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Billet de blog 2 sept. 2018

Ce que l'homophobie nous fait. Suicide : Un témoignage

Je republie ce témoignage, initialement paru le 9 décembre 2012 sur mon blog sur Yagg. J'explique en fin de billet les raisons de cette republication.

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Le mardi 20 novembre 2012, en fin de soirée, pendant une vingtaine de minutes, ma seule pensée consciente a été de lutter contre l'idée de prendre des médicaments et d'en finir avec ma vie. Cela s'est passé peu après avoir entendu que François Hollande avait cédé aux pressions des homophobes et leur accordait sous le beau nom de « liberté de conscience » des maires le droit de discriminer les couples homosexuels. Je souhaite témoigner et décrire en détails ce que j'ai ressenti pour donner un exemple de ce que l'homophobie nous fait.

Je suis pédé, séronégatif au VIH. Je suis militant à Act Up-Paris depuis octobre 1998. C'était juste après une manifestation organisée par l'association pour dénoncer les députés socialistes qui avaient déserté les bancs de l'Assemblée nationale lors des premiers débats sur le PaCS, retardant de plusieurs mois le vote. J'ai été président de l'association et c'est notamment à ce titre que je l'ai représenté au tribunal face à Christian Vanneste. Je suis enseignant dans un collège, ce travail me plaît. J'ai des amis, une famille qui m'aime, pas trop de problèmes. J'ai connu des épisodes dépressifs. Je n'ai jamais eu de pensées suicidaires.

Depuis quelques semaines, je faisais une pause dans mon militantisme à Act Up. Ce week-end du 17 et 18, où les extrémistes ont vomi publiquement leur haine dans les rues, j'étais protégé de tout cela. Participant à une fête de famille, j'ai peu écouté les informations le samedi et le dimanche, quand la haine semblait lâchée, sans aucun contrôle. C'est à mon retour le lundi que j'ai pris connaissance de tout ce qui s'était passé, de tout ce qui s'était dit.

Le mardi soir, en rentrant chez moi en fin de soirée, je prends connaissance des propos de Hollande, qui justifie, ni plus ni moins, les discriminations contre les pédés et les gouines avec de beaux mots comme « liberté de conscience ». Je sors une bouteille de Whisky en me disant que j'ai besoin d'un remontant. Sur la même table, le matin, j'avais déposé une boîte de médicaments. En regardant soudain les médicaments et la bouteille, quelque chose s'est passé dans mon esprit. Tout esprit critique, rationnel s'est annihilé, j'ai « pensé » - ce n'étaient pas vraiment des pensées, juste des images incontrôlables - j'ai « pensé » à Boutin, à Vanneste, à Civitas, à Frigide Bardot, aux manifs du week-end, mais aussi à toutes celles et ceux censées être de notre côté : Ayrault qui dépose un projet de loi tronqué, en expliquant que la PMA et l'adoption hors mariage nécessitaient « d'autres débats » - donnant raison aux homophobes ; à Christophe Girard qui invite Christine Boutin, André Jacquin à un débat « pour » ou « contre », et qui légitime ainsi la haine, comme étant une composante logique d'un débat politique ; à ce même Christophe Girard qui crache sur Act Up car l'association proteste pendant ce débat, pointant la jeunesse des militantEs comme si c'était une tare ; à Marisol Touraine expliquant qu'elle comprenait les « inquiétudes » des manifestantEs.

Les seules choses conscientes dont je me rappelle consistent dans le fait de regarder cette bouteille et ces médicaments et de me dire « il faut que ça s'arrête, il faut que ça s'arrête ». Je sais qu'à certains moments, j'ai regardé mes mails (et c'est un mail avec une blague anti-homophobe sur les deux papas de l'UMP qui m'a sorti de cet état) , mais ce sont des souvenirs a posteriori, le seul truc dont je me souvenais quelques heures après, c'était que j'avais juste en tête « il faut que ça s'arrête ». Au bout de 15-20 minutes, il y a eu un déclic, et j'ai retrouvé ma manière habituelle d'extérioriser les insultes qu'on nous inflige : mon militantisme à Act Up.

