Mérôme Jardin
Abonné·e de Mediapart

193 Billets

2 Éditions

Billet de blog 6 juin 2021

Saint-Mandé : le marteau et l'enclume du racisme

Je publie ce témoignage de mon amie Rachel Easterman-Ulmann, nouvel exemple de la déshumanisation à laquelle procède le racisme, celui des institutions et celui de riverain.e.s hostiles à l'hébergement de migrants dans la ville de Saint-Mandé (94).

Mérôme Jardin
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce samedi 5 juin 2021, à Saint-Mandé, petite ville cossue à forte densité du Val-de-Marne, limitrophe de Paris et du bois de Vincennes, il y a des cris de victoire. On y fête les étoiles plein les yeux, les épaules et les poings desserrés de soulagement, l'annulation de la réquisition par la préfecture du Val-de-Marne du gymnase Benzoni qui devait accueillir entre 80 et 100 migrants (voir cet article du Parisien sur le sujet).

Annoncée la veille par le Maire de la commune, Julien Weill (LR) sur le site de la mairie et ses réseaux sociaux, l'information a déclenché des réactions très majoritairement xénophobes, racistes. Effrayantes. Ce qui a été dit sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les rues, au standard de la mairie, devant ce gymnase, pourrait être une scène du film de 1974 d'Yves Boisset, Dupont-Lajoie, film fort dénonçant un racisme ordinaire dans la société française, qui a toujours cours aujourd'hui, dans la population comme dans les institutions. Les immigré.e.s y sont vu.e.s par des Français.e.s comme une menace : des gens qui rôderaient, voleraient, violeraient.

Ces mêmes ressorts terribles ont été activés par des personnes habitant la commune et se présentant majoritairement comme parents d'élève (le gymnase est situé à côté d'un collège*). Plusieurs dizaines de messages faisaient état d'insécurité qui serait provoquée par cette centaine d'hommes livrés à eux-mêmes qui ne pourraient que racketter, violer des femmes, mendier, rôder". A la peur pour leurs enfants ou eux et elles-mêmes s'y ajoutait la peur que leur cadre de vie si chèrement payé (les impôts locaux de la ville sont élevés, comme le prix au mètre carré) soit souillé, dévalué.

Cette vague de haine xénophobe et raciste n'est pas une opinion qui serait libre d'expression, mais est un délit condamné par la loi. Ces commentaires, placés sous la communication officielle de la mairie, n'ont donné lieu à aucun rappel à la loi ou condamnation, que ce soit du service communication de la Ville, du maire ou des autres élu.e.s. Le maire a répondu à ces commentaires, mais sans jamais mentionner le caractère raciste et le dénoncer, a minima faire un rappel à la loi. C'est pourtant une responsabilité de citoyen.ne.s et encore plus des élu.e.s que de s'opposer à cela. Quand à Facebook, comme à son habitude, ces propos ne vont « pas à l’encontre de nos Standards de la communauté ».

Sur « Saint-Mandé : les bons plans, les bonnes adresses », un groupe Facebook ne dépendant pas de la mairie, regroupant 5 800 membres, habitant.e.s de la commune , une publication relayant l'annonce du maire a démultiplié la haine, avec plusieurs centaines de commentaires**, dont certains vont si loin, faisant le parallèle avec le terrorisme.

Entre hier et aujourd'hui, ces hommes et femmes se sont lancées dans une bataille pour sauvegarder leur territoire de cette, comment dire, « invasion » ? Les actions ou propositions pour s'opposer à cet hébergement se sont multipliés : appels à la mairie, à ses contacts (une personne dit appeler son ami qui travaille aux commissariat de Vincennes, l'autre se fait le relais du Waht's App regroupant les parents d'élèves des collégien.ne.s), une autre, se présentant comme avocate suggère un recours administratif, d'autres veulent lancer une pétition, voire un rassemblement.

