Le Printemps républicain, le sida et la théorie du complot

Plusieurs militantEs du Printemps républicain relaient la théorie complotiste selon laquelle Act Up-Paris serait noyautée par des islamistes / indigénistes / le PIR / le CCIF, allant jusqu'à inclure le film 120 Battements par minutes dans leur conspiraton.

 

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Act Up-Paris traverse une crise comme elle en a déjà connu. Son Conseil d'administration a démissionné à la mi-mars à la suite de tensions avec d'autres militantEs. Une Assemblée Générale extraordinaire a été convoquée, a élu un nouveau CA. Trois responsables sortants publient un communiqué de presse dénonçant l'inexpérience de certainEs militantEs et leur vision de l'antiracisme.

L'ancien président Rémy Hamai précise ses critiques dans un article de La Croix : « Il y avait des personnes animées par la lutte anti-sida mais aussi des gens désireux de promouvoir d’autres causes, en particulier l’aide aux migrants, en reléguant au second plan la question du VIH. Alors que pour nous, la question des migrants est cruciale mais dans le cadre du sida ».

Or, cette tension a toujours existé à Act Up-Paris. Le sida révèle les dysfonctionnements de la société et les oppressions sur lesquelles il est nécessaire de travailler car elles font le lit de l'épidémie : discriminations des personnes vivant avec le VIH (sérophobie), homophobie, sexisme, transphobie, précarité, discriminations des personnes handicapées, etc. Lutter contre le sida implique dès lors de lutter contre des oppressions, mais jusqu'où aller dans la généralité de ces luttes ?

Act Up-Paris a ainsi manifesté avec les sans-papiers, soutenu l'occupation de Saint-Bernard (travail général sur les politiques migratoires) tout en travaillant spécifiquement sur les facteurs raciaux (entendu dans le sens de race sociale) de l'épidémie : le retard au dépistage, par exemple, est bien plus grand chez les migrant-es venu-es de l'Afrique subsaharienne que dans le reste de la population.

Il y a urgence à comprendre ces enjeux. En février dernier, la France expulsait un malade du sida dans un pays où il ne pourra pas se soigner, ce qui est pourtant interdit depuis une loi de 1997 obtenue par le combat associatif, dont celui d'Act Up-Paris. Il y a 15 jours, un sans-papier vivant avec le VIH a été arrêté à deux pas de l'association qui le prend en charge, et placé en rétention privé d'une partie de ses traitements.

De même, commence aujourd'hui en commission des lois de l'Assemblée nationale l'examen d'un projet de loi « Asile et Immigration » dont des dispositions inquiètent spécifiquement les associations de lutte contre le sida. Mais l'ensemble des articles aura un impact sur tous-tes les demandeur-ses, à plus forte raison sur celles et ceux qui vivent avec le VIH. Il est donc nécessaire de lutter de façon générale contre ces dispositions, et ce n'est pas sortir du cadre du sida que de le faire ainsi.

Cette tension peut donc donner lieu à des débats passionnant (qui ne doivent pas faire oublier l'urgence de l'épidémie). Mais les modalités du départ des trois responsables sortants et l'instrumentalisation raciste, pourtant prévisible et évitable, de leur communication vont nous priver de ces discussions intéressantes. Fdesouche et des militant-es du Printemps républicain se sont emparés de l'affaire en y ajoutant leur sauce personnelle. Cette conjonction ne surprend plus : elle est systématique depuis la création du Printemps républicain.

Co-fondateur de ce mouvement, Laurent Bouvet retweete donc deux messages imbriqués :

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Un troll anonyme, Limonecetto, n'hésite pas à dire que l'objectif du film 120 Battements par Minute serait de « mettre Act Up au service du PIR » (le parti des indigènes de la République). Et de conclure « la lutte contre le Sida [sic] peut attendre ».

Heureusement qu'elle n'a pas attendu Laurent Bouvet, cette lutte :

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Quand une épidémie tue des milliers de personnes chaque jour, le fondateur du Printemps républicain se tait. Mais quand il y a une opportunité à ressasser des obsessions conspirationnistes, le sida commence à l'intéresser.

Un film primé à Cannes et aux César serait donc « au service du PIR » : Robin Campillo a-t-il placé au montage des images subliminales d'Houria Bouteldja ? Non, c'est bien pire : le producteur du film a acheté des actions chez Lotus, et il reverse les bénéfices de la hausse des ventes de mouchoirs liée au film aux indigènes de la République. Ils sont partout, vous dit-on !

