémie. Il y a quelques mois, des centaines de praticiens hospitaliers renonçaient officiellement à leurs fonctions administratives pour dénoncer les mesures néolibérales à l’œuvre. Le plan « Investir pour l’hôpital » du gouvernement était considéré comme insuffisant pour sortir de la crise parce qu’il continuait à faire du nombre de lits et de personnels soignants la variable d’ajustement de la dépense sans offrir de solution aux sous-effectifs et au manque de lits persistants. Dans un tel contexte, héroïser ceux qui travaillent sans relâche, malgré leur fatigue morale et physique et leur manque d’équipement (masques, sur-blouses, lits, matériel de tests et de soin) participe à dissimuler la crise sanitaire structurelle. Si les soignants font figure de « sauveteurs », d’autres acteurs sont considérés a contrario comme « les coupables » de la crise. C’est par exemple le cas d’Agnès Buzin, ex-ministre de la santé, devenue dans l’opinion publique la figure incarnant la propagation de l’épidémie et le manque de moyen des hôpitaux. Un collectif de professionnels de santé a même saisi la Cour de justice de la République pour porter plainte à son encontre (ainsi qu’à celle du premier ministre Edouard Philippe) pour « négligence coupable ». L’éviction d’Agnès Buzin empêche en partie la contagion de sa stigmatisation à l’ensemble du pouvoir politique. De manière surprenante, Roselyne Bachelot, ministre de la santé à l’heure du virus H5N1, a quant à elle été réhabilitée (elle avait elle aussi fait l’objet de violentes attaques pour sa gestion trop prudente de stocks de masques). Étonnement, on semble oublier qu’elle fut l’une des initiatrices de la grande réforme du système de santé qui a plongé l’hôpital dans la crise actuelle.

Sur le plan scientifique, le débat qui agite les médias autour de l’hydroxychloriquine a favorisé l’émergence d’une figure héroïque, en la personne de Didier Raoult, virologue et directeur de l'Institut Hospitalo-Universitaire Méditerranée infection à Marseille. Alors que les décisions gouvernementales sur l’utilisation de cette molécule s’appuient sur les avis d’experts du conseil scientifique et du comité analyse recherche et expertise, elles suscitent une profonde méfiance de la population. En s’opposant avec virulence à la stratégie gouvernementale et en affirmant que « le médecin peut et doit réfléchir comme un médecin, et non pas comme un méthodologiste », Didier Raoult apparaît, aux yeux d’une frange de la population française comme « un sauveteur » contre « la dictature morale » de la méthode scientifique. Cette crise de confiance envers la science est également devenue un terreau favorable aux interprétations conspirationnistes des causes de l’épidémie du Covid-19. L’enquête réalisée par la fondation Jean-Jaurès, Conspiracy Watch et l’Ifop montre ainsi que plus d’un français sur quatre (26%) estime que le SARS-Cov-2 (agent pathogène du Covid-19) a été conçu en laboratoire. Une part importante de cette population considère que les américains sont responsables de la pandémie mondiale et utilisent ce virus comme  une « arme biologique ». La cristallisation du débat médiatique autour de la figure de Didier Raoult ou de thèses conspirationnistes ne permet pas de s’attaquer aux causes réelles de la crise scientifique que nous traversons aujourd’hui. Le Covid-19 intervient dans un climat de dévalorisation du savoir et de la science « réglementaire », secouée par des scandales de conflits d’intérêt ou encore de ghostwriting. Par ailleurs, la recherche fondamentale, d’anticipation, longue et dont l’issue est incertaine, subit une baisse de ses soutiens financiers au profit d’une recherche réalisée dans l’urgence au moment des pics épidémiques. En témoigne le cri de colère de Bruno Canard, directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille. Le scientifique déclare que depuis plus de 10 ans, la recherche sur les virus à ARN (acide ribonucléique) - dont font partie les coronavirus - a vu ses financements baisser de manière drastique. Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses à l’Institut Pasteur en souligne les conséquences : en se focalisant quasi exclusivement sur les traitements et les vaccins, la recherche néglige l'origine animale des épidémies (il manque des recherches sur les chauves-souris, porteuses d’une trentaine de coronavirus) et ne parvient pas à endiguer ses causes réelles.

Sur le plan économique et social, les PDG et actionnaires de certains grands groupes sont perçus comme les figures emblématiques de la crise ambiante. L’octroi de bonus records en fait les représentants d’un système néo-libéral dysfonctionnel. Mais leur stigmatisation ne contribue pas à endiguer les causes de la faillite économique et sociale que nous traversons. L’arrêt de « l’usine du monde », la Chine, qui fabrique des composants et des produits vitaux et donc stratégiques pour le reste du monde - a mis en exergue dès le début de l’épidémie, les limites de la mondialisation, et de son modèle fondé sur l’interdépendance productive. Cette crise a également montré de manière implacable qu’une économie fondée sur le profit à court terme, ne peut sauver les emplois en cas de récession. En effet, les faillites induites par la mise à l’arrêt des ventes de certains secteurs, occasionneront inexorablement des destructions d’emplois et il semble malheureusement probable que les entreprises n’hésiteront pas à licencier massivement pour restaurer les marges perdues. Cette crise montre enfin l’absurdité de la hiérarchie sociale des métiers, déconnectée de leur utilité réelle. Elle a redonné un statut à certaines professions (agriculteurs, soignants, éboueurs etc.) qui s’avèrent finalement essentielles à notre vie et a interrogé a contrario l’utilité de certains métiers les mieux rémunérés (voir l’article de Dominique Meda sur le sujet).

