«Garçon Magazine»: un mensonge toutes les trois lignes

Des collectifs de personnes queers LGBT racisées ont appelé à prendre la tête de la Marche des fiertés. Plutôt que de répondre par un débat honnête, la revue « Garçon Magazine » a choisi le mensonge.

Voici un relevé de ces mensonges  dans deux textes rédigés par Victorien Biet pour Garçon Magazine. Le deuxième texte que je décrypte (à partir de #9) se trouve à ce lien. Le premier se trouve à ce lien. Le retrait de cet article n'est pas tout, la rédaction doit maintenant expliquer comment elle peut autoriser un tel complotisme.

Avant de lire mon article, il faut regarder les textes d'appel à prendre la tête de la Pride, l'appel "Stop au Pinkwashing" et  "Queers et trans racisé-es contre l'homonationalisme". Aucun débat ne devrait avoir lieu sans s'appuyer sur des sources précises.

#1 Homos Lavent Plus Blanc

Dès le chapeau de son premier article, Victorien Biet s'oppose à l'idée du cortège de tête: « marcher devrait se faire dans la mixité ». Or le magazine, dont le titre comme la ligne éditoriale excluent de fait les femmes, cis ou trans, a publié des photos de son propre cortège à la Marche, où on ne voit que des hommes blancs.

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Ainsi, un cortège d'hommes blancs ne pose aucun souci à l'exigence de mixité que soumet Victorien Biet à des personnes non-blanches. S'arroger un droit qu'on refuse aux autres n'est pas à proprement parler un mensonge. Mais c'est une contradiction qui porte un nom : privilège, et qui explique l'aplomb avec lequel tous les mensonges qui suivent sont assumés.

 #2 « Imposer la non-mixité ethnique et de genre »

Toujours dans le chapeau, Victorien Biet résume ainsi l'idée de l'appel : « Imposer la non-mixité ethnique et de genre ».

Or, le terme ethnique n'apparait ni dans l'appel général « Stop au Pinkwashing », ni dans celui spécifique « Queers et trans racisé-es contre l'homonationalisme ». C'est bien le terme de « racisées » qui apparait, qui renvoie à la race au sens de construction sociale. L'appel « Stop au pinkwashing » précise même en note le sens du terme racisé-es : subissant du racisme systémique. Victorien Biet n'explique pas pourquoi il passe d'un terme à un autre.

De même, rien dans les textes que Biet est censé avoir lu n'appelle à une non-mixité « de genre ». Au-delà du mensonge évident, il est plaisant de voir un journal dont le titre et la ligne éditoriale excluent les femmes cis et trans (quant aux hommes trans...) s'offusquer d'une non-mixité de genre, que la rédaction pratique allégrement (voir la photo ci-dessus).

#3 « Le pinkwashing doit, il est vrai, être dénoncé et combattu »

Victorien Biet s'autorise dans son introduction à donner un brevet en légitimité au mot d'ordre de l'action. C'est d'autant plus condescendant que l'auteur du texte ne reviendra pas ensuite sur le sujet quand il mentira sur le contenu des appels (voir ci-dessous).

Une telle concession est des plus hypocrites de la part d'un magazine qui repose sur le Pinkwashing. On peut citer la couverture du printemps 2017 représentant Macron torse nu, sexualisant la politique et annonçant un entretien des plus complaisants pour racheter une image progressiste au candidat qui, alors, avait plaint les militant-es de la Manif pour tous « humilié-es » par l'ouverture du mariage.

On peut aussi citer les nombreuses pages de publi-reportages, transformant la gay-friendly attitude en arme marketing. En mars dernier, Victorien Biet nous présentait par exemple « le luxe à portée de tous », un hôtel cinq étoile de Beaunes qui propose des chambres allant de 199 à 310 euros. A la portée de tous.