Le message imbriqué que relaie Bouvet est du même tonneau : « Je n'ai toujours pas compris comment le PIR, avec sa tête homophobe et indigéniste, avait pu réussi une OPA sur Act Up, dirigée historiquement et majoritairement par des Blancs ». Le plus drôle dans ce message est certainement « je n'ai toujours pas compris ».

Autre membre d'importance du Printemps républicain, Françoise Laborde relaie un message sur Facebook, illustré par l'affiche du film et non une photo d'une action réelle d'Act Up – les combats, c'est tellement mieux au ciné que dans la réalité. Le post indique : « En allant voir ce magnifique film, 120 battements par minute, beaucoup se sont rappelés du rôle et de l'importance du milieu associatif dans cette lutte devenue une cause nationale. Hélas, ces moments étaient trop beaux pour qu'ils survivent au pouvoir de nuisance et d'entrisme de l'indigénisme. » A en croire Laurent Bouvet, le film était au service du PIR. A en croire Laborde, il est utile et émouvant. Complotistes républicain-es, encore un effort pour être cohérent-es.

« Désormais, même le VIH est racisé. On va sans doute pouvoir compter sur ces gens pour expliquer demain que la séropositivité du blanc n'est pas pas tout à fait celle de l'autre. Et je force à peine le trait. »

L'ignare qui écrit ses lignes devrait ouvrir un rapport de l'OMS ou de l'ONUSIDA sur les données épidémiologiques. A l'échelle mondiale, la très grande majorité des morts du sida se passe en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud. Ces morts ne sont pas inéluctables : on a les moyens de sauver leur vie, d'universaliser l'accès aux traitements et à la prévention en jouant sur les leviers des financements et du prix des médicaments. On ne le fait pas et on sait très bien que si les morts étaient massivement blanc-hes, ces morts massives susciteraient une toute autre réaction urgente. Nier les facteurs raciaux de l'épidémie est donc non seulement inepte, mais complice.

« Désormais, on ne parlera sans doute plus guère de prévention à ACT UP Paris. » On attend bien sûr que Françoise Laborde et l'auteur du texte qu'elle relaie nous expliquent, si le VIH n'est pas racisé, le retard au dépistage documenté chez les migrant-es issu-es de l'Afrique subsaharienne (voir par exemple la page 132 de cette thèse). Ou qu'il commente le chapitre 3 du dernier rapport de Aides, certainement noyautée par le PIR elle-aussi, sur les discriminations rencontrées par les personnes étrangères vivant avec le VIH en France.  Mais il faudrait pour cela que le sida les intéresse réellement.

Il faudrait aussi que l'histoire d'Act Up les intéresse et qu'il travaille dessus. Ont-ils déjà oublié le coup de gueule de Christophe Martet lors du Sidaction de... 1996. L'association était-elle déjà noyautée par le PIR, qui n'existait pas, mais qui a sans doute inventé une machine à remonter le temps pour assurer son emprise ?

Sidaction 1996 "C'est quoi ce pays de merde ?" | Archive INA © Ina Société

La militante du Printemps républicain commente ainsi le texte complotiste qu'elle diffuse : « C’est très inquiétant et révélateur de l’entrisme indigéniste ». Toujours la rhétorique conspirationniste de la part d'une personne qui se préoccupe très peu du sida et des morts dans le monde si on s'en tient à ses réseaux sociaux : un tweet mondain sur Elus locaux contre le sida en juin 2015 et un appel à don pour Sidaction en 2012.

Aussi ridicules soient-ils, les messages conspirationnistes de Laborde et Bouvet sont abjects à plus d'un titre. D'une part, il réactive et adapte les clichés antisémites du « complot judéo-bolchévique » aux angoisses contemporaines sur lesquelles le Printemps républicain fait son fonds de commerce. On est très clairement dans de la rhétorique que n'auraient pas reniée les contributeur-rices de « Je suis partout ». D'autre part, ces gens qui se moquent d'habitude du sida, de ses victimes, de l'histoire des luttes, interviennent aujourd'hui non pas pour soutenir la lutte contre le sida, mais bien pour ressasser leurs obsessions pseudo-universalistes et leur haine des minorités. Alors que la République expulse des malades dans des pays où ils ne peuvent être soignées, les condamnant à mort, alors qu'un prochain texte de loi va aggraver la situation, le discrédit que tentent de porter ces prêtre-sses intégristes de la religion républicaine, plus soucieux-ses de prononcer les mots « liberté, égalité, fraternité » que des les mettre en pratique, s'apparente une fois de plus à un acquiescement à toutes les horreurs dont notre société est capable.

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