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Billet de blog 31 déc. 2020

Des livres dans un établissement scolaire, pour quoi faire?

Le 17 décembre dernier, les professeurs documentalistes ont grondé. Au delà des iniquités qui entourent ce statut, l’intérêt d’une bibliothèque dans l’établissement scolaire est depuis trop longtemps négligé. Tandis que se tient le Grenelle de l’éducation, la bibliothèque devrait urgemment être réinvestie pour lutter contre la « post-vérité » et comme levier pour une pédagogie active et explicite.

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Un élan a parcouru le corps des professeurs documentalistes, donnant lieu à plusieurs actions, une pétition, des apparitions fugaces dans les médias, et cet élan ne devrait pas s’arrêter là, car il ne s'agit d'un enjeu limité au sort d'une petite profession. Certes, la mobilisation a commencé alors que la prime d’équipement informatique leur est refusée par décret ministériel, au motif qu’ils ne seraient pas « devant élèves », et ils revendiquent leur statut de professeur, leurs situations quotidiennes d’enseignement devant élèves, leur recours à un matériel informatique personnel le soir, le week-end, les vacances, à l’instar de tous leurs collègues professeurs. Plusieurs articles (dont deux à lire sur Médiapart ici et ici) expliquent bien les inégalités de traitement, les réalités méconnues du métier, et le mépris de la part de la hiérarchie. 

Mais l’actualité qui touche les professeurs documentalistes révèle plus profondément une politique qui dédaigne la place d’une bibliothèque pédagogique pour l’enseignement. A l’heure du Grenelle de l’Education, après plusieurs années où les « compétences du XXIe siècle » ne cessent d’être évoquées, peut-on enfin donner la place, légitime, évidente, à la bibliothèque dans un établissement scolaire ?

Multiples intérêts d’apprendre par la recherche d’information

En 2012, l’UNESCO somme les Etats de mettre en place une Education aux Médias et à l’Information (EMI) par tous moyens, afin de contrer les effets néfastes d’une « société de l’information ». Cela remet au goût du jour la question de l’utilité des bibliothèques pour apprendre à trouver des informations, à les évaluer, sélectionner, puis les traiter. La bibliothèque dans l’établissement scolaire, que l’on nomme Centre d’Information et de Documentation (CDI), est depuis mentionnée de façon invocatoire dans les circulaires, sans pour autant que de réels moyens lui soient alloués pour fonctionner.

Tentons un résumé subjectif des principes pédagogiques, défendus de longue date par des tenants des « pédagogies nouvelles », que permet de mettre en pratique la bibliothèque pédagogique.

Partir du centre d’intérêt de l’élève. En partant des centres d’intérêts des élèves, on reconnaît en premier lieu la validité de leurs préoccupations comme des objets de connaissances. Cela crée une relation pédagogique favorable, et offre une chance de fonder avec eux un rapport volontaire au savoir, où ils auront une image positive de leur statut d’apprenants et une image positive de ce qu’offre le savoir. Ils sont confortés dans le fait qu’ils savent des choses (connaissances préalables), puis amenés à cerner ce qu’ils ne savent pas. Là intervient logiquement pour eux la nécessité de s’informer, et d’apprendre de nouvelles choses. Dans une bibliothèque, équipée d’ordinateurs, on met à la disposition des élèves la recherche Internet, et aussi le catalogue de la bibliothèque, où sont sélectionnés des documents appropriés à leur niveau. Ces documents sont sélectionnés par le professeur documentaliste, qui gère son matériel pédagogique.

Former à la recherche d’informations. S’informer n’est pas chose aisée, surtout dans le monde actuel. Partir des pratiques des jeunes, cela consiste à les laisser faire une recherche comme ils en ont l’habitude, c’est-à-dire généralement avec Google. Là, l’avantage d’un apprentissage à la bibliothèque pédagogique, permet de comparer le moteur de recherche avec le catalogue. L’algorithme de Google ne classe pas les pages Internet de la plus fiable à la moins fiable, tandis que le catalogage humain a opéré un tri dans la constitution du fonds documentaire pour n’en retenir que des informations fiables et adaptées. La bibliothèque est le carrefour des connaissances, où il est pertinent d’apprendre la hiérarchie des sources d’informations, des critères d’évaluation. Mais les élèves sont aussi vite confrontés à des problèmes de taille : les erreurs d’experts et de journalistes, les polémiques, les doutes, et tout ce que l’on ne peut savoir.