#4 Non-mixité fantasmé 1

« Interdit aux blancs cisgenre ». C'est ainsi que Garçon Magazine résume la demande de non-mixité des militantEs. Or, leurs appels demandent le respect d'une non-mixité des personnes racisées. Il n'était donc pas question de proposer aux personnes trans blanches d'aller en tête. L'article de Garçon Magazine cite d'ailleurs explicitement le passage de l'appel qui invalide sa restitution. On propose à Victorien Biet d'enquêter un peu sur les personnes qui utilisent sans cesse « Blancs cisgenres ».

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#5 Une leçon de droit

Pour Victorien Biet, le cortège de tête serait « absolument illégal car non approuvé par l’Inter LGBT ». Le fou rire qui me prend à chaque fois que je lis ce passage m'empêche de le traiter avec le sérieux et la dignité qu'il mérite.

#6 Hétéros et bonne musique

Pour Victorien Biet, « ce cortège veut lutter contre [...] le fait que cette manifestation soit intégrée par des hétérosexuels en quête de bonne musique et de réjouissances. »

Les appels ne dénoncent ni la place des hétéros (en dehors de l'identité queer des collectifs appelant, qui n'est en rien un appel à refuser des hétéros dans la Pride), ni celle de la musique (les marches des Fiertés célèbrent des révoltes de personnes queers, notamment racisées, contre le harcèlement policier dans des lieux de fête). Là encore la lecture des textes d' appel révèle les mensonges de Garçon Magazine.

Dans le même temps, l'article masque le contenu même du discours politique des manifestant-es. Sur les Gay Games et la gentrification, sur les violences policières, sur la loi Asile Immigration. Que Garçon Magazine soit en désaccord avec les positions de ces appels ne l'autorise pas à mentir sur le contenu, ni à en invisibiliser les constats. En procédant ainsi, le média justifie l'action de personnes qui n'en peuvent plus que leurs préoccupations et leur situation soient ainsi déformées ou passées sous silence par des personnes ou des groupes qui ont accès à la parole publique.

#7 Non-mixité fantasmée 2

Toujours à propos du contenu des appels, Biet invente une nouvelle interdiction qu'imposeraient les militantEs : « il est exigé [des manifestantEs] qu’ils soient  'radicaux, féministes, queer, anti-racistes et anti-capitalistes'. Les autres sont priés de ne pas approcher. »

Si l'énumération qu'il reproduit est bien dans le texte d'appel, elle désigne un positionnement politique et n'appelle aucune exclusion.

#8 De l'art de parler d'Act Up-Paris

L'appel, nous dit Victorien Biet, est « soutenu par la nouvelle direction d’Act-Up (strictement composée de néophytes) »

D'une part, l'association concernée s'appelle Act up-Paris. D'autre part, les décisions de soutien politique dans l'association ne sont pas prise par une « direction », néophyte ou non, mais par l'ensemble des militantEs en réunion hebdomadaire (RH). Enfin le Conseil d'administration de l'association (qui n'est en rien une « direction ») compte en son sein Fabrice Clouzeau, co-président, qui était à Act Up-Paris à partir de 1993 et a travaillé 24 ans à Sida Info Service ou Pierre Dauphin, secrétaire général, militant à Act Up-Paris depuis 8 ans.

On se demande donc d'où Victorien Biet tient son « strictement néophytes ».

Au-delà de ces mensonges, demeure la question : et même si Act Up-Paris s'appelait Act-Up, même si une direction prenait les décisions politiques, même si deux des cinq membres de cette direction n'étaient pas des militants confirmés, donc même si Victorien Biet ne mentait pas, en quoi être néophyte serait en soi un problème ?

#9 Une enquête d'Herlock Sholmes

Nous passons maintenant au deuxième texte de Victorien Biet dont le chapeau alarmiste se termine par une annonce garantissant le sérieux du travail: « Nous avons enquêté ».