Sur le plan écologique enfin, le fait que le foyer épidémique provienne de Chine a conduit à ériger en boucs-émissaires les populations d’origine asiatique, qui incarnent aux yeux du monde l’hypercapitalisme, la pollution, la déforestation et le commerce d’animaux sauvages. Ainsi, cette population a fait face à des comportements d’évitement, de mise à l’écart, de raillerie, d’hostilité et même de violence. On a également assisté à une stigmatisation de leurs habitudes de consommation, alimentée par des fake news relayées dans des vidéos devenues virales. L’émergence d’actes racistes en temps d’épidémie est bien connue (la Peste noire avait déjà suscité un déferlement de haine envers les juifs) et participe à dissimuler les origines réelles de la crise écologique rendue visible par celle du Covid-19. Nous savons pourtant que les risques épidémiques s’accroissent avec la destruction de la forêt primaire et la fonte des glaces. On sait également, comme le souligne Didier Sicard, que le commerce d’animaux sauvages et l’élevage intensif sont à l’origine des plus grandes épidémies - VIH, des grippes aviaires, d’Ebola, mais aussi du Covid-19. À ce contexte s’ajoute celui du réchauffement climatique et de l’urbanisation, qui accélèrent la dissémination des maladies infectieuses, notamment de celles transmises par les moustiques, selon Anna-Bella Failloux de l’Institut Pasteur. Si le Covid-19 met en lumière l’impact du dérèglement climatique sur la vie des habitants des pays développés, il semble urgent de rappeler que les aléas climatiques nuisent à la santé humaine dans sa globalité (ils touchent actuellement 27 attributs de la santé humaine dont : mortalité, morbidité, blessures, malnutrition ou encore espérance de vie). Bien avant l’apparition de cette épidémie, de nombreux experts nous alertaient déjà sur ces risques écologiques, mais les débats se sont cristallisés ces derniers mois autour de la figure de Greta Thunberg, une militante écologiste suédoise qui avait protesté à l’été 2018 devant le Parlement suédois, contre l'inaction face au changement climatique. Erigée en héroïne par les uns et en bouc-émissaire pour les autres, le contenu de son discours avait finalement été occulté, et avec lui, les causes réelles de la crise écologique. 

Eriger des héros et des boucs-émissaires n’est pas propice à la recherche de solutions soutenables pour endiguer les multiples crises révélées par l’épidémie du Covid-19. 

Comme le décrit René Girard (1982), ceux qui s’attaquent aux figures de la crise, ne s’attaquent pas à ses origines. Le fait de faire porter tout le poids de sa responsabilité sur des individus isolés permet seulement de contenir la violence. Nous tenons à préciser que dans notre perspective extensive de la notion de bouc-émissaire, les figures qui polarisent les violences collectives ne sont pas forcément innocentes - comme le concevait René Girard - mais plutôt innocentes de toute la responsabilité de la crise (elles peuvent donc  avoir leur part de responsabilité). Lorsque la crise n’est plus tenable, les figures qui représentent la crise sont simplement évincées donnant l’illusion d’une mise à distance de la menace et d’un retour à une situation de paix et de cohésion au prix d’un « moindre mal ». Autrement dit, s’il est par exemple probable que les crises que nous traversons en France produisent le rejet massif du parti majoritaire aux prochaines élections, le système sera-t-il pour autant remis en question ? La stigmatisation de quelques figures gouvernementales, des tenants de la science réglementaire, des actionnaires et des populations des pays dont sont partis des foyers de l’épidémie ne contribuera pas à endiguer durablement les profondes crises sanitaires, politiques, économiques, sociales et écologiques que nous traversons. . 

Si la peur suscitée en temps de crise se traduit également par l’élection de figures héroïques, cette héroïsation n’est pas sans risque. Comme le souligne Marie-José Del Volgo dans une tribune du Monde, considérer les soignants comme des surhommes fait peser sur eux d’immenses responsabilités tout en leur interdisant d’être vulnérables. Nous prenons également le risque de diluer nos responsabilités individuelles - et de se donner même l’impression d’agir en applaudissant les soignants - sans enclencher une réelle action collective. L’héroïsation peut également conduire à légitimer le maintien de situations dégradées (puisque les héros peuvent tout affronter), participant ainsi à normaliser voire à renforcer la crise pourtant contestée. Cela peut également engendrer une perte du sens critique et une confiance aveugle de la population vis-à-vis de certaines figures héroïques et conduire ces dernières, galvanisées par la position dont elles jouissent, à s’exprimer même en dehors de leur champ d’expertise.

La crise du Covid-19 nous donne une occasion inédite de nous mettre côte à côte pour regarder ensemble et solidairement les vraies causes des fractures de nos institutions et produire des mesures de sortie de crise pas seulement à court terme - vaccin, mesures de déconfinement, plan de relance économique -, mais aussi durables. Des collectifs d’experts ont proposé des solutions pour faire face aux défis sanitaire ; scientifique ; politique et économique ou encore écologique qui se dressent devant nous. Si le débat ne s’enlise pas autour de ses figures héroïques et de ses boucs-émissaires, cette épidémie pourrait être le « Kairos » (tournant décisif) qui mettrait fin à notre système parce qu’elle a démontré empiriquement qu’il était possible de : 

  • freiner la croissance et produire moins pour préserver la planète ; 
  • coordonner des actions collectives pour protéger la santé de l’humanité ; 
  • conserver les productions de certaines activités essentielles au niveau national ; 
  • réinjecter dans l’économie de l’argent pour « sauver » des emplois ;
  • sortir du paradigme financier pour penser la notion de valeur dans le système de soins. 

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