Constituer et préserver les connaissances. On pourrait définir l’une des fonctions fondamentales d’une bibliothèque comme : conserver le savoir, et le rendre accessible. Sensibiliser les élèves à cela permet entre autres de partager avec eux le souci de préserver des informations fiables dans un environnement qui les raréfie (les Communs de la connaissance) en évaluant ses sources et en les citant. De rendre les élèves acteurs de la constitution de leurs savoirs.

Un levier contre l’échec scolaire ?

Un rapport volontaire au savoir. Avoir un rapport volontaire au savoir et non pas subi, avec l’humiliation que cela peut comporter, partir de ce qui les intéresse. Valider ce qui les intéresse comme des sujets légitimes. Les accompagner dans la méthode de recherche, de raisonnement, de construction d’une connaissance.

Les clés du livre. Tous les élèves n’ont pas des parents très instruits, dotés d’une bibliothèque à la maison, qui le soir leur donnent les clés du livre. Se reporter à l’index. Vérifier la date de l’ouvrage pour comprendre de quand datent les informations. Savoir qui est l’éditeur. Comprendre qui est l’auteur et son degré d’expertise.

Exemple : citer les sources. Citer les sources est présenté aux élèves comme un impératif à partir d’un certain niveau, et la capacité à s’appuyer sur des sources fera une différence fondamentale entre les copies du baccalauréat et dans les études supérieures. Mais, si il est expliqué aux élèves comment formellement citer ses sources, mettre l’auteur, le titre en italique, et la date, dans quelles conditions est explicitée l’intérêt de cette pratique ? C’est seulement en comprenant le problème de la fiabilité des informations, et la valeur d’un discours sourcé, que l’élève peut comprendre le besoin de mémoriser et de citer des auteurs.

La compagnie des auteurs contre le manuel par cœur. Le problème de l’échec des élèves « trop scolaires », apprenant par cœur la leçon du manuel, est que leur copie sera toujours moins bonne que celle d’un élève qui s’appuie sur des auteurs, et qui démontre une compréhension du sujet par un remaniement personnel des éléments de connaissance. Ce phénomène a été désigné comme révélant l’existence d’implicites scolaires : des facteurs de réussite qui ne sont jamais expliqués. Pire, on demande d’apprendre une leçon, puis on attribue pas le maximum de points à ceux qui le font. Or, pour que les élèves puissent entrer dans la production d’un discours articulant des éléments de connaissance, il faut les former à cet exercice par la fréquentation d’auteurs, et c’est aussi par la recherche en bibliothèque que l’élève peut le plus facilement prendre conscience de la présence d’une pluralité de livres, de voix, de degrés d’expertises. Ensuite, il peut comprendre qu’au sein de son manuel scolaire ont été convoqués plusieurs ouvrages et plusieurs auteurs, mais qu’il peut aussi s’en extraire pour chercher ailleurs des compléments.

Une politique défavorable à la bibliothèque dans l’Education nationale

Aux livres, citoyens ? C’est avec l’avènement de l’informatique et l’équipement grandissant des foyers en téléviseurs, que les Centres de Documentation et d’Information (CDI) sont créés, en 1975. Ils sont précisément mandatés pour former les élèves à l’esprit critique face aux médias et à la recherche d’information. Cependant, l’Education Nationale ne va au bout de sa démarche, en ne formant aucun personnel à l’usage d’un tel dispositif. S’ensuit alors une lente et laborieuse bataille du corps professionnel pour avoir droit à une formation, une certification, et pour faire exister les missions d’une bibliothèque pour l’enseignement.

Puis, c’est en 2012, face aux phénomènes galopants de la désinformation sur les réseaux sociaux, que l’UNESCO recommande aux Etats de mettre en place une EMI par leurs établissements scolaires et leurs bibliothèques. Logiquement, le dossier CDI est remis sur le bureau. Il faut attendre encore après les attentats de 2015 pour que l’on confie l’EMI en partie aux professeurs documentalistes, dont la circulaire de mission est révisée en 2017. Depuis plusieurs années, les titulaires du CAPES documentation enseignent l’EMI et déploient tout ce qui a été exposé au dessus, et bien plus encore.

Placardisation orchestrée. En 2018, l’association professionnelle des professeurs documentaliste est contrainte de rappeler aux députés qu’ils existent. Les formateurs à l’ESPE ne savent pas ce qu’ils enseignent. En fait, peu de professeurs savent que leurs collègues travaillant dans les CDI sont des professeurs certifiés qui enseignent lorsqu’ils le peuvent. Mais pourquoi ?