Dans la nuit, vers 23h (donc après le couvre feu), un homme, sans masque, viendra afficher ses convictions sur les portes du gymnase. Il se présente comme parent d'élève, prof de math, parlant d'insécurité que cela n'est pas possible à côté du collège, « les accueillir oui, il n'a rien contre eux, mais ailleurs, pourquoi pas dans un terrain vague ».

Vers 1h30, un autre homme se présentant aussi comme parent d'élève vient devant le gymnase pour voir si les personnes à héberger sont déjà là. Ce n'est pas le cas. Deux policièr.e.s municipaux s'y trouvent. Suit un échange entre les trois (aucun rappel du couvre feu, la policière dira peu de chose, le policier sera plus prolixe et n'était pas masqué). Le policier dira que, « oui, ces hommes racketteront les élèves ».

Le premier homme reviendra vers 6h30. Il restera une demi-heure jusqu'à que le gardien lui dise que les personnes ne devraient pas arriver avant 11h30. Que comptait il faire ? 

Que comptaient faire les 5 hommes venus vers 7h30, devant le gymnase ? L'orage matinal les feront par la suite partir.

Plus tard dans la journée, deux autres annonces furent faites par la mairie. Le report au lundi de l'installation de ces hommes (le gymnase avait été aménagé entre temps avec des lit de camps, etc). Et finalement l'annulation de la réquisition.

De ces hommes qui devaient être hébergés, rien n'était dit. Le maire avait insisté sur le fait que le gymnase n'était pas une solution digne, et il n'avait pas tort (ce gymnase a la particularité d'être souterrain). Mais il n'a fait aucune proposition de solution plus digne dans sa ville. Il aurait pu, à l'image d'une autre ville du Val-de-Marne (Alfortville, ville bien moins riche et de gauche…), ne pas poser en termes problématiques l'arrivée et accueil temporaire de migrants : 

Les termes utilisés dans le communiqué sont : « Les premières informations dont je dispose font état de l’accueil de 80 à 100 migrants, uniquement des hommes. Aucune information concernant leur pays d’origine ne m’a été communiquée, pour le moment. »

=> Qu'elle est l'intérêt de connaitre leur pays d'origine ???

« Je suis conscient que cette situation peut engendrer des craintes et de l’inquiétude. Toutefois, il est de mon devoir d’élu d’organiser au mieux l’accueil de ces personnes, avec dignité et humanité, mais également de rassurer les riverains, afin de préserver leur tranquillité. »

=> Pourquoi cela engendrerait-il des craintes et des inquiétudes ? Pourquoi devoir rassurer ? Pourquoi préserver leur tranquillité ? Pourquoi communiquer sur la peur ?

« Devant cette situation inédite, je reste, avec mon équipe municipale, totalement mobilisé afin de faire en sorte que tout se mette en place dans les meilleures conditions et dans un climat serein et apaisé. »

=> Pourquoi communiquer ainsi si on souhaite établir les meilleurs conditions et un climat serein et apaisé ?

Julien Weil, le service communication de la Mairie, auraient pu profiter de ces nouveaux communiqués pour condamner la xénophobie et le racisme exprimés par des habitant.e.s, où les migrants sont un fantasme de danger, de menace.

Et pourtant ces hommes existent. Ils ne sont pas faits d'imaginaire menaçant, mais de chair et de sang, ils ont une histoire, une individualité. Tous les propos tenus en quelques heures ont déshumanisé ces personnes. C'est extrêmement violent.

Cette solution provisoire de logement n'était pas la solution aux problèmes que rencontrent ces personnes. C'est cela qui devrait être mis en avant, et pas que leur venue sur ce territoire soit un problème. 

Les migrants sont pris entre le marteau et l'enclume du racisme : entre le racisme institutionnel, qui les maintient en situation de précarité, leur refuse les droits élémentaires, les pousse d'hébergement indigne en hébergement indigne, et le racisme d'une partie des habitant.e.s de Saint-Mandé, qui ont eu gain de cause, malgré les réactions antiracistes (minoritaires mais heureusement présentes).