Lorsque les associations parlent des conséquences du contexte homophobe dans lequel nous vivons, et qui a été particulièrement violent ces dernières semaines, lorsque ces associations parlent de taux de suicide plus élevé, notamment chez les pédés, elles parlent de choses très concrètes. « L'homophobie tue » : ce n'est pas une figure de style. Je ne comprends pas le suicide. J'ai eu des amiEs qui se sont suicidéEs. J'ai des amiEs qui ont fait des tentatives de suicide, et je ne comprends pas, je n'arrive pas à me mettre à leur place. Pendant 15 minutes, la fin de ma vie est devenue une option, et pendant ces 15 minutes, j'ai été quelqu'un que je ne comprends pas. On peut bien sûr se dire que ce n'est que pendant 15 minutes. On peut se dire aussi que 15 minutes, c'est trop.

Personne ne comprend le suicide. Et personne n'a envie que sa fille, son fils, son mari, sa tante, son voisin, ses frères, sa meilleure amie, sa petite amie ou unE inconnuE ne se suicide ou ne « veuille », pendant seulement 15 minutes, se suicider. C'est comme cela que fonctionne l'homophobie : des coups de massue que vous ne percevez pas tant que vous n'êtes pas concernéE. Chaque propos homophobe est un coup de massue qui va m'anéantir, ou moi, ou votre fille, votre fils, votre mari, votre tante, votre voisin, vos frères, ou votre meilleure amie et sa petite amie, ou alors, oui, une inconnue. Oui, c'est à chaque fois un coup de matraque : un petit coup comme cela, sur la tête, qui ne fait apparemment pas de mal à moi, à votre fille, votre fils, votre voisinE ou à unE inconnuE ; et un gros coup ; et plein de centaines de coups, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Et alors que tout le monde trouve normal qu'on me tabasse le crâne et manifeste , le Président de la République, élu « pour le changement, maintenant », dit que finalement, certainEs auraient une « liberté de conscience » à me filer des coups de matraque, – car le fait que je prenne des coups dans la tête est normal dans une démocratie, non ? Je suis un sale pédé, celles et ceux qui manifestent contre l'égalité ont bien droit de me taper sur le crâne, surtout les maires, pensez donc, si on leur refusait le droit à me taper sur le crâne, où irait le monde ?

Pendant une vingtaine de minutes, ce mardi, rien, aucune ironie, aucune métaphore, aucun coup de massue, rien de tout cela n'aurait pu expliquer que je prenne ces médicaments en buvant cette bouteille d'alcool dans l'idée d'en finir avec - . Il se trouve que pendant ce temps, la seule chose qui me semblait plausible pour ne plus entendre battre la haine autour de moi était d'en finir : plus de militantisme, plus d'argumentation, plus de haine. Le suicide, comme seule solution pour ne plus entendre la haine.

Je suis un militant, pédé, accepté et aimé en tant que tel par ma famille. Je suis fier de tout cela. Dans ma lutte contre l'homophobie, je me suis fait des amiEs, qui vont au-delà des questions politiques. Je ne suis pas seul. Je ne suis pas isolé. Si j'ai pu ressentir même pendant 15 minutes, le besoin d'en finir avec ma vie juste pour ne plus entendre dans ma tête les insultes homophobes, que peuvent ressentir les personnes les plus isolées, sans attache associative, qui vivent leur homosexualité dans la honte et la solitude ?

[Je dédie ce texte aux enfants de pédés, de gouines, de bi et/ou de trans. Je pense à vous dans ces moments super durs. Essayez d'en faire baver à vos parents comme le fait chaque enfant d'hétéros : ni plus ni moins. Vos parents le méritent. ]


J'avais publié ce témoignage en décembre 2012 sur mon blog « Spinoza, mon ami » sur Yagg. La rédaction l'a mis en Une. Quand cette rédaction a dû mettre fin au projet initial de Yagg, elle a procédé au « nettoyage » de ses serveurs en supprimant les blogs qui n'étaient plus alimentés, ce qui était le cas de celui-ci. Je republie ce témoignage pour rappeler que la lutte contre l'homophobie n'est pas un passe-temps, mais bien un combat vital. Le déclic a été une nouvelle provocation de Raphaël Enthoven, qui, sur Twitter, m'a fait savoir que les pensées suicidaires et les agressions homophobes étaient des « malheurs ordinaires ». Je reviendrai sur cette nouvelle caution à l'homophobie du « professeur de philosophie » dans un prochain billet, ainsi que sur les données existantes sur le suicide chez les personnes LGBTI+.

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