Un monde parallèle. Les CDI ne peuvent être fréquentés par les élèves que sur des temps de pause. De façon donc marginale, et sans qu’il soit possible de leur faire cours. Autrement, ils peuvent y avoir cours si un professeur disciplinaire (français, sport, langue…) souhaite que ses élèves s’y rendent, avec ou sans collaboration du professeur documentaliste. L’absence de temps spécifique où il est prévu que les élèves se rendent à la bibliothèque, et où il est prévu qu’ils y reçoivent des cours, révèle avec quelle négligence on a pensé la création des CDI. C’est comme si on avait collé une bibliothèque à un établissement scolaire, sans se demander dans quelles conditions les élèves y viendraient, ni pourquoi. Et qui évolue donc parfois de façon parallèle aux cours, à la vie scolaire, aux bulletins...

Sans heures à l’emploi du temps des élèves, sans temps spécifiquement dédié à l’apprentissage de son usage, le CDI et son personnel restent négligeables d’un point de vue pédagogique. Les professeurs documentalistes bataillent pour réclamer des heures d’EMI auprès de leurs chefs, pour être professeurs principaux, pour avoir une ligne dans le bulletin…

Le CDI qui s’est réinventé autrement. Tandis que d’autres, il est vrai, ne le souhaitent pas. Puisque les personnels ont été historiquement recrutés parmi les professeurs fatigués, puisque la fonction n’a pas été conçue comme celle d’un enseignant, nombre de personnels des CDI, y compris certains professeurs documentalistes, ne souhaitent pas enseigner l’EMI. Ou se sont habitués à ne pas pouvoir le faire. C’est la principale raison pour laquelle mobiliser l’ensemble de ce corps professionnel, et s’appuyer principalement dessus pour l’enseignement de l’EMI, peut sembler difficile.

Beaucoup enseignent et font la promotion de la lecture, avec leurs collègues de Lettres. Beaucoup ont plaisir à être des médiateurs pour la lecture plaisir, pour la culture. Il règne une diversité de pratiques réinventées chaque jour par des personnels qui n’ont d’autre choix que de chercher constamment comment rendre utile l’espace et la documentation qu’on leur a confié.

Alors, que faire, puisqu’une partie du corps professionnel ne voudra peut-être pas enseigner l’EMI ?

Une solution à portée de main

Deux profs docs par établissement

On imagine pas une bibliothèque de prêt, censée gérer des flux de 400 à 1000 adolescents, gérée par un seul et unique bibliothécaire. C’est pourtant la situation dans de nombreux établissements. Et après, on s’étonne que cela ne marche pas très bien. Un CDI a besoin de deux personnes qui y travaillent, pour assurer la gestion du fonds d’une part, ouvrir aux élèves souhaitant emprunter ou s’y rendre en autonomie, et assurer des séances pédagogiques pour rendre utile ce fonds documentaire.

En créant des postes de façon à ce qu’il y ait dans chaque établissement deux professeurs documentalistes, l’Education Nationale serait assurée qu’au moins un (celui qui arrive sur le poste) soit formé et motivé pour enseigner l’EMI.

Des heures d’EMI dans les emplois du temps

Comme cela se fait aujourd’hui au bon vouloir des chefs d’établissement, l’Education aux Médias et à l’Information devrait être enseignée à raison d’une heure par semaine dans tous les établissements, par un professeur documentaliste. Cela déchargera les professeurs de Lettre et d’Histoire-Géographie d’avoir à en penser la cohérence entre eux, alors qu’ils ne peuvent déjà pas finir leurs programmes. Ils pourront continuer à traiter ces sujets dans leurs cours s’ils le souhaitent, mais les élèves aborderont régulièrement les points fondamentaux de la culture de l’information dans l’espace pédagogique de la bibliothèque.

Le 17 décembre, un sursaut a parcourut la profession. Une professeure documentaliste a fait un rêve. Souhaitons qu’il soit entendu sur l'Olympe du Grenelle de l'éducation, pour cette profession mais surtout pour les élèves qui ont besoin de repères dans le monde de l’information, pour leurs parents qui n'ont pas toujours les sésames de la culture scolaire, pour les enseignants qui profiteraient d’un collègue en renfort sur des questions cruciales, pour le climat scolaire des établissements qui ne sont pas les mêmes sans livres au pluriel.

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