Révoltés de 2005! Aujourd'hui nous partageons viscéralement votre colère

Le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents issus des quartiers populaires, meurent suite à un contrôle d'identité. S'ensuit un soulèvement des banlieues pour exprimer une indignation face à la misère et la violence policière. Pour beaucoup, le mouvement des gilets jaunes a permis de comprendre et de partager l'amertume des révoltés de 2005 envers les forces de l'ordre.

Aujourd'hui nous l'avons vécu et ta défiance envers les autorités policières n'a jamais été aussi sensible pour ceux qui jusqu'ici avaient été préservés de ce contact. Cela n'égale pas la situation que tu vis au quotidien depuis des années mais elle ouvre une brèche et nous laisse entrevoir ton expérience de la répression policière. En 2005, tu embrasais ta cité et nous restions sur la berge regardant ce naufrage qui se produisait sous nos yeux. Tu te levais pour Zyed Benna et Bouna Traoré morts électrocutés et Muhittin Altun gravement blessé dans l'enceinte d'un poste électrique suite à un contrôle d'identité douteux. Des éléments concrets permettent d'accuser les policiers, notamment pour non-assistance à personne en danger. En 2015, 10 ans plus tard, la justice française décide de les relaxer. Ce verdict confirme le dénis étatique des faits et l'injustice dans les banlieues.

Portrait de Zyed Benna et Bouna Traoré © Mélio Lannuzel CC Portrait de Zyed Benna et Bouna Traoré © Mélio Lannuzel CC

En cette fin d'année 2019, plus d'un an après un mouvement durant lequel des centaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues de France, la réalité de la répression policière n'a jamais été aussi tangible. De nouvelles personnes, qui n'avaient soit jamais mis les pieds dans la rue, soit étaient trop jeunes pour l'avoir connue, ou encore n'avaient vécu que les marches joyeuses des organisations syndicales, ont découvert les contraintes physiques de la lutte. Le paysage politique nous donnait en parallèle, une preuve empirique : cette violence était intimement liée au mépris étatique d'un peuple. Pourtant le besoin urgent d'une nouvelle justice sociale ne pouvait plus attendre de négociation. Il fallait changer et réinventer de nouveaux espaces de dialogues pour lutter contre l'ultra-libéralisme qui décime petit à petit tous le social de notre pays et de notre monde.

Là où en 2005 tu avais exprimé la marginalisation et la précarité qui te rongeaient depuis de nombreuses années par une effervescence violente qualifiée "d’émeutes", nous retrouvions en 2018 une misère généralisée, dans une société à bout, à l'origine d'une contestation inédite. Il y a 15 ans, toute la France aurait dû te suivre et casser les barrières qui nous séparent : ces rocades qui nous divisent et ces plans de transports en commun qui nous éloignent. Mais qu'il est dur d'imaginer, quand l'expérience de la vie ne nous a rien montré et quand ton vécu nous a été caché ! Aujourd'hui, la répression policière pour canaliser nos espoirs d'un monde meilleur s'est dévoilée peu à peu à un nouveau public. De nos lectures à la perception directe de cette violence notre défiance théorique envers les forces de l'ordre est devenue viscérale.

Nos expériences de vie se sont nourries de la stratégie policière depuis le début du mouvement. Nous avons découvert l'odeur des bombes lacrymogènes, les coups de matraques, les bavures et surtout cette détermination pour nous faire peur et limiter nos aspirations. Ce n'est pas ce policier avec sa barbe joliment taillée et ses yeux bleus que nous désavouons, c'est la corporation dans son ensemble, en tant que bras armé et répressif de l’état. Lorsque nous te voyons, toi le policier ou gendarme, nous nous souvenons de toutes les actions énumérées précédemment, nous nous remémorons aussi toutes les images où, sans pitié, tu frappes des manifestants. Se réveillent également dans un coin de notre tête les chiffres des morts (2), des éborgnés (25), des mains arrachées (5) et des autres blessures que tu as commises durant cette dernière année. S'ajoute à cette nouvelle mémoire la stratégie médiatique employée pour nous cacher ton visage. Il y a d'un côté le travail de tes chiens de garde qui s'efforcent à préserver ton innocence malgré tes indénombrables bavures mais aussi tes persécutions pour empêcher les journalistes qui pourraient te porter préjudice.1 De cette réalité, comment veux-tu que nos corps ne s'en indignent pas ? Que nous ne retournions pas dans la rue pour affirmer notre détermination à vouloir une société plus juste ? L'inaction du gouvernement et sa contre-action pour détruire encore nos droits est le combustible de cette persévérance : chômage, retraite, politique de santé, politique migratoire etc...

Évidemment cette police nous fait peur mais nos corps s'obstinent à croire, à espérer que notre combat n'est pas vain. Alors lorsque derrière ton bouclier tu lances que « nous faisons les malins » à rester dans les rues ou que « nous devrions chercher un travail au lieu de manifester »2, les phrases que tu prononces sont lourdes de sens et tu insultes un an de protestation. Tu es humain dira-t-on, mais c'est le dysfonctionnement de ton métier qui éclate en plein jour. Dans le code déontologique de la police, il est pourtant écrit que tu dois être courtois et montrer l'exemplarité.3 Ce code nous fait aujourd'hui sourire. Dans cette période de crise, tu as dévoilé ton vrai visage, ce visage de destructeur d’espoirs celui que tu répands déjà depuis longtemps dans les cités.

Didier Lallement, lors de sa conférence de presse sur la manifestation parisienne pour les un an des gilets jaunes, semble insinuer qu'il y a plusieurs « espèces » d'homme et explique dans une autre vidéo que nous ne sommes pas dans le même « camp ». Ces phrases devraient nous rassurer même si les termes employés, par un représentant de l’État, montrent un profond mépris du peuple. Effectivement nous ne nourrissons pas nos esprits des mêmes idéaux car les gilets jaunes ne lèveront et s'opposeront jamais contre un monde plus juste, plus équitable, moins productif et lucratif, cause essentielle pour une société écologique, cette grande thématique du 21ieme siècle.

Bientôt 15 ans nous séparent des événements de 2005. La violence policière pour contenir la misère et la précarité dans nos quartiers a débordé dans nos centres-villes. Notre lutte est celle entamée par les cités depuis bien trop longtemps. Les combats des familles comme celle d'Adama Traoré en sont l'exemple. Le refus de cette violence pour préserver cette politique pour les riches et contre le peuple. L'année 2018 nous a ouvert les yeux. Cet éveil des consciences doit nous mener à lutter pour Bouna Traoré, pour Zyed Benna, pour les nombreuses victimes de ces violences et contre l'autoritarisme assumé du gouvernement français. Ce droit à la dignité face à tes gardiens de ta paix et la reconnaissance publique, nous le voyons, nous l'entendons, est devenu une revendication des gilets jaunes. Ce combat doit être sans aucun doute un combat pour la mémoire de toutes les victimes des violences policières.

 

1 La couverture médiatique est un point centrale de la lutte social. Voir : Mouvements sociaux : le jeu médiatique en vaut-il la chandelle ?

2 Phrases de policiers relevées lors de manifestations.

3 Article R. 434-14 - Relation avec la population
Le policier ou le gendarme est au service de la population.

Sa relation avec celle-ci est empreinte de courtoisie et requiert l’usage du vouvoiement.
Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d’une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération.

Article annexe :
Zyed et Bouna : les sept leçons d’un anniversaire

 

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