Samedi, vers 16h, Saint-Mandé : des adolescent.e.s passent devant le gymnase, parlent de ce drame en trois actes, et disent qu'on peut enlever fraternité sur la devise qu'on trouve sur le portail du collège.

* situé dans une rue piétonne, on y trouve  aussi l'Institut du Val Mandé, lieu accueillant des personnes en situation de handicap, en particulier une école pour enfants, mais cela il en fut pas ou peut question. Je réside dans cette rue.

** il y a eu des réponses opposées à la violence de ces commentaires, des condamnations, mais on ne peut que le constater minoritaire (à l'image de la ville sans doute, très à droite). 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Gauche(s)
Parlement : ce que peut espérer la Nupes
Et si la gauche devenait la première force d’opposition au Palais-Bourbon en juin prochain ? Un scénario plausible qui pourrait, dans une certaine mesure, transformer le paysage politique, explique Olivier Rozenberg, spécialiste de la vie parlementaire.
par Pauline Graulle
Journal
Ukraine : divisé, le monde occidental peine à dessiner une issue
Alors que le spectre d’un conflit long se précise, faut-il continuer, et jusqu’à quand, à livrer des armes à Kyiv ? Est-il encore possible de ménager une « porte de sortie » à Vladimir Poutine pour faciliter de futures négociations de paix ? Aux États-Unis comme en Europe, des dissensions commencent à affleurer sur ces sujets clés.
par Ludovic Lamant
Journal — Migrations
La guerre a déplacé des milliers d’orphelins et d’enfants placés
Les enfants représentent, avec les femmes, la majeure partie des déplacés internes et des réfugiés ukrainiens. Dans l’ouest de l’Ukraine, des orphelins de la guerre et des enfants placés tentent de se reconstruire une vie, loin de leur maison et de leurs habitudes.
par Nejma Brahim
Journal
Législatives : des candidats de la majorité préfèrent s’afficher sans Macron
Contrairement à 2017, où la plupart des candidats macronistes avaient accolé la photo du président de la République à côté de la leur, nombre d’entre eux ont décidé cette année de mener campagne sur leur propre nom. Face à la gauche et à l’extrême droite, certains veulent éviter d’agiter « le chiffon rouge ».
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Prendre les chemins de traverse… mais à plusieurs !
Nous sommes un collectif d'une petite dizaine de personnes, qui avons décidé, à la fin de nos études en politiques locales, de prendre à bras le corps les questions climatiques, énergétiques, sociales de demain, pour y trouver des réponses radicales. Voilà l'histoire de notre parcours, depuis notre rencontre en 2018, sur les bancs de l'université.
par Collectif La Traverse
Billet de blog
Remise des diplômes AgroParisTech : appel à déserter
Lors de leur cérémonie de remise de diplôme, huit jeunes ingénieur·es AgroParisTech ont appelé leurs camarades de promotion à déserter de leurs postes. « N'attendons pas le 12ème rapport du GIEC qui démontrera que les États et les multinationales n'ont jamais fait qu'aggraver les problèmes et qui placera ses derniers espoirs dans les révoltes populaires. Vous pouvez bifurquer maintenant. »
par Des agros qui bifurquent
Billet de blog
Déserteurs : existe-t-il une sécession des élites diplômées ?
La prise de parole des étudiant·es de Agro Paris Tech a été l’occasion pour la presse de remettre en avant l’hypothèse d’une sécession de l’élite scolaire face à la crise écologique. Qu’en disent les sciences sociales ?
par Quantité Critique
Billet d’édition
Hebdo #123 : Parole à celles et ceux qui ont déjà bifurqué
À la suite du retentissant appel des jeunes diplômés d’AgroParisTech à déserter les postes dans l’agro-industrie, nous avons recueilli de nombreux témoignages d’anciens étudiants « en agro » devenus paysans, chercheurs, formateurs, etc. Ils racontent leur parcours, les embûches et leur espoir de changer le système. Bifurquer, c’est possible. Mais il faut s’organiser !
par Sabrina Kassa