Une enquête journalistique implique un travail de terrain (une présence face aux faits constatés) et une recherche de témoignages contradictoires. Or rien dans l'article ne montre que Victorien Biet n'ait été présent. D'autre part, le « journaliste » n'a pas jugé bon de demander leur avis aux premières personnes concernées. Ses seules sources sont un tweet de l'Amical des Jeunes du Refuge et.... ? Rien.

#10 Combien ?

Victorien Biet nous explique que l'action « fut finalement un échec » et évoque un chiffre d' « un peu moins d'une cinquantaine de personnes ». Quand je l'interpelle sur Twitter sur l'absence de sources prouvant qu'il ait été présent pour compter, il envoie une photo et la commente en affirmant qu'il compte 27 personnes dessus. Bien sûr, le cadrage de la photo ne permet pas de voir au-delà de la deuxième rangée de manifestantEs. Mais si Victorien Biet a compté 27 personnes, d'où vient qu'il parle dans son artilce d'une cinquantaine de personnes ? Le simple au double ?

Et bien sûr, 27 personnes à elles seules auraient pu bloquer toute la Marche devant la statue de Jeanne d'Arc.

Quant à diagnostiquer un échec sur le seul plan numérique, heureusement que nos luttes, oui, « nos » luttes, n'ont pas suivi les prescriptions de Vincent Biet pour présumer de leur échec ou de leur succès, notamment au début des années 90, dans le pire des années sida.

# 11 Le complot du PIR

« Qui sont-ils ? » demande Victorien Biet à propos des manifestantEs, alors que la réponse est dans les textes d'appel sur lesquels il est censé avoir « enquêté ». Dans son article, la question ne trouvera comme seule réponse qu'un paragraphe convenu sur le PIR et Houria Bouteldja. Or, le PIR n'a pas appelé au cortège de tête.

Interpellé à ce sujet sur Twitter, Victorien Biet défend une idée bien personnelle du travail de journaliste :

© victorienbiet

« Je n'ai pas à prouver la théorie du complot que je diffuse, c'est à vous de prouver qu'elle est fausse », nous dit-il, en somme.

Et, au-delà du racisme complotiste qui consiste à réduire chaque initiative de personnes racisées un peu médiatique, si on prend le fond du discours de Biet au sérieux, vient une qestion : si on entend parler d'entrisme, il va falloir, sans rire, expliquer comment un groupe politique entend faire de l'entrisme, qui suppose un peu de discrétion, avec une action appelant à prendre la tête d'une manifestation comme la Pride.

#12 Houria Bouteldja

Tout à son « enquête », Victorien Biet nous livre cette description d'Houria Bouteldja, du PIR : « en 2014, nous la retrouvions au côté des intégristes de la Manif Pour Tous pour dénoncer l’inexistante « Théorie du Genre » prétendument instruite dans les écoles et dont elle s’est servie pour lutter contre le Mariage pour Tous et l’égalité des droits. »

Or Houria Bouteldja n'a jamais parlé de « théorie du genre », ni appelé à marcher aux côtés de la Manif pour tous. Elle ne s'est jamais opposée à l'ouverture du mariage. Les positions du PIR posent problème mais doivent être discutées en plein connaissance de cause.

#13 Air connu

Victorien Biet, nous parle ensuite de « petits partis très influents dans la sphère politico-médiatique ». Il manque le mot juif.

#14 Act Up-Paris et Aides infililtrées

Selon Victorien Biet, le vaste complot indigéniste a atteint deux grandes associations de lutte contre le sida : Act Up-Paris (désigné comme 'Act Up') et Aides ont été infiltrées et les responsables qui « ne comptent pas s'arrêter là ». De toute évidence, pour Garçon Magazine, empêcher l'expuslion de malades du sida dans des pays où elles ou ils ne pourront être soignées fait de vous des ennemiEs de la Pride.

Et ensuite ? Victorien Biet, du haut de son expertise, va nous dire que les indigénistes ont infiltré Sidaction parce que l'association finance de l'hébergement pour des malades sans-papiers ?

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